GUERRE DE CLASSES, le retour !

LES GRANDES QUESTIONS SOCIALES

(et quelques pistes de réponses)

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a/ Qu’est-ce qu’un « embarras » ?

Charlie Chaplin, Modern Times (1936)

En néerlandais, ce qui, de nos jours, se nomme « charges (salariales)» se traduit par le mot « (loon)lasten », qui, en plus d’équivaloir à ce qui précède, signifie également « fardeaux », « gênes » et « embarras ».  Comment ce qui était à l’origine, pour les patrons, une source de soulagement est-il devenu un motif d’embarras ? Et pourquoi accole-t-on habituellement, en Belgique, au substantif « charges » l’adjectif « patronales » ?

Avant la deuxième guerre mondiale, s’affilier à une mutuelle et / ou à un syndicat constituait une poire pour la soif qui relevait d’un choix individuel conditionné par un confort matériel basique. L’originalité du pacte social de 1944 a consisté en la généralisation de l’affiliation à ces corps intermédiaires, et, partant, aux assurances qu’ils procuraient en termes de sécurité matérielle.

Ledit pacte doit son nom à un donnant-donnant entre syndicats officiels et patrons : afin de mettre un terme aux grèves incessantes et intempestives, ces derniers ont été plus ou moins contraints de verser aux travailleurs, en sus de leur salaire, ce qui était alors considéré comme un salaire socialisé. Tout comme pour le salaire versé au travailleur, c’est le travail presté par ce dernier, et en aucun cas la générosité de l’employeur, qui générait le salaire socialisé, versé directement dans les caisses de l’Etat, alimentant ainsi la sécurité sociale (chômage, allocations familiales, couverture santé), de l’après-guerre à nos jours.

En recourant à cet ingénieux stratagème, syndicats officiels et patrons ont coupé la poire en deux, les premiers en se soumettant à l’ordre patronal tout en confortant leur position face à des syndicats plus confidentiels mais très militants, les seconds en reconnaissant formellement lesdits syndicats comme interlocuteurs sociaux privilégiés tout en se prémunissant, par l’entremise d’une paix sociale, des doléances plus radicales.

Depuis la conclusion de ce pacte, la société a profondément changé. Ceci n’est pas l’effet du hasard, mais d’un effort concerté du patronat (en ce compris, depuis une vingtaine d’années, le patronat étatique), théorisé par l’OCDE. Ce changement s’articule principalement autour de :

          la scission des entreprises publiques en entités distinctes, afin d’affablir les solidarités (Que l’on songe, par exemples, à la SNCB, ou encore à la STIB, qui compte aujourd’hui autant d’entités plus ou mois étanches qu’elle ne propose de moyens de transport.) ;

          la vénération du dogme de la compétitivité, qui organise la concurrence entre les entreprises ;

          la mutation du « personnel » en « ressources humaines », et l’instauration du culte de la performance individuelle (qui en résulte), qui met les travailleurs en concurrence les uns avec les autres au sein d’une même entreprise.

          la défection des hiérarchies syndicales consacrées, qui sont devenues dans les faits de nouveaux patrons de grosses entreprises, et qui subissent un chantage permanent en raison des avoirs considérables qu’elles ont accumulés et placés de manière pas toujours recommandable.

Ce contexte nouveau a pour but premier de neutraliser, à terme, toute influence syndicale dans la définition de la nature du travail, des conditions dans lesquelles il est exercé, du niveau de rémunération qu’il suppose, mais aussi, plus généralement, dans la suppression progressive du salaire socialisé, c’est-à-dire de la source première de financement de la sécurité sociale.

Cet objectif réactionnaire, qui repose sur une idéologie dirigiste selon laquelle les travailleurs ne sont que les outils d’une entreprise et de son patron, qui n’ont d’autre fonction que d’obéir aux ordres qui leur sont intimés et aucune revendication collective à faire valoir, et selon laquelle, par extension, les citoyens sont voués, eux aussi, à être implacablement écartés de toute décision quant au devenir de leur assurance commune fondamentale (la sécu), a pu, jusqu’à présent, se concrétiser par la servitude volontaire, mais, ici et là, déjà, des poches d’autoritarisme voient le jour.

La servitude volontaire est celle qui consiste, pour les individus défavorisés par un système, à souscrire à ce système malgré tout, alors qu’ils savent ou devraient se douter qu’il leur est nuisible (1). Elle se manifeste, par exemple, par les appréhensions du travailleur moyen à l’égard des grèves, dont les antécédents séculaires lui permettent pourtant aujourd’hui de jouir, notamment, du confort des congés payés.

Lorsque la servitude volontaire cède le pas à la prise de conscience d’une grande partie des travailleurs, les néoconservateurs, qui s’affublent parfois de l’étiquette libérale, n’hésitent plus, cependant, à recourir à l’autoritarisme pour interdire aux individus de coaliser leurs intérêts professionnels. C’est le cas, notamment, au Wisconsin, dont le gouverneur (soutenu par le parlement régional, puis par le système judiciaire) a ni plus ni moins que démantelé de facto les syndicats, leur déniant par la loi, au nom de l’austérité, tout rôle dans les négociations relatives aux réformes dans une pléiade de domaines clés (pensions, assurance-maladie, etc.), ce qui laisse présager une offensive similaire, de plus large envergure, dans le champ démocratique au sens large, dont déjà se dessinent les prémices.

En ce qui concerne notre sécurité sociale, la stratégie de ces forces obscurantistes, au service non du peuple mais du big business contre le peuple, est limpide et visible à l’œil nu : il s’agit de présenter le salaire socialisé, préalablement rebaptisé en « charges patronales », sous un mauvais jour : ce serait lui qui empêcherait les employeurs boursicoteurs, qui n’ont pourtant jamais réalisé tant de bénéfices non réinvestis, d’embaucher davantage. Haro, donc, sur ces « charges » prétendument patronales !

Dans un deuxième temps, afin d’en convaincre le plus grand nombre, l’on organisera la frustration des travailleurs à faibles revenus par l’entremise d’un gel des salaires. Il s’agira, durant cette phase, de laisser mijoter ceux-ci jusqu’à ce que chacun d’eux souscrive bon gré mal gré à ce qui sera présenté comme la seule bouffée d’air frais possible : la réduction des « fardeaux » susévoqués, supposée, par capillarité, permettre une hausse du salaire net.

Troisième temps : à mesure que s’épuiseront les sources de financement de la sécu, à savoir lesdits « fardeaux », il deviendra impossible à l’Etat de financer les interventions élémentaires destinées à garantir à chacun une vie digne. Ce sera l’étape de la privatisation absolue des soins de santé, au bénéfice des corporations spécialisées (à savoir les multinationales de l’assurance), selon la même logique que celle qui prévaut déjà quant à l’allongement de la durée de cotisation en matière de pensions légales. Dans le pire des scénarios, ce n’est qu’alors, à savoir lorsqu’ils seront, en partie par leur faute, seuls, performants et compétitifs mais pieds et poings liés face à l’arbitraire de corporations géantes qui leur feront payer de petites fortunes en échange de prestations jusqu’alors réglementées par la sécurité sociale, que les serfs volontaires se rendront compte à quel point leur sacro-saint pouvoir d’achat sera revu à la baisse, et à quel point le salaire socialisé était tout sauf un « embarras »…

Grosso modo, tous les partis politiques habituels se plient à cette logique socialement suicidaire, qui par indifférence ou conviction sadique, qui par dépit ou tétanisation face à la menace que constituent les dettes souveraines, laquelle remplit précisément la fonction d’encourager à la pensée unique, et ce quels que soient les modes de scrutin (proportionnel ou majoritaire) et de représentation (coalition ou majorité absolue) : la France, où un seul parti détient depuis l’an dernier tous les leviers de pouvoir, en est la démonstration affligeante !

b/ You, robot, mon ami ?

Sans les travailleurs, le patron n’est rien ! Ce sont eux et eux seuls qui génèrent, par leur travail, la richesse dont une infime partie seulement leur est concédée. S’affranchir de la tutelle du patronat suppose de prendre le contrôle des moyens de production afin de redistribuer équitablement cette richesse entre ceux qui la produisent. C’est là le chapitre un du marxisme classique pour les nuls.

Durant les années quatre-vingt, Marcuse (abondamment évoqué dans ce blog) avait postulé qu’au tournant du millénaire, le degré de sophistication technique serait tel que les humains pourraient se passer du travail rébarbatif et aliénant : les machines se chargeraient de produire la richesse pour eux. Le philosophe n’avait pas tort quant au fond, mais la mondialisation financière, les mises en concurrence déséquilibrées qu’elle impose et la concentration des richesses au profit de quelques Übermenschen autoproclamés, qu’elle favorise, nous ont temporairement, quant à la forme, éloignés de cette alléchante perspective.

En effet, non seulement les machines imposent aux humains un rythme éreintant ; elles permettent également de plus en plus au patron-propriétaire de se passer de travailleurs, de produire des richesses sans avoir à recourir à eux. Inévitablement se posera donc avec une acuité elle aussi accrue, sinon la question de la collectivisation des machines, qui confine au logiciel soviétique, celle, en tout cas, de la redistribution collective des richesses qu’elles produiront (sans intervention humaine, ou avec une intervention minime), en ce qu’elles constituent le fruit de siècles d’inventions et de labeur commun dans lesquels les patrons n’ont jamais joué qu’un rôle marginal. S’écrira alors le chapitre premier du post-marxisme pour les évolués…

C3PO (without wars)

c/ Le « win for life » est-il un droit humain ?

Partant du principe que le pacte social de 1944 – ce que d’aucuns nomment l’agenda du Conseil national de la Résistance – est devenu caduc en ce que l’une des parties signataires s’extrait progressivement, de manière larvée, de ses obligations, il importe de créer un nouveau rapport de forces sur de nouvelles bases. Le revenu inconditionnel garanti en est une.

Face à la déshumanisation rampante qui afflige des pans de plus en plus larges de la société, l’idée d’un revenu garanti à vie, sans contrepartie aucune (contrairement à ce que suggère Bernard Friot dans l’édifiante vidéo ci-dessus), auquel pourrait s’ajouter les revenus du travail, est, en effet, proprement révolutionnaire ! Les Suisses seront appelés prochainement à se prononcer par votation sur la question : en Helvétie, on ne badine pas avec la démocratie ! La proposition qui leur sera soumise sera celle d’un revenu inconditionnel garanti (aussi nommé « allocation universelle ») de 2.500 francs (soit 2.040 €) par mois. Commettront-ils la sottise de la rejeter par servitude volontaire ?

D’aucuns prétendent qu’une telle mesure ne ferait que prolonger artificiellement la durée de vie d’un capitalisme moribond. Ceux-là n’ont pas compris grand-chose de la trame de la pièce qui est en train de se jouer. En effet, les vertus d’une telle réorganisation drastique des allocations sociales sont innombrables, par exemples :

          l’assèchement des viviers de chômage, dans lesquels les employeurs peuvent présentement pêcher à leur guise, et qui leur permettent d’exercer une pression à la baisse sur les salaires, ainsi que de déléguer aux pouvoirs publics les missions de formation ;

          le renforcement de la position des travailleurs durant toutes les phases du travail rémunéré, du recrutement au licenciement éventuel ;

          la redéfinition fondamentale de la notion d’activité rémunérée, et, partant, la remise en cause de la notion d’emploi, scélérate parce que réifiante, de laquelle le concept de travail est devenu indissociable ;

          l’éclosion, en parallèle à cette activité et en harmonie avec elle, de nouvelles activités humaines pertinentes et créatives centrées sur le partage et l’échange désintéressés ;

          la libération de la gauche politique (la vraie) de la chimère aliénante du plein emploi, qui l’enchaîne à la droite ;

d/ Les dettes nationales, une fatalité ?

Evolution des dépenses et de la dette publique en % du PIBSource : http://www.onveutsavoir.be/d-ou-vient-la-dette.php

Il n’est pas exemple plus parlant de la pensée unique que l’habituelle logorrhée autour de la dette des Etats, dite souveraine. Le principal argument avancé par les partis réactionnaires (libéraux et conservateurs confondus) pour expliquer l’explosion de celle-ci est que l’Etat (c’est-à-dire l’ensemble des citoyens) a vécu au-dessus de ses moyens pendant les trente dernières années. Le graphique ci-dessus fait apparaître qu’il n’en est rien : en Belgique, les dépenses publiques sont restées stables durant cette période, et ce en dépit des « grands travaux inutiles », fruits de la corruption (tronçons d’autoroute inachevés, etc.).

Le collectif à l’origine de l’étude qui accompagne ce graphique réclame à juste titre un audit citoyen de la dette afin de déterminer précisément ce que l’Etat rembourse et à qui il le rembourse, si tant est qu’il s’agisse véritablement d’un remboursement. Sans attendre cet exercice salutaire, il pointe d’ores et déjà quatre données objectives pour expliquer l’endettement :

« 1. Les sauvetages des banques de 2008 et de 2011

Aujourd’hui, on ne parle quasiment que du problème du déficit et des dettes publiques. Pourtant, si la dette publique a augmenté, c’est surtout à cause du sauvetage des banques privées. On a donc socialisé massivement des dettes privées.

Ce sauvetage a provoqué une augmentation de la dette publique de 32,5 milliards €. Il ne faut cependant pas oublier les possibles nouvelles recapitalisations et les garanties publiques octroyées aux banques belges, qui constituent une menace très grave pour les finances publiques.

2. L’explosion des taux d’intérêts fin des années 70

En 1979,  pour lutter contre l’inflation, attirer les capitaux et relancer la machine économique américaine (notamment par un grand programme militaro-industriel), le gouvernement des États-Unis a décidé unilatéralement de relever fortement les taux d’intérêts. Cette hausse s’est répercutée rapidement au niveau mondial et la Belgique n’a pas échappé  à la contagion. A cette époque, l’État belge a emprunté à des taux allant jusqu’à 14% ! Les charges d’intérêts ont alors explosé : au cours des années 80, la Belgique payait annuellement près de 20 milliards €… uniquement en intérêts de la dette (On est à environ 13 milliards € aujourd’hui).

3. Une politique fiscale socialement injuste

L’accroissement de la dette de l’État, ces 30 dernières années, est également dû à un choix politique qui a mis en place une fiscalité favorisant les grosses fortunes et les grandes entreprises privées : intérêts notionnels, réduction de la progressivité de l’impôt, précompte mobilier libératoire, amnisties fiscales… Ces mesures ont provoqué une diminution importante des recettes publiques. Contrairement à ce que beaucoup affirment, la crise de la dette belge est donc une crise des recettes et non une crise des dépenses.

4. Une politique monétaire socialement injuste

Depuis 1992 et le Traité de Maastricht, les pays de l’Union européenne ont renoncé à la possibilité d’emprunter à un taux de 0% auprès de leur banque centrale nationale. Ils sont désormais  obligés de s’adresser aux banques privées, qui prêtent à des taux fixés par les marchés internationaux de capitaux. Ce choix a coûté très cher à la Belgique :
Sur la période 1992-2011, l’État belge a remboursé, en intérêts de la dette, un montant équivalent à 313 milliards €. S’il avait pu emprunter les mêmes montants auprès de sa banque centrale,  à un taux de 1%, il aurait alors économisé 250 milliards €… »

Rappelant que les banques sauvées de la faillite par l’argent public sont loin d’avoir remboursé les sommes dues, contrairement au mensonge communément véhiculé, l’on peut à ces causes ajouter la spéculation sur les prix de l’énergie, au plus fort des crises pétrolières des années ’70, ainsi que la spéculation de grande envergure sur diverses monnaies nationales européennes (franc français, livre sterling, peseta, lire) lors de la crise (organisée) du système monétaire européen (SME) en 1992 et 1993, qui a entraîné une spirale négative, diminuant la valeur de la plupart des monnaies européennes face au dollar. La dette belge est certes parmi celles qui sont les plus concentrées à l’intérieur du territoire  national (plus de 50 %), mais une fraction importante n’en est pas moins libellée en devises étrangères.

Ce n’est pas une nouvelle, les dettes publiques sont un outil qui sert un objectif précis : contrôler la politique que mènent les Etats. Ce sont elles et, en arrière-fond, les quatre raisons principales qui les rendent illégitimes, ci-dessus énoncées, non pas l’euro en tant que tel, qui expliquent pourquoi, entre une politique de droite et une politique de pseudo-gauche, même majoritaire, l’étanchéité est à présent totale, et qui font apparaître l’austérité sous son vrai jour, celui d’une fumisterie qui sert un intérêt inavouable : le démantèlement des Etats pour le plus grand bénéfice des corporations et de ce que Mauroy appelait « les puissances de l’argent », avec le sacrifice des sans-culottes comme dommage collatéral. A cette aune, le sacro-saint changement, sorte d’incantation perpétuelle dont les chasses gardées se gardent toujours de définir la substance, apparaît également comme ce qu’il est : un recul collectif !

L’Equateur et l’Islande ont démontré magistralement que là où il y a une volonté, il y a un chemin de traverse, sauf, bien sûr, si l’on reçoit indirectement ses ordres de ceux-là même qu’il faudrait combattre…

Trouver ces chemins nécessite une recomposition de la gauche, qui, plutôt que de se replier sur la défense des anciens acquis, perdue d’avance mais à petit feu, en saupoudrant celle-ci de quelques mesures symboliques à la portée limitée, doit, pareillement à la droite, retrouver sa vocation à l’offensive. Ce n’est que lorsqu’elle redeviendra une force motrice, lorsqu’elle visera de nouveau le ciel, qu’elle parviendra à recréer un effet d’entraînement. Elle ne le fera pas avec de vieux apparatchiks, et pas davantage avec de jeunes technocrates !

e/ De quoi l’Europe est-elle le nom ?

« The party seeks power entirely for its own sake. We are not interested in the good of others; we are interested solely in power. »

George Orwell, 1984, part three, chapter III

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Considérant ce qui précède, mais même dans la perspective d’un repli nostalgique sur des droits acquis rognés de toutes parts, l’Europe telle qu’elle est représente bien davantage un problème qu’une solution, un maton qu’une libératrice, un concentré de conservatisme fascisant qu’une source de progrès.

Dans les faits, en effet, la Commission, qui capitalise sur les errances et les indécisions des gouvernements qui composent le Conseil, ainsi que sur le caractère croupion d’un Parlement aux prérogatives restreintes, phagocyte l’aventure européenne, au pire sens du terme. Ainsi, par exemple, si le projet crucialement moribond de traité transatlantique (3), dont elle a elle-même défini royalement le mandat, venait, après avoir, contre toute attente, franchi les nombreuses étapes intermédiaires, à atterrir sur le bureau de la seule institution européenne dont les membres sont élus au suffrage universel, cette dernière n’aurait d’autre option, après avoir été blackboulée de fait du processus de négociation avec aussi peu de ménagement que ne le sont les citoyens eux-mêmes, de rejeter ou d’adopter ses mille pages en bloc, sans pouvoir introduire le moindre amendement ! C’est une négation du principe élémentaire des checks and balances incarné, dans toute démocratie qui se respecte, par le pouvoir législatif, et validé, le cas échéant, par le peuple.

Parallèlement, des truands, fussent-ils banquiers centraux, se permettent d’imposer out of the blue aux Etats des lignes directrices politiques intransigeantes (coupes dans les dépenses, interdiction d’augmenter l’impôt) qui outrepassent manifestement leur rôle. C’est même à un renversement de la charge politique que l’on assiste depuis cinq ans : la Banque centrale et ses pâles technocrates aseptisés, non contents d’avoir obtenu que leur indépendance face au pouvoir politique soit, contre toute logique démocratique, consacrée dans le marbre de Lisbonne, en viennent à présent à décerner bons et mauvais points aux élus (fussent-ils médiocres) sur base non des résultats qu’ils obtiennent dans la course commune à l’austérité, mais des politiques qu’ils choisissent de mener à cette fin, ainsi, donc, qu’à intimer une marche à suivre hors laquelle il n’y aurait prétendument point de salut.

Tant que les vendus actuellement à la manœuvre n’auront pas été poussés, par tous les moyens possibles, dans leurs derniers retranchements, tant qu’ils n’auront pas ressenti, à leur tour, l’angoisse et l’austérité jusque dans leur chair, ils continueront de s’estimer habilités à régner à la manière d’une cour médiévale décadente. C’est à eux qu’il revient de fournir les garanties démocratiques  du projet d’intégration européenne, aujourd’hui bafouées quotidiennement. Or, à ceux que la violence rebute, il ne semble plus rester grand-chose d’autre que le blocage, la stratégie de la chaise vide, aux antécédents illustres :

il n’est plus possible de tolérer les institutions européennes en l’état !!!

Primordiale et urgentissime est, en effet, devenue la nécessité de signifier sans détours à qui doit l’entendre que cette Europe-là, dont l’architecture institutionnelle inaboutie, la Commission plus que corrodée par ses abus en tous genres, et la BCE souverainement déliquescente constituent les péchés rédhibitoires, cette Europe américanisante et germanisante à la fois, qui s’est, contrairement à la croyance populaire, forgée dans le nazisme (par opposition au soviétisme) et autour de personnalités qui en étaient et en sont demeurées proches, cette Europe qui, d’ailleurs, est restée fidèle jusqu’aujourd’hui au précepte édicté, dès sa conception, par ses véritables « Pères Fondateurs », à savoir l’ultraconservateur Allen Dulles et sa CIA (4), lesquels ont précisément permis à tant de nazis de poursuivre leur illustre carrière loin des tourments de Nuremberg, en est à son dernier souffle !

Affirmer que, lorsque les moyens démocratiques auront perdu toute portée, cette mise au point ne pourra plus se faire que par des moyens violents ne relève pas du catastrophisme : si les vermines technocratiques se font tirer comme des lapins en pleine rue, elles l’auront bien cherché, et aucune larme ne viendra s’échouer sur leurs carcasses putréfiées ! Discrètement, elles se préparent d’ailleurs ici et là (en Grèce ou, plus récemment, en Espagne, par exemples) à cette éventualité en promulguant des lois qui n’ont d’autre finalité que d’instaurer un cordon sanitaire entre elles et des citoyens dont elles redoutent le caractère imprévisible des réactions. Des structures étatiques paniquées s’arment ainsi par anticipation, comme jamais auparavant dans un contexte réputé démocratique, contre leurs propres citoyens (surveillance tous azimuts sans supervision judiciaire, infiltration de tous types de mouvements sociaux visant à les tuer dans l’œuf, mise à disposition des forces de l’ordre répressif de moyens quasi militaires, etc.), répondant à une phobie de leur propre fabrication, celle de l’ennemi intérieur.

Mais si la violence affirmée en réponse à la violence sourde peut à certains paraître tentante, les alternatives à cette tour de Babel difforme, dont la Grande Allemagne n’est qu’un partenaire et un seul, et dont une Amérique du Nord où 50 % de la population se meurt dans la misère organisée et l’indifférence générale, et où le sentiment de collectivité, mis à mal par une césure nord-sud encore vivace, s’est développé à travers une conquête génocidaire, n’est pas, ne peut être, l’horizon, les alternatives à cette tour inclinée au sommet de laquelle trônent, vacillants, les grands-prêtres autosatisfaits, parmi lesquelles, en pure théorie, un affermissement nucléaire fidèle à sa constitution des origines, doivent se garder de verser dans l’amateurisme et l’autoflagellation, susceptibles de produire un autoritarisme pire encore.

Deux apparentes quadratures du cercle étoilé se dessinent, en outre :

Primo, lorsque le dollar cherra, il est fort possible qu’il entraîne l’euro dans sa chute, sans, toutefois, que pareil scénario soit certain. Si l’effondrement de l’euro survenait préalablement, il aurait certes, de la même manière, dans un contexte d’interconnexion poussée des économies et des investissements (en devises distinctes), des conséquences fâcheuses sur le déficit abyssal et la dette monumentale des Etats-Unis, mais il n’en est pas moins probable qu’il permette au dollar de se maintenir quelques années encore, une décennie ou deux peut-être, comme monnaie mondiale de référence. Le rôle de cheval de Troie atlantiste endossé par la Grande-Bretagne au sein de l’Europe, sa rétivité à l’euro, mais surtout son extrême financiarisation devraient, à cet égard, être indicatives…

Secundo, si l’Europe se maintient en l’état, le nivellement par le bas qu’induit le dogme de concurrence intérieure, notamment fiscale, la dévorera. Si l’Europe se démantèle, cette concurrence, ce nivellement par le bas, se verraient encore accentués dans un contexte mondialisé fondamentalement inchangé (c’est-à-dire dominé encore très largement, à ce stade, par les Etats-Unis), dès lors qu’ils intégreraient un paramètre supplémentaire, à savoir la fluctuation des monnaies nationales.

Quel que soit le scénario, il devrait, en démocratie, y avoir une constante au moins : le souci de  diminuer l’impact qu’auront sur les citoyens, en particulier la classe moyenne inférieure et la classe exclue, les choix cornéliens qui s’annoncent, tant aux niveaux nationaux qu’à l’échelle supranationale. Ceci suppose de redéfinir une politique sociale du tout-inclusif à l’antipode des options d’austérité actuelles. L’une des conditions pour ce faire est de remettre fondamentalement en cause l’ouverture inconditionnelle du marché européen, ainsi que le dogme de concurrence intérieure entre Etats et entre travailleurs, sans lequel est illusoire l’affermissement de toute tendance autoritaire, impossible l’enrichissement parasitaire des banques à travers le borrow and lend back (cf. point 4 du tableau ci-dessus), et, par conséquent, imaginaire la concentration de capitaux par les vautours fascistes de la finance parallèle, au détriment du peuple dans son ensemble.

Dans une Union européenne qui compte de plus en plus d’Etats membres, et des combinaisons idéologiques à l’avenant, tout processus de fédération éventuel ne peut se réaliser que de quatre manières : la dilution des options idéologiques au niveau des Etats, l’autoritarisme, le parlementarisme supra-étatique plein et entier, et le référendum européen (synchrone) sur toute question essentielle.

Les deux premières options, éprouvées, sont en train de démontrer leur échec patent : indépendamment des étiquettes, la droite (et non le centre-droit) a littéralement vampirisé la gauche, dessinant l’esquisse d’une recomposition qui ressemble fort au parti unique bicéphale qui règne en maître sur la destinée des Etats-Unis. Quant à l’autoritarisme, qui est la suite logique de cette évolution, il se manifeste notamment par le contrôle et, le cas échéant, la sanction des budgets nationaux par une instance plénipotentiaire illégitime. C’est la conjugaison de ces deux phénomènes, réminiscences d’Ancien Régime, qui mène à l’enlisement actuel et que les peuples rejettent en masse, car elle relève, dans le jargon en vigueur dans les cénacles anglo-saxons, de l’approche top down (c’est-à-dire de l’implémentation des décisions de haut en bas). Cette méthode ne saurait, en effet, recueillir l’assentiment de populations enchantées par le libéralisme politique; elle est, à notre époque, un non-sens total.

Pour autant, elle n’est pas une fatalité à prendre ou à laisser : il existe aussi, en effet, une méthode bottom up (c’est-à-dire de percolation des idées de bas en haut). Cette méthode effraie les chefs d’Etat. Pourtant, alors qu’il y a quelques années encore, ceux-ci pouvaient mettre en avant l’argument de la dépossession des souverainetés nationales pour l’écarter, ils ne le peuvent plus, à présent, car tel a précisément été le résultat de la méthode dirigiste. Tous ceux qui œuvrent à la préservation de l’édifice européen devraient, par conséquent, miser sans plus tarder sur l’extension des compétences parlementaires, couplée à l’introduction et à la promotion effective du référendum citoyen européen, seules issues démocratiques possibles à la crise de confiance, seuls moyens de créer une identité citoyenne européenne pérenne !

La pierre angulaire de pareille révolution copernicienne est la réinstauration dans toute sa splendeur et sans le moindre tabou principiel du débat démocratique quant à l’avenir de l’Europe, de sorte que tous les technocrates à la pensée atrophiée et aux attitudes hautaines qui rôdent à Bruxelles et ailleurs, lesquels se complaisent à ne plus parler que devant des auditoires conquis et a excommunier par sophisme et procès d’intentions néo-staliniens ou néo-maccarthystes tous ceux qui ne sont pas de leur bord, soient contraints de convaincre de nouveau, comme si leur vie en dépendait, que trépasse, en d’autres termes, l’insondable religion européiste, pour renaître sous la forme d’une philosophie ouverte et plurielle, et que le projet dont cette dernière sera l’assise nouvelle, du terrain de l’Empire (dont se réclame ouvertement une Commission sous-réelle), se meuve enfin vers celui de la République. C’est avec un sentiment de délivrance et de satisfaction légitime que la multitude, soyons en convaincus, associerait de nouveau son destin à celui d’Etats-nations présentés systématiquement, sans la moindre argumentation, comme les vecteurs conditionnels et exclusifs d’un nationalisme borné, si d’aventure ces exigences minimales étaient jugées excessives !

« […] the liberty of a democracy is not safe if the people tolerate the growth of private power to a point where it becomes stronger than their democratic state itself. That, in its essence, is fascism – ownership of government by an individual, by a group or by any other controlling private power […] »

Franklin D. Roosevelt, message au Congrès, 29 avril 1938

« Parce que nous sommes du côté de la vie

Parce que nous ne voulons pas
d’une dégressivité qui affame
Parce que nous ne voulons plus
d’une activation qui humilie
Parce que nous ne voulons plus
de formations qui infantilisent
Parce que nous ne voulons plus
d’emplois qui détruisent
au lieu de créer,
Parce que nous ne voulons pas
d’allocations limitées dans le temps
pour mieux nous asservir

Parce que nous valons mieux que ça
Parce que nous sommes du côté de la vie…

Parce que nous voulons nous libérer
des dispositifs disciplinaires
qui enferment nos existences
dans des univers
sans imaginaire,
sans partage…
et sans poésie.

Parce que nous ne voulons pas
être réduits à l’état d’entreprises
ou pire de marchandises
qui entrent, sans sommation,
en concurrence prédatrice
avec nos frères humains,
pour produire des dividendes
et de la junk consommation.

Parce que nous voulons prendre part,
juste notre juste part,
à la production de biens et de services
nécessaires à la vie décente de tous
et respectueuse du vivant
qui nous entoure
et nous fait vivre, lui,
sans rien demander en retour.

Parce que, le reste du temps,
nous voulons prendre soin de nos proches,
apprendre et échanger nos savoirs,
goûter ce qui est délicieux,
nous serrer corps contre corps,
créer ce qui est beau et qui réchauffe lorsque le temps est au gel,
et ce qui refroidit lorsque le temps est à la canicule.

Parce que nous voulons prendre le temps
de vivre avec le temps,
avec notre temps,
pas celui qui nous est compté,
comptabilisé
en billets de banque,
mais celui du baiser qui dure,
celui de l’acte qui ne sert à rien,
celui de la palabre
qui dit la communauté…

Parce que nous valons mieux que ça
Parce que nous sommes du côté de la vie… »

http://www.riposte-cte.collectifs.net/wp/notre-coup-de-coeur/

Nous faisons plus que résister

Nous pensons de l’avant !

Delacroix, La Liberté guidant le Peuple____________

(1) Lire : https://yannickbaele.wordpress.com/2012/07/29/circus-politicus-devoile-la-philosophie-de-lelite-autoproclamee-might-is-right-un-livre-dutilite-publique/

(2) Lire notamment : http://revenudebase.info/2013/10/04/initiative-federale-suisse-succes/

(3) Lire : https://yannickbaele.wordpress.com/2013/11/18/why/

(4) Cette conception s’énonce comme suit : mettre les citoyens devant le fait accompli, c’est-à-dire ne les informer que lorsqu’il sera devenu impossible de faire demi-tour (stratégie qui correspond en tous points à celle adoptée par les actuels négociateurs fantomatiques du grand marché transatlantique).

Source : http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/europe/1356047/Euro-federalists-financed-by-US-spy-chiefs.html

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Les propositions qui précèdent posent un certain nombre de questions sous-jacentes d’une importance considérable (Quel financement pour la couverture sociale de demain : volontaire ? obligatoire en deçà d’un seuil de revenus donnés ? Une part du salaire garanti devra-t-elle y être consacrée ? Quelles sources d’énergie pour alimenter les robots du futur ? Ceux-ci ne créeront-ils pas de nouvelles montagnes de déchets ?). Celles-ci trouvent un début de réponse dans le fait que le consumérisme abruti ne serait plus l’élément structurant (décisif) de la nouvelle société envisagée. En outre, le présent article ne se conçoit aucunement comme un nouveau petit livre rouge délivré avec recette de fabrication… Il fait le constat d’une société finissante et trace à grands traits les contours d’une vision ambitieuse à affiner. Selon cette vision, il sera prévu d’organiser un référendum afin de demander à tous les citoyens si la société fasciste portée à l’écran dans In Time leur paraît plus souhaitable…

Catégories : Philo de comptoir, Politique / Société | Tags: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

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