« In the land of the Corps and the home of the slaves »…

« Bonjour. Mon nom est Jeremy Hammond et je suis ici pour être condamné en raison de mes activités en tant que hacker, que j’ai menées durant mon engagement auprès d’Anonymous. J’ai été incarcéré en préventive au Metropolitan Correctional Center de New York ces vingt derniers mois, ce qui explique que j’aie eu énormément de temps pour réfléchir à la manière d’expliquer mes actions. […]

Les actes de désobéissance civile et d’action directe pour lesquels je m’apprête à être condamné aujourd’hui s’inscrivent dans la droite ligne des principes de communauté et d’égalité qui ont guidé ma vie. Je me suis introduit dans les systèmes informatiques de dizaines de corporations de premier plan et d’institutions gouvernementales, et je comprenais parfaitement que ce que je faisais était illégal, et que mes actions pourraient m’envoyer en prison. Mais je ressentais la nécessité d’utiliser mes talents pour dévoiler et combattre l’injustice, pour faire éclater la vérité.

Aurais-je pu atteindre les mêmes buts par des moyens légaux ? J’ai tout essayé, des pétitions aux manifestations pacifiques, et j’ai abouti à la conclusion que ceux qui exercent le pouvoir refusent que la vérité soit dévoilée. Lorsque l’on parle de vérité aux gouvernants, l’on est, au mieux, ignoré, au pire, neutralisé brutalement. Nous sommes confrontés à une structure qui ne respecte pas son propre système de répartition des pouvoirs, encore moins les droits de ses propres citoyens, ou la communauté internationale.

C’est lorsque George W. Bush a volé l’élection présidentielle de 2000, avant d’instrumentaliser la vague de racisme et de patriotisme provoquée par le Onze-Septembre afin de lancer unilatéralement des guerres impérialistes contre l’Irak et l’Afghanistan, que j’ai commencé à m’intéresser à la politique. Je suis descendu dans la rue pour protester, croyant naïvement que la voix des manifestants serait entendue à Washington, et que nous pourrions prévenir la guerre. Au lieu de cela, nous fûmes considérés comme des traîtres, battus, et arrêtés.

J’ai été arrêté en raison de nombreux actes de désobéissance civile dans les rues de Chicago, mais ce n’est qu’en 2005 que j’ai mis à profit mes compétences informatiques pour enfreindre la loi à des fins de protestation politique. C’est le FBI qui m’a arrêté, pour avoir hacké le système informatique d’une association de droite favorable à la guerre, du nom de Protest Warrior, une organisation qui vendait des T-shirts racistes et harcelait les pacifistes. Je fus mis en examen sous le Computer Fraud and Abuse Act, et les « pertes présumées » que cette dernière aurait eu à subir furent estimées, de manière complètement arbitraire, à 2,5 millions de $, soit le nombre de cartes de crédit mentionnées dans la base de données de Protest Warrior multiplié par 500 $ / unité. C’est sur base de cette « perte » que furent élaborées les charges retenues contre moi, même si pas une seule de ces cartes de crédit ne fut utilisée ou distribuée, que ce soit par moi ou par quiconque. Je fus condamné à deux ans de prison.

Durant mon séjour en prison, je me suis rendu compte par moi-même de l’immonde réalité, à savoir la destruction par le système de justice pénale de millions de personnes retenues captives. Cette expérience a renforcé mon opposition à toute forme de pouvoir répressive, ainsi que ma conviction qu’il est important de s’élever au nom de ce que l’on croit juste.

Après ma libération, j’étais plus que désireux de poursuivre mon engagement dans des luttes pour le changement social. Je ne voulais pas retourner en tôle. C’est pourquoi je me suis focalisé sur l’organisation de mouvements qui ont pignon sur rue. Mais, le temps passant, ma frustration par rapport aux limites des manifestations pacifiques, que je considérais réformistes et inefficaces, a cru. L’administration Obama a poursuivi les guerres d’Irak et d’Afghanistan, accru l’utilisation de drones, et a échoué à fermer Guantanamo.

A ce moment, je m’intéressais au travail de groupes tels que Wikileaks et Anonymous. Voir les idées qui sous-tendent l’hacktivisme porter leurs fruits m’inspirait énormément. Je fus particulièrement touché par les actions héroïques de Chelsea Manning, qui avait rendu publiques les atrocités commises par les bataillons US en Irak et en Afghanistan. Elle avait couru un risque personnel énorme afin de dévoiler ces informations, convaincue qu’elle était que le public avait le droit de savoir, et espérant que ses révélations serviraient à mettre un terme à ces abus. Il est bouleversant d’entendre à quel point son traitement en détention militaire est cruel.

J’ai longuement réfléchi à la possibilité de recourir de nouveau à ces moyens d’action : si Chelsea Manning était tombée dans les abysses de la prison pour son combat au nom de la vérité, pouvais-je, en connaissance de cause, faire moins, si j’en étais capable ? Je conclus que la meilleure manière de témoigner ma solidarité était de continuer de rendre publique et de combattre la corruption.

J’étais attiré par Anonymous parce que je croyais en la nature autonome et décentralisée de l’action directe. Anonymous était alors impliquée dans des opérations de soutien aux insurrections du Printemps arabe, contre la censure, et pour la défense de Wikileaks. Je pouvais leur apporter énormément, en ce compris mes compétences techniques, et mes capacités à mettre en musique leurs idées et leurs objectifs. Ce fut une période passionnante : la naissance d’un mouvement électronique dissident, durant laquelle se modelaient les définitions et le périmètre d’action de l’hacktivisme.

J’étais intéressé en particulier par le travail des hackers de LulzSec, qui pénétraient les systèmes informatiques de cibles significatives, et prenaient une dimension de plus en plus politique. Mon premier contact fut ‘Sabu’, qui était très loquace quant aux hacks qu’il prétendait avoir commis, et encourageait les hackers à s’unir et à s’en prendre à des systèmes informatiques gouvernementaux et entrepreneuriaux majeurs, sous la bannière de l’Anti-Sécurité. Mais, très tôt dans mon engagement, les autres hackers de Lulzsec furent arrêtés, me laissant la responsabilité de pénétrer des systèmes et de rédiger des communiqués de presse. Plus tard, j’apprendrais que ‘Sabu’ avait été le premier à se faire arrêter, et que chaque fois que je communiquais avec lui, je m’adressais en réalité à un informateur du FBI.

Anonymous était également mêlé aux premiers développements du mouvement Occupy Wall Street. J’y prenais part régulièrement dans la rue moi aussi, en tant que membre d’Occupy Chicago, et j’étais passionné de voir [éclore] un mouvement mondialiste de masse opposé aux injustices du capitalisme et du racisme. En quelques mois à peine, les ‘occupations’ cessèrent, sous la pression des descentes de police et de l’arrestation massive de manifestants qui furent évacués de leurs propres parcs publics. La répression qu’eurent à subir Anonymous et le mouvement Occupy donneraient le la pour Antisec dans les mois qui suivirent : la majorité de nos hacks seraient dirigés contre des cibles policières, en représailles à la détention de nos camarades.

Je me suis attaqué aux systèmes informatiques des forces de l’ordre en raison du racisme et des inégalités qui caractérisent l’application du système pénal. Je me suis attaqué aux producteurs et distributeurs de matériel militaire et policier, qui profitaient de leur armement pour promouvoir des intérêts politiques et économiques à l’étranger, et pour réprimer les gens ici. Je me suis attaqué aux entreprises privées de sécurisation des données parce qu’elles œuvrent, en secret, à la protection des intérêts gouvernementaux et entrepreneuriaux au détriment des droits individuels, mettant sur la sellette et discréditant activistes, journalistes et autres chercheurs de vérité, et répandant la désinformation.

Je n’avais jamais entendu parler de Stratfor avant que ‘Sabu’ n’attire mon attention sur cette firme. [Pour rappel], ‘Sabu’ encourageait à pénétrer les systèmes informatiques, et concourrait à l’élaboration de stratégies destinées à faciliter ces offensives. Il m’a même transmis une liste de vulnérabilités relatives à certaines cibles, que lui avaient communiquée d’autres hackers. C’est donc à ma grande surprise que j’appris que, pendant tout ce temps, il avait travaillé pour le FBI.

Le 4 décembre 2011, ‘Sabu’ fut approché par un autre hacker, qui avait déjà pénétré la base de données de cartes de crédit de Stratfor. Sous la surveillance de ses pourvoyeurs gouvernementaux, ‘Sabu’ l’invita à se joindre à notre chat privé, qu’il abreuva de liens vers la base de données complète, et auquel il fournit la vulnérabilité primaire permettant d’accéder aux systèmes de Stratfor.

J’ai passé un certain temps à enquêter sur Stratfor et à passer en revue les informations qui nous avaient été communiquées, puis j’ai décidé que leurs activités et la nature de leur clientèle faisaient de la boîte une cible toute désignée. J’ai trouvé ironique que les cartes de crédit de la riche et puissante clientèle de Stratfor fussent utilisées pour effectuer des dons à des organisations humanitaires, mais mon rôle principal dans cette offensive était de récupérer la masse d’e-mails privés de Stratfor, dans laquelle se trouveraient, à coup sûr, tous les secrets compromettants.

Il me fallut plus d’une semaine pour accéder plus avant aux systèmes internes de Stratfor, mais j’ai fini par infiltrer leur serveur e-mail. Il y avait tant d’informations que nous requîmes nous-mêmes plusieurs serveurs pour y transférer les e-mails. ‘Sabu’, qui suivait l’opération pas à pas, mit un serveur à notre disposition, lequel lui avait été fourni et était surveillé par le FBI. Les semaines suivantes, les e-mails furent transférés, les cartes de crédit utilisées pour des dons, et les systèmes informatiques de Stratfor furent rendus inopérants et détruits. Pourquoi le FBI nous a mis en contact avec le hacker qui avait découvert la vulnérabilité primaire et a permis au hack de se poursuivre demeure un mystère pour moi.

En conséquence du hack de Stratfor, quelques-uns des dangers liés à une industrie privée du renseignement non régulée sont aujourd’hui connus. Wikileaks et d’autres journalistes de par le monde ont révélé que Stratfor entretenait un réseau d’informateurs mondial, utilisé pour entreprendre des activités de surveillance intrusive, voire illégale, pour le compte d’importantes corporations multinationales.

Après Stratfor, j’ai continué de m’en prendre à d’autres cibles, en faisant usage de puissants softwares qui me garantissaient un accès ‘administrateur’ à des systèmes qui utilisaient la courante plate-forme web Plesk. ‘Sabu’ m’a demandé plusieurs fois l’accès à ces softwares, ce que je lui ai refusé. Sans y avoir indépendamment accès, ‘Sabu’ a continué de me fournir des listes de cibles vulnérables. J’ai pénétré de nombreux sites web qu’il m’avait fourni, téléchargé les comptes e-mail et les bases de données sur le serveur du FBI, et transmis à ‘Sabu’ les mots de passe et les backdoors qui lui ont permis (et ont, par extension, permis à ses pourvoyeurs du FBI) de contrôler lesdites cibles.

Ces intrusions, qui avaient toutes été suggérées par ‘Sabu’ tandis qu’il coopérait avec le FBI, concernaient des milliers de noms de domaines et consistaient largement en des sites web de gouvernements étrangers, y compris [liste non divulguée au public]. Dans un cas, ‘Sabu’ et moi avons fourni à des hackers les informations d’accès qui leur permettraient de rendre inopérants et de détruire plusieurs sites web gouvernementaux en [pays non divulgué au public]. J’ignore comment les autres informations que je lui ai communiquées ont pu être utilisées, mais je pense que la compilation et l’utilisation de ces données par le gouvernement mérite de faire l’objet d’une enquête.

Le gouvernement se réjouit de ma condamnation et de mon emprisonnement, espérant qu’ainsi, l’histoire entière sera étouffée. En plaidant coupable, j’ai accepté la responsabilité de mes actions, mais quand le gouvernement aura-t-il à répondre de ses crimes ?

Les Etats-Unis grossissent la menace que représenteraient les hackers dans le but de justifier le complexe industriel cyber-sécuritaire [référence au complexe militaro-industriel contre lequel mit en garde Eisenhower, note du blogueur], dont le budget se chiffre à des milliards et des milliards de dollars, mais ils sont responsables des mêmes débordements contre lesquels ils engagent par ailleurs des poursuites pénales agressives, et qu’ils prétendent vouloir prévenir. Les réformes institutionnelles ne peuvent venir à bout de l’hypocrisie entourant ‘la loi et l’ordre’, ni des injustices causées par le capitalisme; la désobéissance civile et l’action directe le peuvent ! Oui, j’ai enfreint la loi, mais je pense que, quelquefois, il faut enfreindre la loi afin de permettre le changement.

Pour citer les mots immortels de Frederick Douglas, « le pouvoir ne concède rien sans y être contraint. Il ne l’a jamais fait, et il ne le fera jamais. Déterminez ce à quoi quiconque serait gentiment prêt à se soumettre, et vous aurez trouvé l’exacte mesure des injustices et du mal qui sera imposé à tous, et ceux-ci perdureront jusqu’à ce qu’une résistance s’y oppose, par la plume, par la force, ou par les deux à la fois. Les limites des tyrans sont prescrites par l’endurance de ceux qu’ils oppriment ». […] »

BeFunky_Jeremy Hammond.jpg

http://www.popularresistance.org/the-revolutionaries-in-our-midst/

***

EN QUOI CECI PEUT-IL CONCERNER UN EUROPEEN ?

Ce que Jeremy Hammond, 28 ans, dont le nom s’ajoute à la liste des lanceurs d’alerte naguère encensés par un candidat très télégénique à la présidence états-unienne qui avait voué de les protéger comme jamais auparavant, avant qu’il ne retourne sa veste avec moult circonvolutions (et plutôt deux fois qu’une !), liste qui égrène aussi, à un degré moindre, les noms de ces rares journalistes lucides qui ne pratiquent pas l’autocensure et doivent, par conséquent, faire l’objet de persécutions de la part d’Etats qui ne disposent plus que de l’autorité pour faire valoir leur autorité, tente de faire comprendre, sans le dire de manière si explicite, dans cette déclaration (destinée à mettre en garde ses compères encore actifs quant aux méthodes utilisées pour les traquer), qu’il a prononcée vendredi dernier, à l’entame du prononcé du jugement qui le verrait écoper de dix ans de prison pour s’être insidieusement faufilé entre les bits des corporations orwelliennes qui alimentent l’appareil totalitaire, infiltrent les mouvements de contestation au nom d’autres trusts privés tels que Monsanto, et nourrissent d’informations, elles-mêmes obtenues le plus illégalement du monde, les armées de mercenaires états-uniens qui roulent leur bosse aux quatre coins de la planète, c’est que nous vivons dans des sociétés préfascistes, dont la transition vers le fascisme n’est pas exclusivement conditionnée, cette fois, par l’arrivée au pouvoir de partis extrémistes, mais se fait sous le couvert prétendument bienveillant du business, de l’économie.

Or, de ce côté-ci de l’Atlantique aussi, plusieurs têtes brûlées se prononcent en faveur de la privatisation de certaines tâches régaliennes, que des Etats rendus exsangues par l’incurie et la soumission seraient désormais incapables d’assumer. Les tentatives successives d’uniformisation des marchés (TTIP-TAFTA & Co), qui se calquent sur l’anti-modèle états-unien, menacent, en effet, de généraliser légalement ce type de pratiques partout. Or, pour les quelques naïfs qui en doutaient encore, le pénitentiaire, le militaire, le renseignement et la police sont bel et bien, à cette aune, des marchés !

“U.S. Commando’s New Landlord in Afghanistan : Blackwater”

12.05.12

 “U.S. Special Operations Forces have a brand new home in Afghanistan. It’s owned and operated by the security company formerly known as Blackwater, thanks to a no-bid deal worth $22 million.

You might think that Blackwater, now called Academi, was banished into some bureaucratic exile after its operatives in Afghanistan stole guns from U.S. weapons depots and killed Afghan civilians. Wrong. Academi’s private 10-acre compound outside Kabul, called Camp Integrity, is the new headquarters for perhaps the most important special operations unit in Afghanistan.”

http://www.wired.com/dangerroom/2012/12/academi-special-operations/

“Former Spy With Agenda Operates a Private C.I.A.”

WASHINGTON – January 22, 2011

Duane R. Clarridge parted company with the Central Intelligence Agency more than two decades ago, but from poolside at his home near San Diego, he still runs a network of spies.

Free Market Espionage

Mr. Clarridge pushed a plan to prove that President Hamid Karzai of Afghanistan used heroin, a rumor that remains unsubstantiated.

Mr. Clarridge also tried to discredit the Afghan president’s half brother, Ahmed Wali Karzai, a Kandahar leader.

Over the past two years, he has fielded operatives in the mountains of Pakistan and the desert badlands of Afghanistan.”

http://www.nytimes.com/2011/01/23/world/23clarridge.html?pagewanted=all&_r=0

Stratfor, la principale corporation visée par Hammond, a émergé en 1996, à peu près au même moment que la milice privée Blackwater – Academi, à propos de laquelle un autre Jeremy (Scahill, celui-là) a déversé tant d’encre. C’était (encore une fois !) sous la magique ère Clinton, prospère et si Bisounours, quelques années à peine avant le premier grand chamboulement, qui, en dix ans, a mené à l’Etat policier de surveillance totale que l’on connaît aujourd’hui, une surveillance principalement dirigée contre les ennemis populaires du capital-corporatisme (de gauche et de droite) et de l’Etat tout-puissant, et pas – ou si peu – contre lesdits trusts, dont certains avaient curieusement vu venir et annoncé le 11/9, qu’ils ont, selon toute vraisemblance, toujours en lien étroit avec les cellules les plus mafieuses de la CIA, cofinancé, il y a douze ans, comme ils avaient financé et organisé, il y a précisément cinquante ans, l’assassinat de Kennedy, lequel leur courait dans les pattes, cent ans plus trois jours après la fameuse adresse prononcée par Lincoln à Gettysburg. Mais, motus et bouche cousue ! Vous pourriez être accusé de conspirationnisme, de torture, d’assassinats collatéraux, de révisionnisme, et peut-être même – qui sait ? – d’ethnocide, ou assassiné à votre tour, si un séjour indéfini dans une prison militaire secrète de l’Empire, sanctionné légalement par le National Defense Authorization Act (NDAA), ne vous suffit pas ! Rappelez-vous simplement que « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », comme le disait si bien Jean Yanne…

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Lire aussi :

https://yannickbaele.wordpress.com/2013/10/15/rien-nechappe-au-grand-oeil-au-milieu-du-phare-une-nouvelle-mise-en-garde-dedouard/

Documentation connexe :

http://www.stratfor.com/weekly/20110905-911-and-successful-war

http://motherboard.vice.com/blog/stratfor-says-the-nsas-spying-is-american-citizens-fault

http://www.mintpressnews.com/what-was-going-on-between-reddit-co-founder-alexis-ohanian-and-stratfor/167937/

http://bigbrotherawards.eu.org/Alain-BAUER-AB-Associates

http://www.knack.be/nieuws/belgie/van-quickenborne-voorstander-van-private-bewakingsfirma-in-kortrijkse-uitgaansbuurt/article-normal-84053.html

http://www.knack.be/nieuws/wereld/bewakers-gaven-zuid-afrikaanse-gevangenen-elektrische-schokken/article-normal-113520.html

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(ajout du 15 mars 2015)

Rossiya : « les faucons du Kremlin sont-ils en train de gagner ? »

1er octobre 2014
Donald N. Jensen

La crise ukrainienne a provoqué une translation dans le rapport de forces au sein de l’élite politique russe. Ceux que l’on nomme les siloviki, ou faucons, ont le vent en poupe, mais leur triomphe n’est pas absolu. Donald N. Jensen, du Center for Transatlantic Relations, nous livre ses réflexions quant au paysage politique actuel de la Russie.

***

La nature de la politique russe a été, depuis l’époque tsariste, l’objet d’un débat enflammé, et c’est encore le cas de nos jours. La vision traditionnelle, que l’on associe au professeur de Harvard Richard Pipes, dépeint l’ancien empereur de Russie comme un autocrate qui possédait les terres du pays ainsi que ceux qui y vivaient, et luttait contre l’aristocratie dans le but de construire un Etat centralisé. Pipes analyse le comportement politique des principaux groupes sociaux – paysannerie, noblesse, classe moyenne, et clergé – de même que leur échec face à l’absolutisme croissant du tsar.

Edward Keenan, de Harvard lui aussi, développe une opinion contraire, insistant sur le consensus et les liens maritaux qui primaient sur les divisions de classes et les conflits qui avaient émaillé les rapports entre les membres de la cour russe (moscovite de la première heure). A l’estime de Keenan, le dirigeant était moins un autocrate que le centre d’un système oligarchique dans lequel la cour agissait comme une famille élargie de clans interconnectés, l’un de ceux-ci étant la dynastie du tsar elle-même. Le système de gouvernement du président actuel, Vladimir Poutine, a souvent été considéré comme un monolithe pyramidal, tel que le décrivit Pipes, avec Poutine dans le rôle de l’irremplaçable dirigeant-chef d’Etat qui prend l’essentiel des décisions-clés. Toutefois, la réalité du pouvoir dans la Russie de Poutine a souvent été plus proche du modèle de Keenan. Même si Poutine en est indéniablement la figure dominante, l’appareil de pouvoir russe ne s’inscrit pas dans un schéma vertical dirigé par une seule personne. Il se présente, au contraire, sous la forme d’un conglomérat de clans et de groupes mouvants, dont Poutine est le centre.

Un rapport publié en 2012 par le Minchenko Consulting Communication Group, qui a fait couler beaucoup d’encre, arguait que le processus décisionnel actuel au Kremlin ressemble à celui du Politburo soviétique. Primo, les dirigeants russes ne se réunissent presque jamais collectivement. Secundo, le statut formel des membres du premier cercle ne reflète pas nécessairement leur influence réelle dans la prise de décisions. Tertio, la collection de clans autour de Poutine, qui est, d’ordinaire, le lieu de la véritable prise de décision en Russie (le « Politburo 2.0 ») inclut des fractions de l’élite qui, dans une certaine mesure, peuvent être subdivisés en groupes « de pouvoir », groupes « techniques », et groupes « entrepreneuriaux ». Ces groupes font partie et soutiennent le « Poutine collectif » et le « Politburo 2.0 » (bien que ces étiquettes soient simplifiées, et qu’elles se chevauchent souvent). D’autre part, ces groupes ne cessent de se disputer l’influence et les ressources, ce qui crée entre eux une en compétition permanente.

Selon Minchenko, le rôle de Poutine dans ce système est de loin le plus influent. Il est l’arbitre et le modérateur, et, la plupart du temps, il a le dernier mot. En tant qu’arbitre, Poutine régule les intérêts et gère les conflits entre les diverses fractions et les divers membres de l’élite, ainsi qu’entre l’élite et la société dans son ensemble. Il a maintenu son pouvoir en imposant des compromis et en montant les clans les uns contre les autres, faisant pencher le balancier du rapport de forces d’un côté ou de l’autre. Ceci empêche les tensions de s’accumuler jusqu’à devenir trop visibles, et ainsi susceptibles de détruire le système entier. Déléguer son autorité, laisser les problèmes se résoudre par eux-mêmes, ou patienter jusqu’à ce que des clans rivaux aboutissent, entre eux, à une résolution des différends : telles sont quelques autres des tactiques auxquelles Poutine a eu recours. Son incapacité à contrôler intégralement les comportements claniques a parfois entravé la mise en œuvre de ses décisions.

Cependant, dans un article récent, Konstantin Gaaze soutient que la représentation du « Politburo 2.0 » de Minchenko a volé en éclats suite à l’annexion de la Crimée et au déclenchement de la guerre en Ukraine orientale. Depuis le début de la crise, écrit-il, ce sont Alexandre Bortnikov, directeur du service de renseignement intérieur (FSB), cinq de ses adjoints et quelques chefs de départements dudit service, l’oligarque Yuri Kovalchuk et le ministre de la Défense Sergueï Shuygu qui, au sein des élites russes, ont été les plus proches de Poutine (bien que ce dernier consulte également d’autres personnalités, à l’extérieur de ce cercle restreint). Selon Gaaze, le chef de l’administration du Kremlin, Sergueï Ivanov, est devenu un béni-oui-oui relativement peu influent, qui souscrit à tout ce que dit Poutine dans le souci de conserver sa position politique. Le gouvernement est à présent un organe qui se contente de cosigner les décisions prises au Kremlin ou dans la résidence de Poutine, depuis que les siloviki (c’est-à-dire les va-t-en-guerre) ont convaincu le président de mettre l’accent sur les menaces extérieures, aux dépens d’autres considérations.

En effet, dans une certaine mesure, les événements de la crise ukrainienne alimentent la thèse de Gaaze.

Le 3 mars 2014, le commentateur Valery Soloveï écrivait que Poutine avait pris personnellement la décision d’annexer la Crimée, après une discussion avec cinq ou six conseillers issus de ministères régaliens (lesquels conseillers ne détiennent aucun avoir en Occident). L’auteur d’un article paru le 7 mars dans le New York Times acquiesçait, affirmant que Poutine avait pris cette décision entouré de conseillers jusqu’au-boutistes (parmi lesquels, à titre spéculatif, Ivanov, Bortnikov et Nikolaï Patrushev, le secrétaire du Conseil de Sécurité).

A la fin du mois de juin, un groupe de hauts fonctionnaires européens auraient proposé leurs bons offices ès qualité de médiateurs dans le conflit ukrainien. Mais le FSB et le SVR (le service russe de renseignement extérieur) ont convaincu le président russe que leur proposition relevait d’une provocation destinée à dévoiler les intentions russes en Ukraine, aussi Poutine la rejeta-t-il.

Enfin, il semble que plusieurs ministres du gouvernement russe n’aient pris connaissance de la décision de Poutine d’imposer des sanctions rétorsives aux imports de produits alimentaires occidentaux que quelques heures à peine avant que la mesure ne soit annoncée publiquement. Des spécialistes de matières telles que la sûreté alimentaire qui auraient pu s’opposer à ces mesures de rétorsion furent ignorés.

Mais, tandis que l’aile dure a résolument le vent en poupe, son triomphe ne paraît pas absolu. La politique étrangère est depuis longtemps le domaine dans lequel Poutine a pris les commandes ; il est donc logique que le cercle restreint de personnes issues, pour une large part, des ministères régaliens se soit agrandi à mesure que le conflit ukrainien s’est imposé à l’agenda. Dans d’autres sphères de compétences, pourtant, Poutine semble gérer les affrontements internes d’une manière conforme à son rôle traditionnel d’arbitre, et ce en dépit du fait que le système dans son ensemble tend à devenir plus autoritaire. Dans le système de Poutine, il est aussi normal que des décisions se prennent en dehors des canaux formels, dès lors que les clans jouent un rôle si important. Les élites « libérales », telles qu’on les qualifie erronément de temps à autre, demeurent présentes, mais elles sont marginalisées, et indubitablement déçues des distances prises par Poutine à leur égard. Alors que Poutine jouit d’un taux d’approbation populaire supérieur à 80 %, ils sont probablement peu enclins, malgré les doutes qu’ils peuvent avoir, à pousser trop loin leur critique de la politique ukrainienne du président. Cela va même plus loin : beaucoup d’entre eux approuvent la guerre.

Il y a également des fractures quant à la stratégie ukrainienne au sein même de l’équipe dirigeante, y compris parmi les faucons. La presse russe a largement fait écho aux contentieux qui opposent le « parti de la guerre » et les patrons d’entreprise russes.

Le premier de ces groupes comprend Alexander Bortnikov, Mikhaïl Fradkov, Nikolaï Patrushev, Sergueï Shoygu, Sergueï Glazyev, Dmitri Rogozin, Konstantin Malofeyev, Aleksandr Dugin, et peut-être Vladimir Yakunin et Yuri Kovalchuk.

Dans le second, l’on trouve le conseiller du président Vladislav Surkov, l’idéologue Sergueï Kurginyan, des membres de l’équipe du premier ministre Medvedev, des membres de la famille de Boris Eltsine, ainsi que d’autres.

Le premier groupe se serait montré favorable à une invasion totale de l’Ukraine, et à l’indépendance de la « Nouvelle Russie » (ou « Novorossiya », une construction inventée par le Kremlin qui inclurait les russophones de l’est et du sud-est de l’Ukraine), et se serait opposé au cessez-le-feu conclu à Minsk. Le second groupe, quoique favorable, en principe, à la guerre et à l’annexion de la Crimée, a des objectifs plus limités.

Toutefois, tout le monde au sein du FSB n’est pas sur la longueur d’ondes de l’aile dure ; le service se compose plutôt d’un ensemble de clans qui, eux aussi, se combattent entre eux. Et même au sein du « parti de la guerre » lui-même, Shoygu et Rogozin sont réputés s’opposer. D’autres, à l’instar d’Ivanov, un ancien officier du FSB, ont, au fil des ans, noué des alliances – qu’elles soient ou non de situation – avec des « libéraux ». Enfin, divers tenants de l’aile dure se divisent quant au soutien qu’ils accordent à divers chefs de file séparatistes ukrainiens.

Jusqu’à présent, les faucons ont reçu moins de Poutine en Ukraine qu’ils n’espéraient, et c’est en partie dû au fait que le Kremlin ne semble pas avoir de stratégie univoque pour ce pays. Poutine a tenté d’instaurer par ses décisions un équilibre entre les exigences des radicaux et celles du monde de l’entreprise, dont Surkov est membre. Le président agit comme s’il souhaitait éviter un clash avec les promoteurs de la ligne intransigeante, mais il ne souhaite pas que ceux-ci prennent une importance telle qu’ils puissent dominer les autres blocs. Ceci s’est traduit par une approche incohérente qui a contrecarré la perspective d’une solution au conflit.

Suite à de récents rapports faisant état de tensions, sur le terrain, entre des commandeurs séparatistes, l’aventurier et anti-héros militariste Igor Girkin (Strelkov) s’en est retourné à Moscou. Considéré dans certains camps nationalistes comme un challenger possible de Poutine, Strelkov a fait des déclarations de loyauté lors d’une conférence de presse, en septembre. Il a déclaré son soutien à Poutine, affirmant que le président est un grand homme. Mais il a également suggéré que Poutine était entouré de traîtres, et s’est engagé à rester en Russie afin de les combattre. Strelkov exige ouvertement que la partie libérale de l’élite soit détruite, ce qui fracasserait complètement l’équilibre établi par Poutine, et ouvrirait la porte à la domination des siloviki. Ceci signifie que, s’il est sincère, Strelkov soutient Poutine pour venir à bout du « poutinisme ».

Il est difficile d’établir le nombre de faucons qui souhaiteraient réellement détruire le système « de pouvoirs et de contre-pouvoirs » instauré par Poutine. Il est probable que certains rechigneraient à aller si loin, parce qu’ils pensent que cela renforcerait des faucons rivaux. Et ils ne peuvent que se rendre compte que le maintien d’un certain équilibre a permis un apaisement prolongé aux plus hauts niveaux du système au cours de l’ère Poutine, lequel a rendu la vie plus sûre et a parallèlement accru la sécurité des placements financiers pour les figures-clés du pouvoir.

Quant aux clans libéraux au sein de l’élite, ils sont relativement plus faibles que le « parti de la guerre » en ce moment, mais ils ne se tournent pas les pouces en attendant d’être anéantis. C’étaient eux, et non les siloviki, qui avaient encouragé le cessez-le-feu en Ukraine. Bien que Poutine puisse être en train d’envisager de serrer la vis qui la marginaliserait davantage, si l’aile libérale sonnait le tocsin pour prévenir une menace que l’extrême-droite ferait encourir à la position de Poutine, il est quasi certain que ce dernier aurait une oreille attentive.

http://imrussia.org/en/analysis/world/2041-are-the-kremlin-hardliners-winning

Deux questions suite à cet article aussi concis qu’édifiant :

1/ Nemtsov s’apprêtait, avait-il annoncé, à faire des révélations fracassantes à propos de l’Ukraine. Celles-ci avaient-elles trait au meurtre de masse qu’a constitué la pulvérisation du MH 17, et au rôle prééminent supposé de Strelkov dans cette tragédie (réprouvée par un Poutine qu’elle a mis sous pression ?) ? Si oui, auprès de qui avait-il obtenu ces informations ?

2/ De sanction en sanction et de camouflet en camouflet, les Etats-Unis manœuvrent-ils pour que Poutine s’affranchisse de son aile dure, ou les intérêts de leur complexe militaro-industriel seraient-ils mieux servis si un personnage plus haut en couleurs encore s’emparait du pouvoir russe, ou le conquérait ?

Catégories : Philo de comptoir, Politique / Société | Tags: , , , , , , , , , , , , , , ,

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