Archives mensuelles : décembre 2013

Les médias ? Une interférence…

Est-ce un horizon démocratique qu’une citoyenneté nue face à un pouvoir opaque ?

Un médium, c’est ce qui est supposé se placer entre deux ou plusieurs personnes, deux ou plusieurs groupes, deux ou plusieurs institutions, quelquefois afin de résoudre un différend, toujours afin de susciter un dialogue. Ainsi du médium ésotérique, occulte, Madame Irma ou Monsieur Soleil du riche ou du pauvre (aux vocations très distinctes et accompagnés, le cas échéant, de leurs vassaux attitrés), qui font office (supposé) d’intermédiaire entre les dimensions, les temps (passé, présent et avenir), et donc aussi entre les morts et les vivants. Ainsi du médiateur, dont le rôle consiste à s’interposer, souvent dans le cadre de matières d’ordre juridique, entre diverses parties. Ainsi aussi des médias, conçus idéalement comme des courroies de transmission entre les citoyens et leurs prétendus représentants, mais aussi entre les divers corps constitués. Que sont, à ce titre, ces médias sinon une interface, un écran intermédiaire, qui se positionne entre les diverses parties prenantes du grand jeu démocratique, une interférence, aussi ?…

Le sous-tendre implique toutefois que leur soit conférée une neutralité que peu de personnes semblent encore prêtes à leur reconnaître. Cette neutralité pose comme postulat que l’interface, l’interférence dont question, est en réalité inexistante : n’existeraient réellement que les acteurs concernés, dont le dialogue ne serait qu’animé – et en aucun cas conditionné – par le journaliste, et advienne que pourra… L’écran, virtuel, ne serait ainsi qu’un révélateur de ce qui vit, en même temps que le facilitateur d’un échange égalitaire, de part et d’autre du spectre. De la même manière que, afin d’éviter les soupçons de partialité linguistique et communautaire, le premier ministre est, en Belgique, réputé asexué (en la matière), les journalistes seraient, eux aussi, dépourvus d’organes génitaux (idéologiques), de biais partisans, au sens large. Et si cette conception relève davantage de l’utopie que de la réalité, c’est en tout cas vers elle qu’il incomberait de tendre…

Voilà ce qu’affirme aujourd’hui quelqu’un comme Bill Keller, qui était éditeur en chef du New York Times à l’aube de la campagne irakienne. Celui qui se présente aujourd’hui comme un parangon de la neutralité médiatique (caractéristique professionnelle qu’il préfère à l’objectivité, en dépit de leur profonde similitude), affirmant qu’il importe, pour le journaliste, de laisser ses opinions au vestiaire et de ne s’intéresser qu’aux éléments factuels (evidence) (1), était pourtant aussi celui qui, sur base de fausses preuves préfabriquées tendant à accréditer la thèse des armes de destruction massive et, en filigrane, la contre-vérité patente des liens entre le régime irakien ethnocidaire d’avant 2003 et la fictionnelle nébuleuse organisée Al-Qaïda (que n’importe quel service secret digne de ce nom savait non avérés), avait rejoint le rang des sonneurs de clairon à l’assaut de la Mésopotamie.

Il s’en est certes excusé du bout des lèvres depuis lors, mais la faiblesse de son argumentaire a posteriori n’a trompé personne, pas ceux, en tout cas, qui lui accordent le crédit de l’intelligence (2) : Keller portait un masque lorsqu’il a, en connaissance de cause, associé le journal qu’il dirigeait aux tambours de guerre, et Keller, qui a récidivé il y a quelques mois à l’occasion du vrai faux bombardement allié de la Syrie, porte un masque aujourd’hui encore, lorsqu’il se présente en héraut de la neutralité médiatique. Il donne l’impression d’être de ceux qui, lorsqu’ils se joignent, en esprit au moins, aux bals masqués mis en musique par des suzerains voilés, mettent indéniablement, en effet, leurs propres opinions entre parenthèses pour mieux passer inaperçu dans le moule, et relayer les mots d’ordre de ces derniers par la suite avec d’autant plus de cœur à l’ouvrage. Objectivement, Keller est, de même que tous ses semblables, un journaliste impérialiste, un écho multidiffusé de la parole dominante, un porte-voix des puissants. Il appartient au pouvoir.

Mais quand bien même il eût été sincère, comment nier que la sélection qu’une rédaction effectue chaque jour entre les innombrables sujets d’actualité susceptibles d’être rapportés ne constitue pas déjà en soi une manifestation de partialité, et quelle pourrait bien être, comme le relève Glenn Greenwald, la valeur de la neutralité si celle-ci se traduit par l’image d’un « journaliste pétrifié à l’idée de donner l’impression d’exprimer quelqu’opinion que ce soit [, qui] se tient à l’écart des affirmations tranchées quant à ce qui est vrai, optant, au lieu de cela, pour la formulation lâche et inutile : « voilà-ce-que-disent-les-deux-parties-et-je-ne-résoudrai-pas-le-conflit » » ? (3)

A cette critique s’ajoute une autre, celle de l’influence, devenue prépondérante, du marché, en ce compris le marché de l’armement, dans le fonctionnement des médias, au point d’apparaître désormais comme un écran dans l’écran, conférant à l’ensemble une impression de miroir déformant. Nombreux sont les journalistes qui considèrent que la pluralité médiatique est, pour les consommateurs d’information, une aubaine en termes de variétés des sources. C’est l’avis, par exemple, d’un Duhamel, en France, qui a vécu la transition de l’ORTF, monopole d’Etat, à la situation actuelle. Mais, s’il en est ainsi, pourquoi, dans une configuration telle que la préfiguration, aux Etats-Unis, de la seconde guerre d’Irak, les voix de tous ces médias distincts étaient-elles si concordantes ? N’importe quel publicitaire vous le dirait : la propagande d’Etat (et de marché) est d’autant plus forte qu’elle émane de vecteurs multiples aux apparences changeantes, dont les collusions d’intérêts contre-nature avec la sphère politicienne sont d’autant plus manifestes que certains d’entre ces vecteurs (General Electric, News Corp, etc.) financent massivement, en fonction de leurs affinités respectives, les campagnes des candidats à la présidentielle et aux législatives. Il reste à déterminer, toutefois, quels mécanismes expliquent la mise en conformité progressive, en matière d’économie et d’atlantisme, du discours tenu par la plupart des médias audiovisuels publics européens, subventionnés, avec celui tenu par les agents médiatiques du corporatisme, outre-Atlantique.

A cet égard, un débat court mais passionnant, qui avait opposé, début mai, un jeune journaliste d’un quotidien flamand à un valeureux retraité de l’audiovisuel public, flamand lui aussi, pourrait apporter un indice. Le premier était de l’avis de Duhamel. Quant au second, les plus de vingt-cinq ans se souviennent encore de son irréductible pugnacité face à tous types et toutes catégories d’interlocuteurs politiques. Lorsque ses invités pénétraient sur son plateau, ils avaient l’estomac qui se nouait. Confrontés à ses questions incisives, ils suaient, en direct, de grosses gouttes. A son estime à lui, la tutelle politique sur les médias d’hier, paternaliste, directe et presque palpable, a été troquée en grande partie contre une tutelle commerciale fluide et indicible, que la majorité des journalistes s’injecteraient par contamination mutuelle et mimétisme auto-suggestif dans une ambiance survoltée et hyper-concurrentielle peu propice à la remise en question, de la même manière, en quelque sorte, pourrait-on ajouter, que les jeunes enfants qui ont perdu leur père cherchent un père de substitution, ou que, dans un autre registre, un grand nombre d’athées autoproclamés du siècle dernier concevaient le communisme soviétique comme une religion à la place de la religion.

Ce vétéran, Walter Zinzen, reprochait, en outre, à la presse contemporaine en général de trop s’intéresser à des faits divers et à des nouvelles qui n’en sont pas, des détails de basse politique, des diatribes politiciennes futiles, ou des one-liners extraits de leur contexte et les controverses d’un jour qui s’ensuivent, par exemples. Lors d’un débat public antérieur, il avait précisé cette pensée : c’est comme si, avait-il affirmé-il, la presse fonctionnait, depuis une quinzaine d’années, telle une immense caisse de résonnance de facture hollywoodienne, au carburant de la starisation politique éphémère, qu’elle croit calquée sur les préférences du moment d’une majorité du peuple. Sur le plateau, son contradicteur n’était pas de cet avis : « la personnalisation de la politique n’est pas le fait des médias », lui répondit-il, « mais une réalité sociale. Les lignes de fracture idéologiques se sont quelque peu dissipées, dans la mesure où cela correspond à une stratégie des partis : chacun d’entre eux effectue une translation vers le centre. Par conséquent, ce sont les personnes [comprendre : les personnalités, ndb] qui font la différence. » (4)

Ceci amène bien sûr à reformuler la question de la poule et de l’œuf : cette translation vers le centre est-elle, dans le contexte postérieur à la chute du mur de Berlin, le fait des acteurs politiques ou celui des médias eux-mêmes ? Un peu des deux, sans doute…

Par-delà ce dilemme, l’opinion ainsi exprimée s’expose à deux critiques fondamentales, depuis la crise bancaire de 2008 au moins. La première de ces critiques a trait au marketing médiatique et à ses effets (schizophréniques). Les coachs en communication, connus outre-Manche et outre-Atlantique sous la dénomination de spin doctors, pullulent au sein des partis politiques et des institutions. Echafauder des scénarios (story telling) qui apparaissent crédibles, mettre en scène leurs clients sous un angle qui leur est favorable, monopoliser autant que faire se peut le débit (flow) de l’information sont leurs raisons d’être. Ils sont aux médias ce que les lobbies sont aux institutions européennes, des nuisibles si leur ascendant s’exacerbe. Or, en quoi les médias dominants cherchent-ils à se prémunir contre leur surcroît d’influence ? En quoi la théâtralisation de conflits insignifiants, qui est devenue le lot quasi quotidien des spectateurs-consommateurs, permet-elle de mieux comprendre les enjeux ? En quoi cette personnalisation ne fait-elle pas le jeu des partis roublards et socialement réactionnaires, influençant par extension l’ensemble du spectre politique ?

La seconde question a trait à la nature de ce centre politique, ainsi qu’à celle de sa périphérie. Accentuation constante du diktat productiviste imposé à des mains d’œuvre déjà parmi les plus productives, renoncements obligatoires successifs à des droits acquis (augmentation de l’âge de la retraite, gel des salaires, précarisation des statuts, remise en cause partielle des congés payés), facilitation des conditions de licenciement (abusif) et fragilisation des conditions de travail (stress et accidents de travail accrus, heures supplémentaires non payées, chantage à la délocalisation), risques constants d’augmentation inconsidérée de la TVA sur les produits de première nécessité : l’offensive menée depuis 2008 contre la classe moyenne inférieure est sans précédent ! A la périphérie de celle-ci, des centaines de milliers de sous-humains surnagent à peine, lorsqu’ils ne sont pas happés sous le seuil de pauvreté. Le chômeur dit de longue durée que je suis, sans honte aucune (n’en déplaise à certains), ne connaît que trop bien le sujet, y ayant, par ailleurs, consacré plusieurs articles. Où trouve à s’exprimer directement, dans les médias, la voix de ces riens et de ces moins que rien politiques, dont les droits sont d’autant plus outrageusement piétinés qu’ils ne disposent d’aucun recours financier pour les faire valoir, dans une société où l’être (citoyen) est conditionné par l’avoir (consommateur) ? Quels médias se chargent-ils, le cas échéant, de les personnaliser sans caricature, c’est-à-dire de leur conférer une identité sociale, y compris hors échéance électorale ? Le profil sociologique qui domine dans les rédactions, comparable, sauf exception notoire, à celui qui monopolise les trois pouvoirs constitués, explique-t-il à lui seul l’aversion pour le prolo qui se caractérise par son absence criante de tous les plateaux et de tous les canards, ainsi que par l’étouffement quasi constant de sa parole et de son vécu ?

agit prop - 1http://gazettebxl.interrenet.be/spip.php?article57

Et explique-t-il l’impression de clémence, voire de complaisance, qui ressort du traitement médiatique réservé aux innombrables et incessants excès du haut, les incommensurables conséquences de la kabbale Dexia (Il a suffi à Dehaene de faire écrire ses mémoires par un nègre pour faire la tournée des médias, où l’attendaient presque toujours de larges sourires amicaux, en lieu et place des questions embarrassantes qui s’imposaient.), le scandale judiciaire du siècle (une réforme du code pénal belge qui a accordé à des groupes mafieux la possibilité d’acheter une exemption de procès en matière d’évasion fiscale !), et la valse continue des intérêts notionnels (6,2 milliards d’euros de manque à gagner pour les caisses de l’Etat sous la forme ultime de dividendes déguisés pour les très grosses entreprises, et ce pour l’exercice 2012 seulement (5)) en tête, tous sujets presqu’éclipsés par les coutumières rodomontades ultra-libérales déployées impudiquement sur les ondes, qui ont réussi, avec la complicité tacite de formats médiatiques dignes de l’épilogue de L’école des fans, la sournoise prouesse de déplacer la focale vers une austérité sans pitié qui devrait toucher en priorité les petits justiciables, les travailleurs moyens et les allocataires sociaux ? Quoi qu’il en soit, à quoi correspond donc ce centre qui apparaît si disloqué, si asymétrique, sinon à un corset de plus en plus étriqué ? A quelle neutralité médiatique et à quelle réalité tangible correspond-il dans une société en décomposition avancée ?

Ce que maints habitués des plateaux ont pour manie hypocrite de nommer complotisme est là : dans le dévoilement du rapport de forces indigne entre l’atomisation orchestrée des humbles et la machine épouvantablement bien huilée des surpuissants, qui ne se contentent pas d’être, mais tiennent à confisquer, via leurs légions de relais privilégiés, leur faculté d’être aux premiers, ou à téléguider les plus ambitieux parmi eux. Tous les ingrédients d’une nouvelle guerre de classes s’agglomèrent petit à petit, mais les médias mainstream, feignant de les ignorer, les passent, la plupart du temps, sous silence, leur préférant la diffusion en boucle de la sérénade univoque et ô combien mielleuse de ceux qui, sous des attributs et des alibis divers mais toujours avec le même objectif, ont les moyens de se constituer en think tanks, dont ils relayent à satiété, sous couvert de rationalisme, les positions et l’agenda : pourquoi mettraient-ils en difficulté des experts à la bonne parole desquels ils recourent eux-mêmes de manière privilégiée ?

Face à la violence sans précédent de la religion exclusive promue par ces quarterons entiers de nouveaux idéologues à l’apparence bien lisse qui convient à la com’ du temps, mais aux finalités rien moins qu’extrémistes, car bien décidés à faire un sort au care, à l’Etat défenseur des faibles, donc à toute répartition des richesses, auxquels les médias du pouvoir tendent avec bienveillance leurs micros, n’est plus tolérée par le spectacle de l’information qu’une contre-offensive mièvre, honteuse d’elle-même, et supposée, par conséquent, baisser le regard en signe de soumission, les va-nu-pieds qui ne s’y résignent se voyant plonger sans sommation par l’Autorité médiatique dans le bain putride du populisme fourre-tout, aux côtés de démagogues de toutes appartenances, sordide destinée qui jamais n’échoit aux bonimenteurs établis, qui, eux aussi, pourtant, se rendent à tour de bras coupables de vaines promesses et d’instrumentalisations frauduleuses de la détresse. Lors même qu’ils ne seraient plus qu’un mirage, il semble qu’il faille à tout prix sauver le centre, le clocher médian, la juste mesure… en broadcastant la parole qui signifie leur émiettement !

Tel est le biais principal, ultra-conservateur, de la plupart des médias, jamais las des guerres impériales : la volonté d’empêcher coûte que coûte l’insurrection coordonnée de laissés-pour-compte qui auraient l’outrecuidance de ne plus se concevoir comme de tragiques (sous-)consommateurs (de nouvelles orientées), mais comme des citoyens à part entière, libres, vivants, solidaires et fiers ! Ce qui terrifie en particulier « les nouveaux chiens de garde » est une nouvelle lutte de classes (class war), à laquelle ils préféreront encore la montée en épingle (valant objectivement alliance tacite d’intérêts) d’une nouvelle droite charismatique brandie comme un épouvantail, destinée à démontrer qu’il y a pire encore que l’affreuse potion unique dont les peuples sont abreuvés jusqu’à plus soif depuis plus de dix ans, tandis que sont cependant démontés pièce par pièce et à un rythme ahurissant les piliers sur lesquels avait été bâtie la paix sociale – écrivons-le sans ambages : les piliers démocratiques !

agit prop - 2Le Vif L'Express (Groupe Roularta)

C’est là l’explication principale du délestage systématique, du black-out, du poids de l’histoire (celle des mouvements politiques et la leur propre) par les médias mainstream, un péché qu’est heureusement venu combler le numérique : le flot continu d’un certain présent, détaché de ses contingences passées, privé de repères mobilisateurs et libéré de tout compte à rendre car de toute rétrospective lointaine, est bien sûr plus favorable à l’habile distillation d’une nouvelle pravda, d’un réel remodelé selon les nécessités politiques du moment, telles que définies délibérément ou subconsciemment par les initiés au logos vicié semé à tous vents, que ne l’est la référence, fût-elle indicative et passagère, à des antécédents historiques parfois délicats, sauf lorsque ceux-ci concourent à l’objectif désigné. C’est aussi la principale raison pour laquelle la neutralité médiatique, corrompue dès l’entame, est un leurre nocif, explosif si ses apôtres n’y prennent garde.

L’un des nouveaux champions d’une perspective opposée du fonctionnement des médias et de la tâche du journaliste est sans conteste Glenn Greenwald (déjà cité plus haut), qui promeut, quant à lui, le journalisme antagoniste (adversarial journalism), non moins basé sur des faits. Mais cette qualification ambiguë ne saurait pleinement refléter la portée que l’intéressé accorde au concept, qui exprime non seulement la nécessité de s’opposer à la représentation politique, en la confrontant à des arguments solides construits sur base de faits avérés et vérifiables, mais également le souci de ménager la possibilité, pour l’informateur lui-même, d’exprimer des opinions, des tendances, partant du principe que, tout journaliste étant humain, il n’est pas objet, et n’étant pas objet, il ne peut donc être objectif.

Greenwald est-il pour autant un tenant de la guerre de classes ? En mettant à la disposition du public une partie (infime, dit-il) des informations que lui a communiquées Snowden, il a en tout cas permis aux citoyens du monde entier de s’approprier une réalité qui les concerne tous directement mais leur avait été dissimulée, de prendre conscience, pour la première fois à une telle échelle, de l’architecture totalitaire semi-privée qui prétend régir leurs vies ainsi que celles des générations à venir, une architecture dont les ramifications dépassent, en effet, de loin élus et politiques publiques.

Il leur a permis de comprendre ce qui les unit, en opposition à ce qui, par-delà les frontières et quel que soit le type de régime politique dans lequel ils font stagner leurs sujets respectifs, unit leurs maîtres contre eux autour de l’obélisque de l’obscurantisme populaire, les mettant ainsi en position de se structurer en connaissance de cause, de braver la surveillance et la punition illégitimes, de briser les chaînes intimes et collectives, de devenir une force (publique et / ou souterraine) dont les composantes décideront elles-mêmes des inclinations, pourvu qu’elles rompent enfin avec le cycle interminable de la violence contre-productive tout en cassant l’appareil de domination multinational. Ce faisant, son rôle s’avère jusqu’à présent conforme à celui du médiateur, qu’il revient aux médias d’endosser : transmettre, faire savoir, afin de permettre d’agir. Peut-être, tout compte fait, son opinion propre relève-t-elle tout simplement du sain exercice démocratique (mondialisé) et de la juste répartition des ressources…

En distillant au compte-gouttes la divulgation desdites informations, l’ancien juriste a prouvé, par ailleurs, qu’il avait compris le temps médiatique, celui dans les limbes duquel s’enlise toute information qui n’est pas martelée jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, sous la forme d’un accablant feuilleton, celui qui n’autorise que des positions succinctes, entrecoupées de longues plages de distraction publicitaire qui en ôtent la maigre substance, et gardent éloignés des plateaux ceux qui, comme Bourdieu autrefois, sont porteurs d’un message alternatif mais refusent de se soumettre à pareil agencement réducteur.

Intéressante sera, dans la perspective que propose Greenwald, tant pour ses adulateurs que pour ses détracteurs, l’observation de l’articulation entre vérité factuelle, pratiques de terrain et fondements idéologiques, clairement revendiqués et exposés, cette fois : cette variante du journalisme, qui assume ses orientations, résistera-t-elle davantage que celle qui enveloppe les siennes dans une neutralité de façade à la récupération (politico-commerciale), dont le syndrome Woodward (du nom de l’un des journalistes à l’origine du Watergate, totalement récupéré par le pouvoir par la suite) est une déclinaison possible, ainsi qu’à la tentation de ne pas publier ou de ne publier que partiellement des informations qui contreviennent trop manifestement à ses options fondamentales ?

Plus intéressante encore sera l’attitude du pouvoir à l’égard des titulaires de carte de presse de cette obédience, car affirmer qu’il ne partage pas leur vision du journalisme est hautement euphémique. Pour une puissance militaire prête à tout pour se maintenir, même à calquer progressivement dans ses pratiques l’intransigeance et l’arbitraire de certains des systèmes politiques les plus rigides de la planète, placer des journalistes sur écoute, intercepter leur correspondance – toutes pratiques plus ou moins légales, désormais, semble-t-il  –, assimiler leur métier à de l’espionnage, les intimider (ainsi que leurs proches et leurs sources) au point d’en faire des exilés réfugiés médiatiques – et demain, peut-être, les emprisonner, voire envoyer, par ordre de mission deep web, des mercenaires à leurs trousses – semblent, en effet, des moyens somme toute dérisoires eu égard à la fin poursuivie. Cette dernière méthode, qui n’est radicale que pour les fiottes dans l’Empire du muscle, n’a-t-elle pas, d’ailleurs, été préconisée à plusieurs reprises pour en finir une bonne fois avec un Australien adepte du coup d’éclat par des chroniqueurs bon teint de l’école Keller dans des émissions de grande écoute ? Un général chauve très louche signerait, dans pareil cas, forcément tragique, devant une commission ad hoc du Congrès, le clap final, en jurant ses grands dieux, à l’instar du sergent Schultz face au colonel Klink, que l’affaire lui est totalement étrangère : « I know no-thing »…

Sans micros à l’allure de cactus et sans stylos sous la forme de scalpels, sans un véritable journalisme d’investigation qui témoigne vis-à-vis du pouvoir d’un esprit critique au moins aussi acerbe que ne sont dédaigneuses les avanies dudit pouvoir à l’endroit du public, sans l’engagement (éprouvant et sincère) de pionniers idéalistes bien plus fidèles, malgré les moyens du bord, au serment constitutif de leur profession que ne le sont les laquais des guildes modernes et les allocataires médiatiques de la parole officielle réunis, pareil déni passerait comme une lettre à la poste.

Bien qu’il demeure quelques zones d’ombre quant aux origines de leur financement, et à l’influence de celles-ci sur le contenu proposé (Si l’on exclut les corporations, tout n’est-il, aux Etats-Unis, affaire de fondations toutes-puissantes ?), quelques-uns de ces pionniers, rendant partiellement son sens au mot ‘lucarne’, officient inlassablement, depuis plusieurs dizaines d’années déjà, en accès libre, selon le principe affiché du crowd funding (financement par les lecteurs / auditeurs / spectateurs, un modèle dont s’est pour partie inspirée une entreprise comme Mediapart), proposant des points de vue originaux et laissant à leurs invités de plateau une latitude qu’aurait appréciée Bourdieu. C’est d’ailleurs dans un tel havre de contestation à première vue impartiale que Jeremy Scahill, le reporter à qui les sanguinaires mercenaires de Blackwater / Xe / Academi doivent leur peu favorable publicité, a affuté ses premières armes…

DN! logo

Son ambition, depuis qu’il s’est associé à l’entreprise de Greenwald, est à présent d’élargir la vitrine. Le petit pactole (250 millions de $) qui a été mis à leur disposition pour ce faire par le milliardaire d’origine franco-iranienne Pierre Omidyar devrait leur faciliter la tâche, mais il pourrait aussi s’avérer un cadeau empoisonné, car il s’agit de ne pas oublier que ledit milliardaire est, via son entreprise Paypal, de ceux qui avaient, sur demande des autorités, coupé les vivres à Wikileaks, et, comme l’affirmait feu Michel Naudy dans le documentaire de Balbastre et Kergoat : « le système jette, rejette, tout ce qu’il ne peut pas récupérer. [Ceux qui restent ne restent] jamais à l’antenne impunément, jamais »… Entre-temps, c’est avec une certaine logique, celle du spectacle appliquée au journalisme, que ces nouveaux entrepreneurs, ainsi que tous les ex-anonymes, de Manning à Snowden, qui les alimentent en coulisses, semblent nous inviter à rompre. En effet, le spectacle médiatique, allié capital du pouvoir, a fait de la vie un film, un divertissement, et la majeure partie de la presse, en particulier, a fait de même quant à la vie politique. Or – Monsieur de la Palice en eût dit autant – le propre d’un film, même s’il venait à inclure une dose d’interactivité, est qu’il ne s’adresse qu’à des spectateurs, lesquels n’ont aucune influence ni sur sa trame générale, ni sur son dénouement.

Les nouveaux journalistes antagonistes sont-ils des naïfs, des instruments plus ou moins conscients des adversaires de la primauté économico-militaire de ce que l’on nomme encore l’Occident, les derniers idéalistes face au cynisme dévastateur qui engloutit petit à petit la civilisation, ou des cyniques au carré, qui auraient compris l’avantage à tirer d’un positionnement plus ou moins rebelle sur l’échiquier ? Quoi qu’il en soit, que Walter Zinzen, le précurseur et l’indigné, leur tire aujourd’hui son chapeau ne devrait étonner personne … (6)

Il y a une vie au-dessus des nuages, une lumière. En dessous, il y a le peuple.

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(1) Source : http://www.nytimes.com/2013/10/28/opinion/a-conversation-in-lieu-of-a-column.html?_r=1&

(2) Lire : http://www.thenation.com/blog/163176/updated-bill-kellers-latest-mini-culpa-backing-iraq-war

(3)  Source : http://www.theguardian.com/media/greenslade/2013/oct/29/new-york-times-newspapers

(4) Walter Zinzen vs. Bart Brinckman in Terzake, Canvas, 3 mai 2013

http://www.deredactie.be/cm/vrtnieuws/cultuur%2Ben%2Bmedia/media/1.1620376

(5) Source : http://www.lalibre.be/economie/actualite/couts-des-interets-notionnels-6-16-milliards-en-2012-5284f6a03570ea593dbb5a1b

(6) Lire : http://www.demorgen.be/dm/nl/2461/Opinie/article/detail/1732554/2013/10/31/Glenn-Greenwald-is-de-toekomst-van-de-journalistiek.dhtml

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Interférence : phénomène qui résulte de la superposition d’ondes de même nature et de fréquences égales (ou voisines) , et qui se manifeste par une variation dans l’espace ou dans le temps de l’amplitude de la résultante des ondes (Larousse en ligne)

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(modifications des 27 et 28 mai 2014) Quand bien même, sous sa forme initiale, cet article présentait les garanties nécessaires à la réfutation de l’accusation de manichéisme, quelques ajouts ont été effectués, quelques précisions apportées, qui atténuent davantage toute impression de naïveté à l’égard de l’entreprise d’Omidyar – Greenwald, et d’autres…

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(added August 9, 2014)

Short-sighted op-ed…

Take the flag, the black flag suspended at the entrance of a London council estate. Take it off, carefully fold it in two : there, isn’t that a beautiful hijab for a resigning Lady Minister ?…

Why is it journalistically wrong to focus on a non-event surrounding a piece of cloth ? (1) Because no one knows who put it there : it might be a dangerous extremist, it might be a fool, it might be someone from some secret service, and it might be a young provocative anarchist as well, hell, it might even be Boris Johnson, for all we know ! Yet, this flag was quickly turned into a symbol, the symbol of supreme evil.

On August 3, The Guardian published an opinion highlighting the risks of media-manipulated emotion (2). It cited Jon Snow and his (more or less personal) appeal in favor of Gaza’s children. Snow’s message was emotional, indeed, but nonetheless based on facts, and dignified. I agree some might have turned it into an ugly propaganda exercise – in fact, some have, haven’t they ? But in the case of this black flag, no fact besides it hanging there seemed even needed to generate the emotion that has been used over and over since 9/11 to reduce civil liberties : fear, of course !…

My point is not that there are no extremists at all in our countries, nor that yet another terrorist attack is impossible. I’m merely pointing out journalists (as well as politicians, if it’s not too much to ask from them) should refrain from frantically dancing naked, as if in trance, around the subjugating flame of irrationality, so as to avoid having to deal with the backlash from the same kind of manipulative “sentiment of fear” opportunistically used Thursday by a local Flemish lawmaker as a reason to expel Roma-people and their caravans from a private field (3), rather than with reality itself. Without facts, all a journalist can – and should – do is ask questions, when the subject is relevant enough…

Exceeding that role means exacerbating tensions and becoming political, in a partisan and totally ineffective way, since the hard-working citizen who reads The Guardian is not likely to express any sympathy for the (small) Jihadist cause anyway, and the flag owner, extremist or not, even if he reads the newspaper, simply doesn’t care. Flag down…

But here comes the Loch Ness Monster : European anti-Semitism. CRIF (the ultra-conservative French AIPAC) says 8 French synagogues were attacked in only one week ? The Guardian reports : “during the course of a single July week, eight synagogues in France were attacked” (4), and we can guess by whom. CRIF says one of them was firebombed by an angry Arab mob ? Okay then, despite the fact concurring testimonies (including explicit video footage) indicate this was due to a provocation by Jewish Defense League fascists, the synagogue was “firebombed by a 400-strong crowd”. But what CRIF won’t say is that some of these supposedly religious temples are being used as recruitment centers for the IDF (5). Okay then, not a word about it to anybody ! Yet, when one sows confusion, shouldn’t one expect amalgamations to flourish ?…

Even in Britain”, the Friday op-ed continues, “there has been a spike in anti-Semitic incidents”. Do Alan Rusbridger and his staff have such a short memory they don’t remember an August 1 article in their own newspaper concluded that “the number of violent attacks [on Jews] actually dropped between 2013 [and] 2014, the overall rise in the first six months of this year [being due to] a big jump in the amount of abusive behaviour” (6) ?…

What is “abusive behaviour” ? Being called a “dirty Jew” while walking in the street ? How many times in her life does a Western woman (unfortunately) have to cope with the “dirty bitch”-es yelled at her by some retards ? And gays ? And Africans ? And Arabs ? Should we hold a tally and compare which group is most targeted ? And, if so, who’s to hold it ?!

Much more disturbing are the violent acts. No one will dispute that, certainly not me ! Targeting a pharmacy because its owner is an old Jewish lady ? Despicable, but no more or less than killing an Arab ! Does anyone outside his close circle of friends and relatives remember Saïd Bourarach, who died as a result of a violent aggression by a group of lunatic Jewish youths (7) ? Should the MSM remember, would they subliminally amalgamate the latter to the Jewish community as a whole in the same way they use madmen like Merah or the Brussels Jewish museum killer as anti-Semitic icons of sorts, whose Arab culture and environment somehow predestined them to do the unthinkable ? And what about anti-Semitic mythomania (8) ? Unlike eighty years ago, anti-Semitism can’t rely on any organized political party to back it in Europe, except in Ukraine…

Exclusion and selfishness are what’s making our societies unstable. There is the fact. One can either look at society as such – that is what the left has traditionally been doing – or start segmenting it, which is the right wing’s tendency. Is The Guardian right-wing ? Time will tell, but in the meantime let me dissect their latest editorial… (4)

The London Tricycle Theatre did ‘a Vanessa Redgrave’ (9) by mixing culture with party politics, and telling the organizers of the UK Jewish Film Festival to severe their ties with the Israeli embassy or look for another host for their venue. It could have emphasized the need for the JFF to at least include one event illustrating Israeli/Jewish – Palestinian friendship on stage, but it chose a negative approach. Who’s to blame ?…

Personally, I think arts and culture stand distinctly above politics, were it only because they make people think. But some realities contradict this opinion : European, Latin American and North American artists who, for most of them, have been literally humiliated by Israeli bureaucracy on their way to some improbable representation in Gaza surely know what I’m referring to, as do even more the virtually imprisoned and really bombarded artists of Gaza themselves, who, as far as they’re concerned, are told permanently “how they might – and how they might not – live as [Palestinians / Muslims]” ! Said theatre’s decision could therefore be interpreted as a token of solidarity next to which some Jews whining about their virtual supranational affiliation would seem rather casual, and the gratuitous anti-Semitism accusation formulated against those supposedly denying them their double nationality frankly wicked and BICOM-inspired, given the previous collaborations  !

What is an embassy ? Is it a cultural temple or a megaphone serving particular political interests ? Didn’t almost all Israeli ambassadors in the world firmly relay the propaganda surrounding the Gaza massacres ? Could any one of them not have relayed it ? Do these massacres represent Israel in its essence or should they encourage every Israel-loving Jew in Europe to put their love for their second residence between brackets, at least for a while ?

If Jews abroad have no control over Israeli policy, they do have an influence and, although no one can force them to, they should use it (as many do, in France and elsewhere) to counter the unilateral warmongering discourse conveyed by self-appointed representative councils. A cultural venue is one of the many opportunities to do so, one of the many opportunities to signal those who are far too easily inclined to believe all Jews are and think the same that they’re wrong, even though the overwhelming popular support for the attack on Gaza in Israel (10), reminiscent of other times and other places, makes that difficult.

Jews abroad shouldn’t have to exhibit any ausweis to any thought police. Perhaps they wouldn’t have to if the CRIF-AIPAC-BICOM thought police showed some restraint ! But comparing these typically middle-class vexations to the monumental hiatus all Muslims in our “polite societies” have been undergoing for more than a decade in public discourse and in their everyday life is ludicrous. Stressing that both situations are “not equivalent” is a euphemism. Yet, at the same time, they are : why should a Muslim who helps or finances what the US has identified as a terrorist organization be considered an accomplice, while a Jew who finances the IDF is considered a mere supporter of a good cause ? Politics aside, could anyone in good faith deny the Gaza massacres amount to state terrorism ?

Though they have denied it out of politeness, some French artists have been financing the Israeli army throughout the atrocities. Who knows, some might even have accomplished their military service in Israel. Do soldiers or terrorist supporters belong in theatres ? Did fat nazi pigs in the French cabarets, during the occupation ?!

As a student, I used to write for a student newspaper. Le Cafard enchaîné was its name, ‘cafard’ meaning both cockroach and melancholy. The Chained Melancholic Cockroach, wouldn’t that be an adequate name for a Gazan newspaper these days ? It was financed by the student board (of which I was also a member). I remember the Homeric conversation the editor-in-chief and I had one night with the comrade impersonating the banker : “since we’re the ones financing it, we should at least be determining its content”, the latter said. I replied : “no way !”…
___________
(1) Read : http://www.theguardian.com/uk-news/2014/aug/08/islamist-black-flag-taken-down-tower-hamlet-london
(2) Read : http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/aug/03/jon-snow-gaza-appeal-reporting
(3) Source (NL) : http://www.nieuwsblad.be/article/detail.aspx?articleid=dmf20140806_01207715
(4) Read : http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/aug/08/guardian-view-gaza-rise-antisemitism
(5) Subsource (FR) : http://www.panamza.com/230514-tsahal-paris
(6) Source : http://www.theguardian.com/society/2014/aug/01/sharp-rise-uk-antisemitic-attacks-gaza-conflict
(7) Read (FR) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Sa%C3%AFd_Bourarach
(8) Read (FR) : http://www.acrimed.org/rubrique273.html
(9) Watch : http://www.youtube.com/watch?v=IAcOsK9gRLk
(10) Read : http://www.theguardian.com/world/2014/jul/31/israeli-polls-support-gaza-campaign-media

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GUERRE DE CLASSES, le retour !

LES GRANDES QUESTIONS SOCIALES

(et quelques pistes de réponses)

*********

a/ Qu’est-ce qu’un « embarras » ?

Charlie Chaplin, Modern Times (1936)

En néerlandais, ce qui, de nos jours, se nomme « charges (salariales)» se traduit par le mot « (loon)lasten », qui, en plus d’équivaloir à ce qui précède, signifie également « fardeaux », « gênes » et « embarras ».  Comment ce qui était à l’origine, pour les patrons, une source de soulagement est-il devenu un motif d’embarras ? Et pourquoi accole-t-on habituellement, en Belgique, au substantif « charges » l’adjectif « patronales » ?

Avant la deuxième guerre mondiale, s’affilier à une mutuelle et / ou à un syndicat constituait une poire pour la soif qui relevait d’un choix individuel conditionné par un confort matériel basique. L’originalité du pacte social de 1944 a consisté en la généralisation de l’affiliation à ces corps intermédiaires, et, partant, aux assurances qu’ils procuraient en termes de sécurité matérielle.

Ledit pacte doit son nom à un donnant-donnant entre syndicats officiels et patrons : afin de mettre un terme aux grèves incessantes et intempestives, ces derniers ont été plus ou moins contraints de verser aux travailleurs, en sus de leur salaire, ce qui était alors considéré comme un salaire socialisé. Tout comme pour le salaire versé au travailleur, c’est le travail presté par ce dernier, et en aucun cas la générosité de l’employeur, qui générait le salaire socialisé, versé directement dans les caisses de l’Etat, alimentant ainsi la sécurité sociale (chômage, allocations familiales, couverture santé), de l’après-guerre à nos jours.

En recourant à cet ingénieux stratagème, syndicats officiels et patrons ont coupé la poire en deux, les premiers en se soumettant à l’ordre patronal tout en confortant leur position face à des syndicats plus confidentiels mais très militants, les seconds en reconnaissant formellement lesdits syndicats comme interlocuteurs sociaux privilégiés tout en se prémunissant, par l’entremise d’une paix sociale, des doléances plus radicales.

Depuis la conclusion de ce pacte, la société a profondément changé. Ceci n’est pas l’effet du hasard, mais d’un effort concerté du patronat (en ce compris, depuis une vingtaine d’années, le patronat étatique), théorisé par l’OCDE. Ce changement s’articule principalement autour de :

          la scission des entreprises publiques en entités distinctes, afin d’affablir les solidarités (Que l’on songe, par exemples, à la SNCB, ou encore à la STIB, qui compte aujourd’hui autant d’entités plus ou mois étanches qu’elle ne propose de moyens de transport.) ;

          la vénération du dogme de la compétitivité, qui organise la concurrence entre les entreprises ;

          la mutation du « personnel » en « ressources humaines », et l’instauration du culte de la performance individuelle (qui en résulte), qui met les travailleurs en concurrence les uns avec les autres au sein d’une même entreprise.

          la défection des hiérarchies syndicales consacrées, qui sont devenues dans les faits de nouveaux patrons de grosses entreprises, et qui subissent un chantage permanent en raison des avoirs considérables qu’elles ont accumulés et placés de manière pas toujours recommandable.

Ce contexte nouveau a pour but premier de neutraliser, à terme, toute influence syndicale dans la définition de la nature du travail, des conditions dans lesquelles il est exercé, du niveau de rémunération qu’il suppose, mais aussi, plus généralement, dans la suppression progressive du salaire socialisé, c’est-à-dire de la source première de financement de la sécurité sociale.

Cet objectif réactionnaire, qui repose sur une idéologie dirigiste selon laquelle les travailleurs ne sont que les outils d’une entreprise et de son patron, qui n’ont d’autre fonction que d’obéir aux ordres qui leur sont intimés et aucune revendication collective à faire valoir, et selon laquelle, par extension, les citoyens sont voués, eux aussi, à être implacablement écartés de toute décision quant au devenir de leur assurance commune fondamentale (la sécu), a pu, jusqu’à présent, se concrétiser par la servitude volontaire, mais, ici et là, déjà, des poches d’autoritarisme voient le jour.

La servitude volontaire est celle qui consiste, pour les individus défavorisés par un système, à souscrire à ce système malgré tout, alors qu’ils savent ou devraient se douter qu’il leur est nuisible (1). Elle se manifeste, par exemple, par les appréhensions du travailleur moyen à l’égard des grèves, dont les antécédents séculaires lui permettent pourtant aujourd’hui de jouir, notamment, du confort des congés payés.

Lorsque la servitude volontaire cède le pas à la prise de conscience d’une grande partie des travailleurs, les néoconservateurs, qui s’affublent parfois de l’étiquette libérale, n’hésitent plus, cependant, à recourir à l’autoritarisme pour interdire aux individus de coaliser leurs intérêts professionnels. C’est le cas, notamment, au Wisconsin, dont le gouverneur (soutenu par le parlement régional, puis par le système judiciaire) a ni plus ni moins que démantelé de facto les syndicats, leur déniant par la loi, au nom de l’austérité, tout rôle dans les négociations relatives aux réformes dans une pléiade de domaines clés (pensions, assurance-maladie, etc.), ce qui laisse présager une offensive similaire, de plus large envergure, dans le champ démocratique au sens large, dont déjà se dessinent les prémices.

En ce qui concerne notre sécurité sociale, la stratégie de ces forces obscurantistes, au service non du peuple mais du big business contre le peuple, est limpide et visible à l’œil nu : il s’agit de présenter le salaire socialisé, préalablement rebaptisé en « charges patronales », sous un mauvais jour : ce serait lui qui empêcherait les employeurs boursicoteurs, qui n’ont pourtant jamais réalisé tant de bénéfices non réinvestis, d’embaucher davantage. Haro, donc, sur ces « charges » prétendument patronales !

Dans un deuxième temps, afin d’en convaincre le plus grand nombre, l’on organisera la frustration des travailleurs à faibles revenus par l’entremise d’un gel des salaires. Il s’agira, durant cette phase, de laisser mijoter ceux-ci jusqu’à ce que chacun d’eux souscrive bon gré mal gré à ce qui sera présenté comme la seule bouffée d’air frais possible : la réduction des « fardeaux » susévoqués, supposée, par capillarité, permettre une hausse du salaire net.

Troisième temps : à mesure que s’épuiseront les sources de financement de la sécu, à savoir lesdits « fardeaux », il deviendra impossible à l’Etat de financer les interventions élémentaires destinées à garantir à chacun une vie digne. Ce sera l’étape de la privatisation absolue des soins de santé, au bénéfice des corporations spécialisées (à savoir les multinationales de l’assurance), selon la même logique que celle qui prévaut déjà quant à l’allongement de la durée de cotisation en matière de pensions légales. Dans le pire des scénarios, ce n’est qu’alors, à savoir lorsqu’ils seront, en partie par leur faute, seuls, performants et compétitifs mais pieds et poings liés face à l’arbitraire de corporations géantes qui leur feront payer de petites fortunes en échange de prestations jusqu’alors réglementées par la sécurité sociale, que les serfs volontaires se rendront compte à quel point leur sacro-saint pouvoir d’achat sera revu à la baisse, et à quel point le salaire socialisé était tout sauf un « embarras »…

Grosso modo, tous les partis politiques habituels se plient à cette logique socialement suicidaire, qui par indifférence ou conviction sadique, qui par dépit ou tétanisation face à la menace que constituent les dettes souveraines, laquelle remplit précisément la fonction d’encourager à la pensée unique, et ce quels que soient les modes de scrutin (proportionnel ou majoritaire) et de représentation (coalition ou majorité absolue) : la France, où un seul parti détient depuis l’an dernier tous les leviers de pouvoir, en est la démonstration affligeante !

b/ You, robot, mon ami ?

Sans les travailleurs, le patron n’est rien ! Ce sont eux et eux seuls qui génèrent, par leur travail, la richesse dont une infime partie seulement leur est concédée. S’affranchir de la tutelle du patronat suppose de prendre le contrôle des moyens de production afin de redistribuer équitablement cette richesse entre ceux qui la produisent. C’est là le chapitre un du marxisme classique pour les nuls.

Durant les années quatre-vingt, Marcuse (abondamment évoqué dans ce blog) avait postulé qu’au tournant du millénaire, le degré de sophistication technique serait tel que les humains pourraient se passer du travail rébarbatif et aliénant : les machines se chargeraient de produire la richesse pour eux. Le philosophe n’avait pas tort quant au fond, mais la mondialisation financière, les mises en concurrence déséquilibrées qu’elle impose et la concentration des richesses au profit de quelques Übermenschen autoproclamés, qu’elle favorise, nous ont temporairement, quant à la forme, éloignés de cette alléchante perspective.

En effet, non seulement les machines imposent aux humains un rythme éreintant ; elles permettent également de plus en plus au patron-propriétaire de se passer de travailleurs, de produire des richesses sans avoir à recourir à eux. Inévitablement se posera donc avec une acuité elle aussi accrue, sinon la question de la collectivisation des machines, qui confine au logiciel soviétique, celle, en tout cas, de la redistribution collective des richesses qu’elles produiront (sans intervention humaine, ou avec une intervention minime), en ce qu’elles constituent le fruit de siècles d’inventions et de labeur commun dans lesquels les patrons n’ont jamais joué qu’un rôle marginal. S’écrira alors le chapitre premier du post-marxisme pour les évolués…

C3PO (without wars)

c/ Le « win for life » est-il un droit humain ?

Partant du principe que le pacte social de 1944 – ce que d’aucuns nomment l’agenda du Conseil national de la Résistance – est devenu caduc en ce que l’une des parties signataires s’extrait progressivement, de manière larvée, de ses obligations, il importe de créer un nouveau rapport de forces sur de nouvelles bases. Le revenu inconditionnel garanti en est une.

Face à la déshumanisation rampante qui afflige des pans de plus en plus larges de la société, l’idée d’un revenu garanti à vie, sans contrepartie aucune (contrairement à ce que suggère Bernard Friot dans l’édifiante vidéo ci-dessus), auquel pourrait s’ajouter les revenus du travail, est, en effet, proprement révolutionnaire ! Les Suisses seront appelés prochainement à se prononcer par votation sur la question : en Helvétie, on ne badine pas avec la démocratie ! La proposition qui leur sera soumise sera celle d’un revenu inconditionnel garanti (aussi nommé « allocation universelle ») de 2.500 francs (soit 2.040 €) par mois. Commettront-ils la sottise de la rejeter par servitude volontaire ?

D’aucuns prétendent qu’une telle mesure ne ferait que prolonger artificiellement la durée de vie d’un capitalisme moribond. Ceux-là n’ont pas compris grand-chose de la trame de la pièce qui est en train de se jouer. En effet, les vertus d’une telle réorganisation drastique des allocations sociales sont innombrables, par exemples :

          l’assèchement des viviers de chômage, dans lesquels les employeurs peuvent présentement pêcher à leur guise, et qui leur permettent d’exercer une pression à la baisse sur les salaires, ainsi que de déléguer aux pouvoirs publics les missions de formation ;

          le renforcement de la position des travailleurs durant toutes les phases du travail rémunéré, du recrutement au licenciement éventuel ;

          la redéfinition fondamentale de la notion d’activité rémunérée, et, partant, la remise en cause de la notion d’emploi, scélérate parce que réifiante, de laquelle le concept de travail est devenu indissociable ;

          l’éclosion, en parallèle à cette activité et en harmonie avec elle, de nouvelles activités humaines pertinentes et créatives centrées sur le partage et l’échange désintéressés ;

          la libération de la gauche politique (la vraie) de la chimère aliénante du plein emploi, qui l’enchaîne à la droite ;

d/ Les dettes nationales, une fatalité ?

Evolution des dépenses et de la dette publique en % du PIBSource : http://www.onveutsavoir.be/d-ou-vient-la-dette.php

Il n’est pas exemple plus parlant de la pensée unique que l’habituelle logorrhée autour de la dette des Etats, dite souveraine. Le principal argument avancé par les partis réactionnaires (libéraux et conservateurs confondus) pour expliquer l’explosion de celle-ci est que l’Etat (c’est-à-dire l’ensemble des citoyens) a vécu au-dessus de ses moyens pendant les trente dernières années. Le graphique ci-dessus fait apparaître qu’il n’en est rien : en Belgique, les dépenses publiques sont restées stables durant cette période, et ce en dépit des « grands travaux inutiles », fruits de la corruption (tronçons d’autoroute inachevés, etc.).

Le collectif à l’origine de l’étude qui accompagne ce graphique réclame à juste titre un audit citoyen de la dette afin de déterminer précisément ce que l’Etat rembourse et à qui il le rembourse, si tant est qu’il s’agisse véritablement d’un remboursement. Sans attendre cet exercice salutaire, il pointe d’ores et déjà quatre données objectives pour expliquer l’endettement :

« 1. Les sauvetages des banques de 2008 et de 2011

Aujourd’hui, on ne parle quasiment que du problème du déficit et des dettes publiques. Pourtant, si la dette publique a augmenté, c’est surtout à cause du sauvetage des banques privées. On a donc socialisé massivement des dettes privées.

Ce sauvetage a provoqué une augmentation de la dette publique de 32,5 milliards €. Il ne faut cependant pas oublier les possibles nouvelles recapitalisations et les garanties publiques octroyées aux banques belges, qui constituent une menace très grave pour les finances publiques.

2. L’explosion des taux d’intérêts fin des années 70

En 1979,  pour lutter contre l’inflation, attirer les capitaux et relancer la machine économique américaine (notamment par un grand programme militaro-industriel), le gouvernement des États-Unis a décidé unilatéralement de relever fortement les taux d’intérêts. Cette hausse s’est répercutée rapidement au niveau mondial et la Belgique n’a pas échappé  à la contagion. A cette époque, l’État belge a emprunté à des taux allant jusqu’à 14% ! Les charges d’intérêts ont alors explosé : au cours des années 80, la Belgique payait annuellement près de 20 milliards €… uniquement en intérêts de la dette (On est à environ 13 milliards € aujourd’hui).

3. Une politique fiscale socialement injuste

L’accroissement de la dette de l’État, ces 30 dernières années, est également dû à un choix politique qui a mis en place une fiscalité favorisant les grosses fortunes et les grandes entreprises privées : intérêts notionnels, réduction de la progressivité de l’impôt, précompte mobilier libératoire, amnisties fiscales… Ces mesures ont provoqué une diminution importante des recettes publiques. Contrairement à ce que beaucoup affirment, la crise de la dette belge est donc une crise des recettes et non une crise des dépenses.

4. Une politique monétaire socialement injuste

Depuis 1992 et le Traité de Maastricht, les pays de l’Union européenne ont renoncé à la possibilité d’emprunter à un taux de 0% auprès de leur banque centrale nationale. Ils sont désormais  obligés de s’adresser aux banques privées, qui prêtent à des taux fixés par les marchés internationaux de capitaux. Ce choix a coûté très cher à la Belgique :
Sur la période 1992-2011, l’État belge a remboursé, en intérêts de la dette, un montant équivalent à 313 milliards €. S’il avait pu emprunter les mêmes montants auprès de sa banque centrale,  à un taux de 1%, il aurait alors économisé 250 milliards €… »

Rappelant que les banques sauvées de la faillite par l’argent public sont loin d’avoir remboursé les sommes dues, contrairement au mensonge communément véhiculé, l’on peut à ces causes ajouter la spéculation sur les prix de l’énergie, au plus fort des crises pétrolières des années ’70, ainsi que la spéculation de grande envergure sur diverses monnaies nationales européennes (franc français, livre sterling, peseta, lire) lors de la crise (organisée) du système monétaire européen (SME) en 1992 et 1993, qui a entraîné une spirale négative, diminuant la valeur de la plupart des monnaies européennes face au dollar. La dette belge est certes parmi celles qui sont les plus concentrées à l’intérieur du territoire  national (plus de 50 %), mais une fraction importante n’en est pas moins libellée en devises étrangères.

Ce n’est pas une nouvelle, les dettes publiques sont un outil qui sert un objectif précis : contrôler la politique que mènent les Etats. Ce sont elles et, en arrière-fond, les quatre raisons principales qui les rendent illégitimes, ci-dessus énoncées, non pas l’euro en tant que tel, qui expliquent pourquoi, entre une politique de droite et une politique de pseudo-gauche, même majoritaire, l’étanchéité est à présent totale, et qui font apparaître l’austérité sous son vrai jour, celui d’une fumisterie qui sert un intérêt inavouable : le démantèlement des Etats pour le plus grand bénéfice des corporations et de ce que Mauroy appelait « les puissances de l’argent », avec le sacrifice des sans-culottes comme dommage collatéral. A cette aune, le sacro-saint changement, sorte d’incantation perpétuelle dont les chasses gardées se gardent toujours de définir la substance, apparaît également comme ce qu’il est : un recul collectif !

L’Equateur et l’Islande ont démontré magistralement que là où il y a une volonté, il y a un chemin de traverse, sauf, bien sûr, si l’on reçoit indirectement ses ordres de ceux-là même qu’il faudrait combattre…

Trouver ces chemins nécessite une recomposition de la gauche, qui, plutôt que de se replier sur la défense des anciens acquis, perdue d’avance mais à petit feu, en saupoudrant celle-ci de quelques mesures symboliques à la portée limitée, doit, pareillement à la droite, retrouver sa vocation à l’offensive. Ce n’est que lorsqu’elle redeviendra une force motrice, lorsqu’elle visera de nouveau le ciel, qu’elle parviendra à recréer un effet d’entraînement. Elle ne le fera pas avec de vieux apparatchiks, et pas davantage avec de jeunes technocrates !

e/ De quoi l’Europe est-elle le nom ?

« The party seeks power entirely for its own sake. We are not interested in the good of others; we are interested solely in power. »

George Orwell, 1984, part three, chapter III

***

Considérant ce qui précède, mais même dans la perspective d’un repli nostalgique sur des droits acquis rognés de toutes parts, l’Europe telle qu’elle est représente bien davantage un problème qu’une solution, un maton qu’une libératrice, un concentré de conservatisme fascisant qu’une source de progrès.

Dans les faits, en effet, la Commission, qui capitalise sur les errances et les indécisions des gouvernements qui composent le Conseil, ainsi que sur le caractère croupion d’un Parlement aux prérogatives restreintes, phagocyte l’aventure européenne, au pire sens du terme. Ainsi, par exemple, si le projet crucialement moribond de traité transatlantique (3), dont elle a elle-même défini royalement le mandat, venait, après avoir, contre toute attente, franchi les nombreuses étapes intermédiaires, à atterrir sur le bureau de la seule institution européenne dont les membres sont élus au suffrage universel, cette dernière n’aurait d’autre option, après avoir été blackboulée de fait du processus de négociation avec aussi peu de ménagement que ne le sont les citoyens eux-mêmes, de rejeter ou d’adopter ses mille pages en bloc, sans pouvoir introduire le moindre amendement ! C’est une négation du principe élémentaire des checks and balances incarné, dans toute démocratie qui se respecte, par le pouvoir législatif, et validé, le cas échéant, par le peuple.

Parallèlement, des truands, fussent-ils banquiers centraux, se permettent d’imposer out of the blue aux Etats des lignes directrices politiques intransigeantes (coupes dans les dépenses, interdiction d’augmenter l’impôt) qui outrepassent manifestement leur rôle. C’est même à un renversement de la charge politique que l’on assiste depuis cinq ans : la Banque centrale et ses pâles technocrates aseptisés, non contents d’avoir obtenu que leur indépendance face au pouvoir politique soit, contre toute logique démocratique, consacrée dans le marbre de Lisbonne, en viennent à présent à décerner bons et mauvais points aux élus (fussent-ils médiocres) sur base non des résultats qu’ils obtiennent dans la course commune à l’austérité, mais des politiques qu’ils choisissent de mener à cette fin, ainsi, donc, qu’à intimer une marche à suivre hors laquelle il n’y aurait prétendument point de salut.

Tant que les vendus actuellement à la manœuvre n’auront pas été poussés, par tous les moyens possibles, dans leurs derniers retranchements, tant qu’ils n’auront pas ressenti, à leur tour, l’angoisse et l’austérité jusque dans leur chair, ils continueront de s’estimer habilités à régner à la manière d’une cour médiévale décadente. C’est à eux qu’il revient de fournir les garanties démocratiques  du projet d’intégration européenne, aujourd’hui bafouées quotidiennement. Or, à ceux que la violence rebute, il ne semble plus rester grand-chose d’autre que le blocage, la stratégie de la chaise vide, aux antécédents illustres :

il n’est plus possible de tolérer les institutions européennes en l’état !!!

Primordiale et urgentissime est, en effet, devenue la nécessité de signifier sans détours à qui doit l’entendre que cette Europe-là, dont l’architecture institutionnelle inaboutie, la Commission plus que corrodée par ses abus en tous genres, et la BCE souverainement déliquescente constituent les péchés rédhibitoires, cette Europe américanisante et germanisante à la fois, qui s’est, contrairement à la croyance populaire, forgée dans le nazisme (par opposition au soviétisme) et autour de personnalités qui en étaient et en sont demeurées proches, cette Europe qui, d’ailleurs, est restée fidèle jusqu’aujourd’hui au précepte édicté, dès sa conception, par ses véritables « Pères Fondateurs », à savoir l’ultraconservateur Allen Dulles et sa CIA (4), lesquels ont précisément permis à tant de nazis de poursuivre leur illustre carrière loin des tourments de Nuremberg, en est à son dernier souffle !

Affirmer que, lorsque les moyens démocratiques auront perdu toute portée, cette mise au point ne pourra plus se faire que par des moyens violents ne relève pas du catastrophisme : si les vermines technocratiques se font tirer comme des lapins en pleine rue, elles l’auront bien cherché, et aucune larme ne viendra s’échouer sur leurs carcasses putréfiées ! Discrètement, elles se préparent d’ailleurs ici et là (en Grèce ou, plus récemment, en Espagne, par exemples) à cette éventualité en promulguant des lois qui n’ont d’autre finalité que d’instaurer un cordon sanitaire entre elles et des citoyens dont elles redoutent le caractère imprévisible des réactions. Des structures étatiques paniquées s’arment ainsi par anticipation, comme jamais auparavant dans un contexte réputé démocratique, contre leurs propres citoyens (surveillance tous azimuts sans supervision judiciaire, infiltration de tous types de mouvements sociaux visant à les tuer dans l’œuf, mise à disposition des forces de l’ordre répressif de moyens quasi militaires, etc.), répondant à une phobie de leur propre fabrication, celle de l’ennemi intérieur.

Mais si la violence affirmée en réponse à la violence sourde peut à certains paraître tentante, les alternatives à cette tour de Babel difforme, dont la Grande Allemagne n’est qu’un partenaire et un seul, et dont une Amérique du Nord où 50 % de la population se meurt dans la misère organisée et l’indifférence générale, et où le sentiment de collectivité, mis à mal par une césure nord-sud encore vivace, s’est développé à travers une conquête génocidaire, n’est pas, ne peut être, l’horizon, les alternatives à cette tour inclinée au sommet de laquelle trônent, vacillants, les grands-prêtres autosatisfaits, parmi lesquelles, en pure théorie, un affermissement nucléaire fidèle à sa constitution des origines, doivent se garder de verser dans l’amateurisme et l’autoflagellation, susceptibles de produire un autoritarisme pire encore.

Deux apparentes quadratures du cercle étoilé se dessinent, en outre :

Primo, lorsque le dollar cherra, il est fort possible qu’il entraîne l’euro dans sa chute, sans, toutefois, que pareil scénario soit certain. Si l’effondrement de l’euro survenait préalablement, il aurait certes, de la même manière, dans un contexte d’interconnexion poussée des économies et des investissements (en devises distinctes), des conséquences fâcheuses sur le déficit abyssal et la dette monumentale des Etats-Unis, mais il n’en est pas moins probable qu’il permette au dollar de se maintenir quelques années encore, une décennie ou deux peut-être, comme monnaie mondiale de référence. Le rôle de cheval de Troie atlantiste endossé par la Grande-Bretagne au sein de l’Europe, sa rétivité à l’euro, mais surtout son extrême financiarisation devraient, à cet égard, être indicatives…

Secundo, si l’Europe se maintient en l’état, le nivellement par le bas qu’induit le dogme de concurrence intérieure, notamment fiscale, la dévorera. Si l’Europe se démantèle, cette concurrence, ce nivellement par le bas, se verraient encore accentués dans un contexte mondialisé fondamentalement inchangé (c’est-à-dire dominé encore très largement, à ce stade, par les Etats-Unis), dès lors qu’ils intégreraient un paramètre supplémentaire, à savoir la fluctuation des monnaies nationales.

Quel que soit le scénario, il devrait, en démocratie, y avoir une constante au moins : le souci de  diminuer l’impact qu’auront sur les citoyens, en particulier la classe moyenne inférieure et la classe exclue, les choix cornéliens qui s’annoncent, tant aux niveaux nationaux qu’à l’échelle supranationale. Ceci suppose de redéfinir une politique sociale du tout-inclusif à l’antipode des options d’austérité actuelles. L’une des conditions pour ce faire est de remettre fondamentalement en cause l’ouverture inconditionnelle du marché européen, ainsi que le dogme de concurrence intérieure entre Etats et entre travailleurs, sans lequel est illusoire l’affermissement de toute tendance autoritaire, impossible l’enrichissement parasitaire des banques à travers le borrow and lend back (cf. point 4 du tableau ci-dessus), et, par conséquent, imaginaire la concentration de capitaux par les vautours fascistes de la finance parallèle, au détriment du peuple dans son ensemble.

Dans une Union européenne qui compte de plus en plus d’Etats membres, et des combinaisons idéologiques à l’avenant, tout processus de fédération éventuel ne peut se réaliser que de quatre manières : la dilution des options idéologiques au niveau des Etats, l’autoritarisme, le parlementarisme supra-étatique plein et entier, et le référendum européen (synchrone) sur toute question essentielle.

Les deux premières options, éprouvées, sont en train de démontrer leur échec patent : indépendamment des étiquettes, la droite (et non le centre-droit) a littéralement vampirisé la gauche, dessinant l’esquisse d’une recomposition qui ressemble fort au parti unique bicéphale qui règne en maître sur la destinée des Etats-Unis. Quant à l’autoritarisme, qui est la suite logique de cette évolution, il se manifeste notamment par le contrôle et, le cas échéant, la sanction des budgets nationaux par une instance plénipotentiaire illégitime. C’est la conjugaison de ces deux phénomènes, réminiscences d’Ancien Régime, qui mène à l’enlisement actuel et que les peuples rejettent en masse, car elle relève, dans le jargon en vigueur dans les cénacles anglo-saxons, de l’approche top down (c’est-à-dire de l’implémentation des décisions de haut en bas). Cette méthode ne saurait, en effet, recueillir l’assentiment de populations enchantées par le libéralisme politique; elle est, à notre époque, un non-sens total.

Pour autant, elle n’est pas une fatalité à prendre ou à laisser : il existe aussi, en effet, une méthode bottom up (c’est-à-dire de percolation des idées de bas en haut). Cette méthode effraie les chefs d’Etat. Pourtant, alors qu’il y a quelques années encore, ceux-ci pouvaient mettre en avant l’argument de la dépossession des souverainetés nationales pour l’écarter, ils ne le peuvent plus, à présent, car tel a précisément été le résultat de la méthode dirigiste. Tous ceux qui œuvrent à la préservation de l’édifice européen devraient, par conséquent, miser sans plus tarder sur l’extension des compétences parlementaires, couplée à l’introduction et à la promotion effective du référendum citoyen européen, seules issues démocratiques possibles à la crise de confiance, seuls moyens de créer une identité citoyenne européenne pérenne !

La pierre angulaire de pareille révolution copernicienne est la réinstauration dans toute sa splendeur et sans le moindre tabou principiel du débat démocratique quant à l’avenir de l’Europe, de sorte que tous les technocrates à la pensée atrophiée et aux attitudes hautaines qui rôdent à Bruxelles et ailleurs, lesquels se complaisent à ne plus parler que devant des auditoires conquis et a excommunier par sophisme et procès d’intentions néo-staliniens ou néo-maccarthystes tous ceux qui ne sont pas de leur bord, soient contraints de convaincre de nouveau, comme si leur vie en dépendait, que trépasse, en d’autres termes, l’insondable religion européiste, pour renaître sous la forme d’une philosophie ouverte et plurielle, et que le projet dont cette dernière sera l’assise nouvelle, du terrain de l’Empire (dont se réclame ouvertement une Commission sous-réelle), se meuve enfin vers celui de la République. C’est avec un sentiment de délivrance et de satisfaction légitime que la multitude, soyons en convaincus, associerait de nouveau son destin à celui d’Etats-nations présentés systématiquement, sans la moindre argumentation, comme les vecteurs conditionnels et exclusifs d’un nationalisme borné, si d’aventure ces exigences minimales étaient jugées excessives !

« […] the liberty of a democracy is not safe if the people tolerate the growth of private power to a point where it becomes stronger than their democratic state itself. That, in its essence, is fascism – ownership of government by an individual, by a group or by any other controlling private power […] »

Franklin D. Roosevelt, message au Congrès, 29 avril 1938

« Parce que nous sommes du côté de la vie

Parce que nous ne voulons pas
d’une dégressivité qui affame
Parce que nous ne voulons plus
d’une activation qui humilie
Parce que nous ne voulons plus
de formations qui infantilisent
Parce que nous ne voulons plus
d’emplois qui détruisent
au lieu de créer,
Parce que nous ne voulons pas
d’allocations limitées dans le temps
pour mieux nous asservir

Parce que nous valons mieux que ça
Parce que nous sommes du côté de la vie…

Parce que nous voulons nous libérer
des dispositifs disciplinaires
qui enferment nos existences
dans des univers
sans imaginaire,
sans partage…
et sans poésie.

Parce que nous ne voulons pas
être réduits à l’état d’entreprises
ou pire de marchandises
qui entrent, sans sommation,
en concurrence prédatrice
avec nos frères humains,
pour produire des dividendes
et de la junk consommation.

Parce que nous voulons prendre part,
juste notre juste part,
à la production de biens et de services
nécessaires à la vie décente de tous
et respectueuse du vivant
qui nous entoure
et nous fait vivre, lui,
sans rien demander en retour.

Parce que, le reste du temps,
nous voulons prendre soin de nos proches,
apprendre et échanger nos savoirs,
goûter ce qui est délicieux,
nous serrer corps contre corps,
créer ce qui est beau et qui réchauffe lorsque le temps est au gel,
et ce qui refroidit lorsque le temps est à la canicule.

Parce que nous voulons prendre le temps
de vivre avec le temps,
avec notre temps,
pas celui qui nous est compté,
comptabilisé
en billets de banque,
mais celui du baiser qui dure,
celui de l’acte qui ne sert à rien,
celui de la palabre
qui dit la communauté…

Parce que nous valons mieux que ça
Parce que nous sommes du côté de la vie… »

http://www.riposte-cte.collectifs.net/wp/notre-coup-de-coeur/

Nous faisons plus que résister

Nous pensons de l’avant !

Delacroix, La Liberté guidant le Peuple____________

(1) Lire : https://yannickbaele.wordpress.com/2012/07/29/circus-politicus-devoile-la-philosophie-de-lelite-autoproclamee-might-is-right-un-livre-dutilite-publique/

(2) Lire notamment : http://revenudebase.info/2013/10/04/initiative-federale-suisse-succes/

(3) Lire : https://yannickbaele.wordpress.com/2013/11/18/why/

(4) Cette conception s’énonce comme suit : mettre les citoyens devant le fait accompli, c’est-à-dire ne les informer que lorsqu’il sera devenu impossible de faire demi-tour (stratégie qui correspond en tous points à celle adoptée par les actuels négociateurs fantomatiques du grand marché transatlantique).

Source : http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/europe/1356047/Euro-federalists-financed-by-US-spy-chiefs.html

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Les propositions qui précèdent posent un certain nombre de questions sous-jacentes d’une importance considérable (Quel financement pour la couverture sociale de demain : volontaire ? obligatoire en deçà d’un seuil de revenus donnés ? Une part du salaire garanti devra-t-elle y être consacrée ? Quelles sources d’énergie pour alimenter les robots du futur ? Ceux-ci ne créeront-ils pas de nouvelles montagnes de déchets ?). Celles-ci trouvent un début de réponse dans le fait que le consumérisme abruti ne serait plus l’élément structurant (décisif) de la nouvelle société envisagée. En outre, le présent article ne se conçoit aucunement comme un nouveau petit livre rouge délivré avec recette de fabrication… Il fait le constat d’une société finissante et trace à grands traits les contours d’une vision ambitieuse à affiner. Selon cette vision, il sera prévu d’organiser un référendum afin de demander à tous les citoyens si la société fasciste portée à l’écran dans In Time leur paraît plus souhaitable…

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Manning, c’est Dreyfus, mais à quoi bon accuser : tous les dreyfusards sont morts !

« […] faire que les enfants soient sages comme de grandes personnes et faire que les grandes personnes demeurent suffisamment puériles pour qu’elles se contentent de bavarder. » (1)

***

Ne leur dites pas. Ils pourraient s’en offusquer. Ne dites surtout pas aux internationalistes renfrognés que le Reich est aussi mouvant que les sables, que la pointe distinctive des casques d’hier s’est faite plurielle, ornant désormais, sur sa circonférence entière, le frêle faîte de la figurine géante issue de la première Commune, qui, réduite à l’état de ces mannequins faméliques dont le beau monde use et abuse, terrorise ainsi la sphère entière, à son corps défendant.

Abstenez-vous de surligner les parallèles courbes entre le capitaine d’il y a un siècle et le trouffion contemporain si vous ne tenez à ce qu’ils exhibent avec ostentation leur chapelet d’incroyants sur fond d’acrimonieux cantiques pour laïques grégaires, déclamés au son de la foudre insondable avec la foi que s’autorisent les incultes. Vous excéderiez leur cahier de charges…

Délestez-vous, au contraire, comme ils vous y enjoignent, de cette postdiluvienne Humanité sur l’autel de la raison du plus fort, celle du simulacre de procès de la victime passée, dépouillée de ses droits, trucidée dans sa singularité, haïe jusque dans les tréfonds parce qu’elle était telle, écœurante de vulgarité impuissante, fuie subconsciemment pour les besoins de la cause. Et vous serez uns !

Que Dreyfus n’a-t-il été prussien ? Cela n’aurait-il simplifié le tableau ? Il eût bel et bien, dans ce cas, communiqué, sous le boisseau, ses si diplomatiques secrets, bientôt publiés dans La Vie française d’Avant, et le compte du Mal, définitivement démasqué, peu de temps après, par de nouvelles révélations saisissantes sur l’étendue de la germaine barbarie, eût été bon. A moins, bien sûr, qu’entre-temps, le Prince, cherchant, avec l’assentiment d’un empereur toujours discret, à parfaire l’union de son Empire, qui n’était encore dans les faits, quelques années auparavant, qu’une confédération, ne mît la main sur l’importun, le livrant au peloton pour – voyons voir –  espionnage, collusion avec l’ennemi, haute trahison.

Dans pareil cas, der Fürst eût assurément promulgué, dans la foulée, les édits nécessaires à son maintien. Sous la forme d’amendements aux articles 74 et 75 de la constitution impériale de 1871, ceux-ci auraient stipulé que quiconque était vaguement soupçonné de porter de quelconque manière assistance à Marianne ou à ses acolytes réels ou présumés, sans que ces derniers n’eussent à être précisément identifiés – un Manneken Pis qui aurait retourné sa veste eût suffi –  se serait vu, sujet à un enfermement militaire secret d’une durée indéfinie (si besoin en Autriche-Hongrie), privé de tout droit à un procès d’apparence équitable.

Conforté, sinon par l’acclamation, en tout cas par l’indifférence complice des cercles de l’élite intellectuelle présumée de la Germanie, tout feu tout flamme dans les cafés de commerce mythiques aux noms d’antiques déesses d’abondance comme sur les plateaux-agoras sertis de mille bougies au chatoiement perçant, et toujours plus accointée avec les puissants qu’avec les misérables, mais aussi par la perfidie intéressée de la distante Britannie, pour laquelle toutes les alliances étaient bonnes aux fins de contrer les Gaulois, le Prince eût alors, en quelques coups de baguette rigide, étendu la mesure à « toute offense commise par parole, écrit, impression, signes, représentation par image ou autrement » contre le Reich, l’un de ses membres, ou contre toute autorité, tout fonctionnaire public de l’Empire infantiphage dans l’exercice de ses fonctions, que cet exercice ressortît à la torture, au crime organisé ou au mensonge d’Etat, préservant ainsi – loué soit l’Architecte ! – l’essentiel des valeurs et vertus que renfermait le parchemin fondateur.

Vénus s’offrant en songes, telle une fée des jours derniers, à son enveloppe d’argile, Dreyfus aurait ainsi croupi dans quelque geôle clandestine, sa bravoure et ses exploits salués par une Frââânce qui, bien qu’apathique et pusillanime lorsque telle attitude lui sied, se fût à jamais sentie redevable en esprit, jusqu’au jour où, gaillards et conquérants, les manants pacifistes, coalisés par-delà les frontières et délestés de leur impérialiste tutelle, fondraient dans les rues tels d’indomptables torrents déchaînés par la Conscience, au cri de « A FEU LES PRISONS DE L’EMPIRE » !…

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(1) Jean-Claude Milner, Existe-t-il une vie intellectuelle en France ?, Ed. Verdier, Paris, 2002

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Documents législatifs connexes :

Constitution de l’Empire allemand de 1871 : http://mjp.univ-perp.fr/constit/de1871.htm

National Defense Authorization Act (NDAA) augmenté de 2012 (lire en particulier la section 1021) :

http://www.lawfareblog.com/wp-content/uploads/2011/12/NDAA-Conference-Report-Detainee-Section.pdf

Explications de texte : http://www.policymic.com/articles/22288/ndaa-2013-allows-indefinite-detention-of-u-s-citizens-by-president

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Anybody home ?

« Never again will you be capable of love, or friendship, or joy of living, or laughter, or curiosity, or courage, or integrity. You will be hollow. We shall squeeze you empty and then we shall fill you with ourselves. »

George Orwell, 1984, part three, chapter II

As the days of desperation are passing by, slowly turning into weeks of introspection pouring their ritual monotony into months of lingering, which, in turn, will probably be flowing into some distant surreal sea, I thought this day was an auspicious opportunity to once more send my best regards to all those supporting me along this curious odyssey I have embarked on a little more than three years ago.

You all know very much about me, far too much actually, probably much more than I’ll ever know about every single one of you. A lot of what you know about me, you were never supposed to. Yet, there are many things you don’t know about me, and you ought not to. Suffice it to say you need to know you don’t know everything about me, and act accordingly.

Sometimes, ironically not unlike a modern day character out of some Tom Tykwer movie, I’ve got the intense feeling I’m being torn to pieces by some invisible force I couldn’t possibly resist. What I did reached so far beyond me, surpassed me in so many ways, my military shoulders are far too frail to carry the whole weight, despite the many helping souls.

Most of you, even those who can’t state it publicly out of fear of being reprimanded, have made a hero out of me – those who see me as a traitor, I totally disregard. I most certainly am no coward, yet I am no hero either, so I have to decline the award. I did what I thought was just, not only for my country : my country is but a dot on the universal picture of my conscience…

It is my conscience, the conscience developed by a proletarian boy to whom facing the total alienation his parents had somehow been forced to undergo before him, just to be able to survive, without at least a rebellion, was worse than the perspective of living like an outcast, that sowed such high hopes in me.

political prisoner

The repression machine has managed to temper these hopes, but they haven’t vanished, and they never will, because, ultimately, they are what’s keeping me true and strong. They are what’s keeping me alive. They are an ideal, and you can’t kill an ideal ! An ideal lives on in the hearts and minds of men until the last bit of humanity has left them and disappeared from civilization, which hopefully will never happen. An ideal is stronger than the most sophisticated weapon produced on the supply chain of the factory of evil. An ideal is the single most precious possession of man, because no one can actually claim it for himself.

This ideal is empathy, the one I missed and I now wish for all. Without it, the rationality contained in all the laws man made for himself (for some much more than for others), in all the rules and regulations supposedly guaranteeing peace, in every possible hierarchy, is but vain dominion. And dominion only lasts as long as voluntary servitude.

I am strongly convinced this ideal could not have bloomed in another environment than the kind of which I grew up in. Only those who have really looked despair in the eye can know, and they are never or so rarely to be found within the so-called upper classes. Only those who have vowed to always remember their roots can know, and they never let any stock exchange corrupt them. Only those who have developed a mind of their own can know, because only their minds are really in touch with the superior being.

I will never give in !

In no way do I therefore forgive any abuse of power, forget any injustice, nor regret any of my actions. I am who I am : take me or leave me ! But don’t you dare judge me, ever, unless the hands beneath your silky gloves are immaculate ! Don’t you dare look down on me because my cradle wasn’t made of gold, but of rotten wood ! Don’t you dare deny me my personality ! And don’t you dare grant me a pardon you are in no position to refuse !

« Since 9/11, there’s been a cold war going on against all citizens, who, for convenience’s sake, are all suspects. The picture that remains is that of a sour, unfriendly world in which everyone is hunting down everyone. »

Hubert Van Humbeeck, former chief editor of Knack (Belgian weekly)

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