Les médias ? Une interférence…

Est-ce un horizon démocratique qu’une citoyenneté nue face à un pouvoir opaque ?

Un médium, c’est ce qui est supposé se placer entre deux ou plusieurs personnes, deux ou plusieurs groupes, deux ou plusieurs institutions, quelquefois afin de résoudre un différend, toujours afin de susciter un dialogue. Ainsi du médium ésotérique, occulte, Madame Irma ou Monsieur Soleil du riche ou du pauvre (aux vocations très distinctes et accompagnés, le cas échéant, de leurs vassaux attitrés), qui font office (supposé) d’intermédiaire entre les dimensions, les temps (passé, présent et avenir), et donc aussi entre les morts et les vivants. Ainsi du médiateur, dont le rôle consiste à s’interposer, souvent dans le cadre de matières d’ordre juridique, entre diverses parties. Ainsi aussi des médias, conçus idéalement comme des courroies de transmission entre les citoyens et leurs prétendus représentants, mais aussi entre les divers corps constitués. Que sont, à ce titre, ces médias sinon une interface, un écran intermédiaire, qui se positionne entre les diverses parties prenantes du grand jeu démocratique, une interférence, aussi ?…

Le sous-tendre implique toutefois que leur soit conférée une neutralité que peu de personnes semblent encore prêtes à leur reconnaître. Cette neutralité pose comme postulat que l’interface, l’interférence dont question, est en réalité inexistante : n’existeraient réellement que les acteurs concernés, dont le dialogue ne serait qu’animé – et en aucun cas conditionné – par le journaliste, et advienne que pourra… L’écran, virtuel, ne serait ainsi qu’un révélateur de ce qui vit, en même temps que le facilitateur d’un échange égalitaire, de part et d’autre du spectre. De la même manière que, afin d’éviter les soupçons de partialité linguistique et communautaire, le premier ministre est, en Belgique, réputé asexué (en la matière), les journalistes seraient, eux aussi, dépourvus d’organes génitaux (idéologiques), de biais partisans, au sens large. Et si cette conception relève davantage de l’utopie que de la réalité, c’est en tout cas vers elle qu’il incomberait de tendre…

Voilà ce qu’affirme aujourd’hui quelqu’un comme Bill Keller, qui était éditeur en chef du New York Times à l’aube de la campagne irakienne. Celui qui se présente aujourd’hui comme un parangon de la neutralité médiatique (caractéristique professionnelle qu’il préfère à l’objectivité, en dépit de leur profonde similitude), affirmant qu’il importe, pour le journaliste, de laisser ses opinions au vestiaire et de ne s’intéresser qu’aux éléments factuels (evidence) (1), était pourtant aussi celui qui, sur base de fausses preuves préfabriquées tendant à accréditer la thèse des armes de destruction massive et, en filigrane, la contre-vérité patente des liens entre le régime irakien ethnocidaire d’avant 2003 et la fictionnelle nébuleuse organisée Al-Qaïda (que n’importe quel service secret digne de ce nom savait non avérés), avait rejoint le rang des sonneurs de clairon à l’assaut de la Mésopotamie.

Il s’en est certes excusé du bout des lèvres depuis lors, mais la faiblesse de son argumentaire a posteriori n’a trompé personne, pas ceux, en tout cas, qui lui accordent le crédit de l’intelligence (2) : Keller portait un masque lorsqu’il a, en connaissance de cause, associé le journal qu’il dirigeait aux tambours de guerre, et Keller, qui a récidivé il y a quelques mois à l’occasion du vrai faux bombardement allié de la Syrie, porte un masque aujourd’hui encore, lorsqu’il se présente en héraut de la neutralité médiatique. Il donne l’impression d’être de ceux qui, lorsqu’ils se joignent, en esprit au moins, aux bals masqués mis en musique par des suzerains voilés, mettent indéniablement, en effet, leurs propres opinions entre parenthèses pour mieux passer inaperçu dans le moule, et relayer les mots d’ordre de ces derniers par la suite avec d’autant plus de cœur à l’ouvrage. Objectivement, Keller est, de même que tous ses semblables, un journaliste impérialiste, un écho multidiffusé de la parole dominante, un porte-voix des puissants. Il appartient au pouvoir.

Mais quand bien même il eût été sincère, comment nier que la sélection qu’une rédaction effectue chaque jour entre les innombrables sujets d’actualité susceptibles d’être rapportés ne constitue pas déjà en soi une manifestation de partialité, et quelle pourrait bien être, comme le relève Glenn Greenwald, la valeur de la neutralité si celle-ci se traduit par l’image d’un « journaliste pétrifié à l’idée de donner l’impression d’exprimer quelqu’opinion que ce soit [, qui] se tient à l’écart des affirmations tranchées quant à ce qui est vrai, optant, au lieu de cela, pour la formulation lâche et inutile : « voilà-ce-que-disent-les-deux-parties-et-je-ne-résoudrai-pas-le-conflit » » ? (3)

A cette critique s’ajoute une autre, celle de l’influence, devenue prépondérante, du marché, en ce compris le marché de l’armement, dans le fonctionnement des médias, au point d’apparaître désormais comme un écran dans l’écran, conférant à l’ensemble une impression de miroir déformant. Nombreux sont les journalistes qui considèrent que la pluralité médiatique est, pour les consommateurs d’information, une aubaine en termes de variétés des sources. C’est l’avis, par exemple, d’un Duhamel, en France, qui a vécu la transition de l’ORTF, monopole d’Etat, à la situation actuelle. Mais, s’il en est ainsi, pourquoi, dans une configuration telle que la préfiguration, aux Etats-Unis, de la seconde guerre d’Irak, les voix de tous ces médias distincts étaient-elles si concordantes ? N’importe quel publicitaire vous le dirait : la propagande d’Etat (et de marché) est d’autant plus forte qu’elle émane de vecteurs multiples aux apparences changeantes, dont les collusions d’intérêts contre-nature avec la sphère politicienne sont d’autant plus manifestes que certains d’entre ces vecteurs (General Electric, News Corp, etc.) financent massivement, en fonction de leurs affinités respectives, les campagnes des candidats à la présidentielle et aux législatives. Il reste à déterminer, toutefois, quels mécanismes expliquent la mise en conformité progressive, en matière d’économie et d’atlantisme, du discours tenu par la plupart des médias audiovisuels publics européens, subventionnés, avec celui tenu par les agents médiatiques du corporatisme, outre-Atlantique.

A cet égard, un débat court mais passionnant, qui avait opposé, début mai, un jeune journaliste d’un quotidien flamand à un valeureux retraité de l’audiovisuel public, flamand lui aussi, pourrait apporter un indice. Le premier était de l’avis de Duhamel. Quant au second, les plus de vingt-cinq ans se souviennent encore de son irréductible pugnacité face à tous types et toutes catégories d’interlocuteurs politiques. Lorsque ses invités pénétraient sur son plateau, ils avaient l’estomac qui se nouait. Confrontés à ses questions incisives, ils suaient, en direct, de grosses gouttes. A son estime à lui, la tutelle politique sur les médias d’hier, paternaliste, directe et presque palpable, a été troquée en grande partie contre une tutelle commerciale fluide et indicible, que la majorité des journalistes s’injecteraient par contamination mutuelle et mimétisme auto-suggestif dans une ambiance survoltée et hyper-concurrentielle peu propice à la remise en question, de la même manière, en quelque sorte, pourrait-on ajouter, que les jeunes enfants qui ont perdu leur père cherchent un père de substitution, ou que, dans un autre registre, un grand nombre d’athées autoproclamés du siècle dernier concevaient le communisme soviétique comme une religion à la place de la religion.

Ce vétéran, Walter Zinzen, reprochait, en outre, à la presse contemporaine en général de trop s’intéresser à des faits divers et à des nouvelles qui n’en sont pas, des détails de basse politique, des diatribes politiciennes futiles, ou des one-liners extraits de leur contexte et les controverses d’un jour qui s’ensuivent, par exemples. Lors d’un débat public antérieur, il avait précisé cette pensée : c’est comme si, avait-il affirmé-il, la presse fonctionnait, depuis une quinzaine d’années, telle une immense caisse de résonnance de facture hollywoodienne, au carburant de la starisation politique éphémère, qu’elle croit calquée sur les préférences du moment d’une majorité du peuple. Sur le plateau, son contradicteur n’était pas de cet avis : « la personnalisation de la politique n’est pas le fait des médias », lui répondit-il, « mais une réalité sociale. Les lignes de fracture idéologiques se sont quelque peu dissipées, dans la mesure où cela correspond à une stratégie des partis : chacun d’entre eux effectue une translation vers le centre. Par conséquent, ce sont les personnes [comprendre : les personnalités, ndb] qui font la différence. » (4)

Ceci amène bien sûr à reformuler la question de la poule et de l’œuf : cette translation vers le centre est-elle, dans le contexte postérieur à la chute du mur de Berlin, le fait des acteurs politiques ou celui des médias eux-mêmes ? Un peu des deux, sans doute…

Par-delà ce dilemme, l’opinion ainsi exprimée s’expose à deux critiques fondamentales, depuis la crise bancaire de 2008 au moins. La première de ces critiques a trait au marketing médiatique et à ses effets (schizophréniques). Les coachs en communication, connus outre-Manche et outre-Atlantique sous la dénomination de spin doctors, pullulent au sein des partis politiques et des institutions. Echafauder des scénarios (story telling) qui apparaissent crédibles, mettre en scène leurs clients sous un angle qui leur est favorable, monopoliser autant que faire se peut le débit (flow) de l’information sont leurs raisons d’être. Ils sont aux médias ce que les lobbies sont aux institutions européennes, des nuisibles si leur ascendant s’exacerbe. Or, en quoi les médias dominants cherchent-ils à se prémunir contre leur surcroît d’influence ? En quoi la théâtralisation de conflits insignifiants, qui est devenue le lot quasi quotidien des spectateurs-consommateurs, permet-elle de mieux comprendre les enjeux ? En quoi cette personnalisation ne fait-elle pas le jeu des partis roublards et socialement réactionnaires, influençant par extension l’ensemble du spectre politique ?

La seconde question a trait à la nature de ce centre politique, ainsi qu’à celle de sa périphérie. Accentuation constante du diktat productiviste imposé à des mains d’œuvre déjà parmi les plus productives, renoncements obligatoires successifs à des droits acquis (augmentation de l’âge de la retraite, gel des salaires, précarisation des statuts, remise en cause partielle des congés payés), facilitation des conditions de licenciement (abusif) et fragilisation des conditions de travail (stress et accidents de travail accrus, heures supplémentaires non payées, chantage à la délocalisation), risques constants d’augmentation inconsidérée de la TVA sur les produits de première nécessité : l’offensive menée depuis 2008 contre la classe moyenne inférieure est sans précédent ! A la périphérie de celle-ci, des centaines de milliers de sous-humains surnagent à peine, lorsqu’ils ne sont pas happés sous le seuil de pauvreté. Le chômeur dit de longue durée que je suis, sans honte aucune (n’en déplaise à certains), ne connaît que trop bien le sujet, y ayant, par ailleurs, consacré plusieurs articles. Où trouve à s’exprimer directement, dans les médias, la voix de ces riens et de ces moins que rien politiques, dont les droits sont d’autant plus outrageusement piétinés qu’ils ne disposent d’aucun recours financier pour les faire valoir, dans une société où l’être (citoyen) est conditionné par l’avoir (consommateur) ? Quels médias se chargent-ils, le cas échéant, de les personnaliser sans caricature, c’est-à-dire de leur conférer une identité sociale, y compris hors échéance électorale ? Le profil sociologique qui domine dans les rédactions, comparable, sauf exception notoire, à celui qui monopolise les trois pouvoirs constitués, explique-t-il à lui seul l’aversion pour le prolo qui se caractérise par son absence criante de tous les plateaux et de tous les canards, ainsi que par l’étouffement quasi constant de sa parole et de son vécu ?

agit prop - 1http://gazettebxl.interrenet.be/spip.php?article57

Et explique-t-il l’impression de clémence, voire de complaisance, qui ressort du traitement médiatique réservé aux innombrables et incessants excès du haut, les incommensurables conséquences de la kabbale Dexia (Il a suffi à Dehaene de faire écrire ses mémoires par un nègre pour faire la tournée des médias, où l’attendaient presque toujours de larges sourires amicaux, en lieu et place des questions embarrassantes qui s’imposaient.), le scandale judiciaire du siècle (une réforme du code pénal belge qui a accordé à des groupes mafieux la possibilité d’acheter une exemption de procès en matière d’évasion fiscale !), et la valse continue des intérêts notionnels (6,2 milliards d’euros de manque à gagner pour les caisses de l’Etat sous la forme ultime de dividendes déguisés pour les très grosses entreprises, et ce pour l’exercice 2012 seulement (5)) en tête, tous sujets presqu’éclipsés par les coutumières rodomontades ultra-libérales déployées impudiquement sur les ondes, qui ont réussi, avec la complicité tacite de formats médiatiques dignes de l’épilogue de L’école des fans, la sournoise prouesse de déplacer la focale vers une austérité sans pitié qui devrait toucher en priorité les petits justiciables, les travailleurs moyens et les allocataires sociaux ? Quoi qu’il en soit, à quoi correspond donc ce centre qui apparaît si disloqué, si asymétrique, sinon à un corset de plus en plus étriqué ? A quelle neutralité médiatique et à quelle réalité tangible correspond-il dans une société en décomposition avancée ?

Ce que maints habitués des plateaux ont pour manie hypocrite de nommer complotisme est là : dans le dévoilement du rapport de forces indigne entre l’atomisation orchestrée des humbles et la machine épouvantablement bien huilée des surpuissants, qui ne se contentent pas d’être, mais tiennent à confisquer, via leurs légions de relais privilégiés, leur faculté d’être aux premiers, ou à téléguider les plus ambitieux parmi eux. Tous les ingrédients d’une nouvelle guerre de classes s’agglomèrent petit à petit, mais les médias mainstream, feignant de les ignorer, les passent, la plupart du temps, sous silence, leur préférant la diffusion en boucle de la sérénade univoque et ô combien mielleuse de ceux qui, sous des attributs et des alibis divers mais toujours avec le même objectif, ont les moyens de se constituer en think tanks, dont ils relayent à satiété, sous couvert de rationalisme, les positions et l’agenda : pourquoi mettraient-ils en difficulté des experts à la bonne parole desquels ils recourent eux-mêmes de manière privilégiée ?

Face à la violence sans précédent de la religion exclusive promue par ces quarterons entiers de nouveaux idéologues à l’apparence bien lisse qui convient à la com’ du temps, mais aux finalités rien moins qu’extrémistes, car bien décidés à faire un sort au care, à l’Etat défenseur des faibles, donc à toute répartition des richesses, auxquels les médias du pouvoir tendent avec bienveillance leurs micros, n’est plus tolérée par le spectacle de l’information qu’une contre-offensive mièvre, honteuse d’elle-même, et supposée, par conséquent, baisser le regard en signe de soumission, les va-nu-pieds qui ne s’y résignent se voyant plonger sans sommation par l’Autorité médiatique dans le bain putride du populisme fourre-tout, aux côtés de démagogues de toutes appartenances, sordide destinée qui jamais n’échoit aux bonimenteurs établis, qui, eux aussi, pourtant, se rendent à tour de bras coupables de vaines promesses et d’instrumentalisations frauduleuses de la détresse. Lors même qu’ils ne seraient plus qu’un mirage, il semble qu’il faille à tout prix sauver le centre, le clocher médian, la juste mesure… en broadcastant la parole qui signifie leur émiettement !

Tel est le biais principal, ultra-conservateur, de la plupart des médias, jamais las des guerres impériales : la volonté d’empêcher coûte que coûte l’insurrection coordonnée de laissés-pour-compte qui auraient l’outrecuidance de ne plus se concevoir comme de tragiques (sous-)consommateurs (de nouvelles orientées), mais comme des citoyens à part entière, libres, vivants, solidaires et fiers ! Ce qui terrifie en particulier « les nouveaux chiens de garde » est une nouvelle lutte de classes (class war), à laquelle ils préféreront encore la montée en épingle (valant objectivement alliance tacite d’intérêts) d’une nouvelle droite charismatique brandie comme un épouvantail, destinée à démontrer qu’il y a pire encore que l’affreuse potion unique dont les peuples sont abreuvés jusqu’à plus soif depuis plus de dix ans, tandis que sont cependant démontés pièce par pièce et à un rythme ahurissant les piliers sur lesquels avait été bâtie la paix sociale – écrivons-le sans ambages : les piliers démocratiques !

agit prop - 2Le Vif L'Express (Groupe Roularta)

C’est là l’explication principale du délestage systématique, du black-out, du poids de l’histoire (celle des mouvements politiques et la leur propre) par les médias mainstream, un péché qu’est heureusement venu combler le numérique : le flot continu d’un certain présent, détaché de ses contingences passées, privé de repères mobilisateurs et libéré de tout compte à rendre car de toute rétrospective lointaine, est bien sûr plus favorable à l’habile distillation d’une nouvelle pravda, d’un réel remodelé selon les nécessités politiques du moment, telles que définies délibérément ou subconsciemment par les initiés au logos vicié semé à tous vents, que ne l’est la référence, fût-elle indicative et passagère, à des antécédents historiques parfois délicats, sauf lorsque ceux-ci concourent à l’objectif désigné. C’est aussi la principale raison pour laquelle la neutralité médiatique, corrompue dès l’entame, est un leurre nocif, explosif si ses apôtres n’y prennent garde.

L’un des nouveaux champions d’une perspective opposée du fonctionnement des médias et de la tâche du journaliste est sans conteste Glenn Greenwald (déjà cité plus haut), qui promeut, quant à lui, le journalisme antagoniste (adversarial journalism), non moins basé sur des faits. Mais cette qualification ambiguë ne saurait pleinement refléter la portée que l’intéressé accorde au concept, qui exprime non seulement la nécessité de s’opposer à la représentation politique, en la confrontant à des arguments solides construits sur base de faits avérés et vérifiables, mais également le souci de ménager la possibilité, pour l’informateur lui-même, d’exprimer des opinions, des tendances, partant du principe que, tout journaliste étant humain, il n’est pas objet, et n’étant pas objet, il ne peut donc être objectif.

Greenwald est-il pour autant un tenant de la guerre de classes ? En mettant à la disposition du public une partie (infime, dit-il) des informations que lui a communiquées Snowden, il a en tout cas permis aux citoyens du monde entier de s’approprier une réalité qui les concerne tous directement mais leur avait été dissimulée, de prendre conscience, pour la première fois à une telle échelle, de l’architecture totalitaire semi-privée qui prétend régir leurs vies ainsi que celles des générations à venir, une architecture dont les ramifications dépassent, en effet, de loin élus et politiques publiques.

Il leur a permis de comprendre ce qui les unit, en opposition à ce qui, par-delà les frontières et quel que soit le type de régime politique dans lequel ils font stagner leurs sujets respectifs, unit leurs maîtres contre eux autour de l’obélisque de l’obscurantisme populaire, les mettant ainsi en position de se structurer en connaissance de cause, de braver la surveillance et la punition illégitimes, de briser les chaînes intimes et collectives, de devenir une force (publique et / ou souterraine) dont les composantes décideront elles-mêmes des inclinations, pourvu qu’elles rompent enfin avec le cycle interminable de la violence contre-productive tout en cassant l’appareil de domination multinational. Ce faisant, son rôle s’avère jusqu’à présent conforme à celui du médiateur, qu’il revient aux médias d’endosser : transmettre, faire savoir, afin de permettre d’agir. Peut-être, tout compte fait, son opinion propre relève-t-elle tout simplement du sain exercice démocratique (mondialisé) et de la juste répartition des ressources…

En distillant au compte-gouttes la divulgation desdites informations, l’ancien juriste a prouvé, par ailleurs, qu’il avait compris le temps médiatique, celui dans les limbes duquel s’enlise toute information qui n’est pas martelée jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, sous la forme d’un accablant feuilleton, celui qui n’autorise que des positions succinctes, entrecoupées de longues plages de distraction publicitaire qui en ôtent la maigre substance, et gardent éloignés des plateaux ceux qui, comme Bourdieu autrefois, sont porteurs d’un message alternatif mais refusent de se soumettre à pareil agencement réducteur.

Intéressante sera, dans la perspective que propose Greenwald, tant pour ses adulateurs que pour ses détracteurs, l’observation de l’articulation entre vérité factuelle, pratiques de terrain et fondements idéologiques, clairement revendiqués et exposés, cette fois : cette variante du journalisme, qui assume ses orientations, résistera-t-elle davantage que celle qui enveloppe les siennes dans une neutralité de façade à la récupération (politico-commerciale), dont le syndrome Woodward (du nom de l’un des journalistes à l’origine du Watergate, totalement récupéré par le pouvoir par la suite) est une déclinaison possible, ainsi qu’à la tentation de ne pas publier ou de ne publier que partiellement des informations qui contreviennent trop manifestement à ses options fondamentales ?

Plus intéressante encore sera l’attitude du pouvoir à l’égard des titulaires de carte de presse de cette obédience, car affirmer qu’il ne partage pas leur vision du journalisme est hautement euphémique. Pour une puissance militaire prête à tout pour se maintenir, même à calquer progressivement dans ses pratiques l’intransigeance et l’arbitraire de certains des systèmes politiques les plus rigides de la planète, placer des journalistes sur écoute, intercepter leur correspondance – toutes pratiques plus ou moins légales, désormais, semble-t-il  –, assimiler leur métier à de l’espionnage, les intimider (ainsi que leurs proches et leurs sources) au point d’en faire des exilés réfugiés médiatiques – et demain, peut-être, les emprisonner, voire envoyer, par ordre de mission deep web, des mercenaires à leurs trousses – semblent, en effet, des moyens somme toute dérisoires eu égard à la fin poursuivie. Cette dernière méthode, qui n’est radicale que pour les fiottes dans l’Empire du muscle, n’a-t-elle pas, d’ailleurs, été préconisée à plusieurs reprises pour en finir une bonne fois avec un Australien adepte du coup d’éclat par des chroniqueurs bon teint de l’école Keller dans des émissions de grande écoute ? Un général chauve très louche signerait, dans pareil cas, forcément tragique, devant une commission ad hoc du Congrès, le clap final, en jurant ses grands dieux, à l’instar du sergent Schultz face au colonel Klink, que l’affaire lui est totalement étrangère : « I know no-thing »…

Sans micros à l’allure de cactus et sans stylos sous la forme de scalpels, sans un véritable journalisme d’investigation qui témoigne vis-à-vis du pouvoir d’un esprit critique au moins aussi acerbe que ne sont dédaigneuses les avanies dudit pouvoir à l’endroit du public, sans l’engagement (éprouvant et sincère) de pionniers idéalistes bien plus fidèles, malgré les moyens du bord, au serment constitutif de leur profession que ne le sont les laquais des guildes modernes et les allocataires médiatiques de la parole officielle réunis, pareil déni passerait comme une lettre à la poste.

Bien qu’il demeure quelques zones d’ombre quant aux origines de leur financement, et à l’influence de celles-ci sur le contenu proposé (Si l’on exclut les corporations, tout n’est-il, aux Etats-Unis, affaire de fondations toutes-puissantes ?), quelques-uns de ces pionniers, rendant partiellement son sens au mot ‘lucarne’, officient inlassablement, depuis plusieurs dizaines d’années déjà, en accès libre, selon le principe affiché du crowd funding (financement par les lecteurs / auditeurs / spectateurs, un modèle dont s’est pour partie inspirée une entreprise comme Mediapart), proposant des points de vue originaux et laissant à leurs invités de plateau une latitude qu’aurait appréciée Bourdieu. C’est d’ailleurs dans un tel havre de contestation à première vue impartiale que Jeremy Scahill, le reporter à qui les sanguinaires mercenaires de Blackwater / Xe / Academi doivent leur peu favorable publicité, a affuté ses premières armes…

DN! logo

Son ambition, depuis qu’il s’est associé à l’entreprise de Greenwald, est à présent d’élargir la vitrine. Le petit pactole (250 millions de $) qui a été mis à leur disposition pour ce faire par le milliardaire d’origine franco-iranienne Pierre Omidyar devrait leur faciliter la tâche, mais il pourrait aussi s’avérer un cadeau empoisonné, car il s’agit de ne pas oublier que ledit milliardaire est, via son entreprise Paypal, de ceux qui avaient, sur demande des autorités, coupé les vivres à Wikileaks, et, comme l’affirmait feu Michel Naudy dans le documentaire de Balbastre et Kergoat : « le système jette, rejette, tout ce qu’il ne peut pas récupérer. [Ceux qui restent ne restent] jamais à l’antenne impunément, jamais »… Entre-temps, c’est avec une certaine logique, celle du spectacle appliquée au journalisme, que ces nouveaux entrepreneurs, ainsi que tous les ex-anonymes, de Manning à Snowden, qui les alimentent en coulisses, semblent nous inviter à rompre. En effet, le spectacle médiatique, allié capital du pouvoir, a fait de la vie un film, un divertissement, et la majeure partie de la presse, en particulier, a fait de même quant à la vie politique. Or – Monsieur de la Palice en eût dit autant – le propre d’un film, même s’il venait à inclure une dose d’interactivité, est qu’il ne s’adresse qu’à des spectateurs, lesquels n’ont aucune influence ni sur sa trame générale, ni sur son dénouement.

Les nouveaux journalistes antagonistes sont-ils des naïfs, des instruments plus ou moins conscients des adversaires de la primauté économico-militaire de ce que l’on nomme encore l’Occident, les derniers idéalistes face au cynisme dévastateur qui engloutit petit à petit la civilisation, ou des cyniques au carré, qui auraient compris l’avantage à tirer d’un positionnement plus ou moins rebelle sur l’échiquier ? Quoi qu’il en soit, que Walter Zinzen, le précurseur et l’indigné, leur tire aujourd’hui son chapeau ne devrait étonner personne … (6)

Il y a une vie au-dessus des nuages, une lumière. En dessous, il y a le peuple.

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(1) Source : http://www.nytimes.com/2013/10/28/opinion/a-conversation-in-lieu-of-a-column.html?_r=1&

(2) Lire : http://www.thenation.com/blog/163176/updated-bill-kellers-latest-mini-culpa-backing-iraq-war

(3)  Source : http://www.theguardian.com/media/greenslade/2013/oct/29/new-york-times-newspapers

(4) Walter Zinzen vs. Bart Brinckman in Terzake, Canvas, 3 mai 2013

http://www.deredactie.be/cm/vrtnieuws/cultuur%2Ben%2Bmedia/media/1.1620376

(5) Source : http://www.lalibre.be/economie/actualite/couts-des-interets-notionnels-6-16-milliards-en-2012-5284f6a03570ea593dbb5a1b

(6) Lire : http://www.demorgen.be/dm/nl/2461/Opinie/article/detail/1732554/2013/10/31/Glenn-Greenwald-is-de-toekomst-van-de-journalistiek.dhtml

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Interférence : phénomène qui résulte de la superposition d’ondes de même nature et de fréquences égales (ou voisines) , et qui se manifeste par une variation dans l’espace ou dans le temps de l’amplitude de la résultante des ondes (Larousse en ligne)

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(modifications des 27 et 28 mai 2014) Quand bien même, sous sa forme initiale, cet article présentait les garanties nécessaires à la réfutation de l’accusation de manichéisme, quelques ajouts ont été effectués, quelques précisions apportées, qui atténuent davantage toute impression de naïveté à l’égard de l’entreprise d’Omidyar – Greenwald, et d’autres…

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(added August 9, 2014)

Short-sighted op-ed…

Take the flag, the black flag suspended at the entrance of a London council estate. Take it off, carefully fold it in two : there, isn’t that a beautiful hijab for a resigning Lady Minister ?…

Why is it journalistically wrong to focus on a non-event surrounding a piece of cloth ? (1) Because no one knows who put it there : it might be a dangerous extremist, it might be a fool, it might be someone from some secret service, and it might be a young provocative anarchist as well, hell, it might even be Boris Johnson, for all we know ! Yet, this flag was quickly turned into a symbol, the symbol of supreme evil.

On August 3, The Guardian published an opinion highlighting the risks of media-manipulated emotion (2). It cited Jon Snow and his (more or less personal) appeal in favor of Gaza’s children. Snow’s message was emotional, indeed, but nonetheless based on facts, and dignified. I agree some might have turned it into an ugly propaganda exercise – in fact, some have, haven’t they ? But in the case of this black flag, no fact besides it hanging there seemed even needed to generate the emotion that has been used over and over since 9/11 to reduce civil liberties : fear, of course !…

My point is not that there are no extremists at all in our countries, nor that yet another terrorist attack is impossible. I’m merely pointing out journalists (as well as politicians, if it’s not too much to ask from them) should refrain from frantically dancing naked, as if in trance, around the subjugating flame of irrationality, so as to avoid having to deal with the backlash from the same kind of manipulative “sentiment of fear” opportunistically used Thursday by a local Flemish lawmaker as a reason to expel Roma-people and their caravans from a private field (3), rather than with reality itself. Without facts, all a journalist can – and should – do is ask questions, when the subject is relevant enough…

Exceeding that role means exacerbating tensions and becoming political, in a partisan and totally ineffective way, since the hard-working citizen who reads The Guardian is not likely to express any sympathy for the (small) Jihadist cause anyway, and the flag owner, extremist or not, even if he reads the newspaper, simply doesn’t care. Flag down…

But here comes the Loch Ness Monster : European anti-Semitism. CRIF (the ultra-conservative French AIPAC) says 8 French synagogues were attacked in only one week ? The Guardian reports : “during the course of a single July week, eight synagogues in France were attacked” (4), and we can guess by whom. CRIF says one of them was firebombed by an angry Arab mob ? Okay then, despite the fact concurring testimonies (including explicit video footage) indicate this was due to a provocation by Jewish Defense League fascists, the synagogue was “firebombed by a 400-strong crowd”. But what CRIF won’t say is that some of these supposedly religious temples are being used as recruitment centers for the IDF (5). Okay then, not a word about it to anybody ! Yet, when one sows confusion, shouldn’t one expect amalgamations to flourish ?…

Even in Britain”, the Friday op-ed continues, “there has been a spike in anti-Semitic incidents”. Do Alan Rusbridger and his staff have such a short memory they don’t remember an August 1 article in their own newspaper concluded that “the number of violent attacks [on Jews] actually dropped between 2013 [and] 2014, the overall rise in the first six months of this year [being due to] a big jump in the amount of abusive behaviour” (6) ?…

What is “abusive behaviour” ? Being called a “dirty Jew” while walking in the street ? How many times in her life does a Western woman (unfortunately) have to cope with the “dirty bitch”-es yelled at her by some retards ? And gays ? And Africans ? And Arabs ? Should we hold a tally and compare which group is most targeted ? And, if so, who’s to hold it ?!

Much more disturbing are the violent acts. No one will dispute that, certainly not me ! Targeting a pharmacy because its owner is an old Jewish lady ? Despicable, but no more or less than killing an Arab ! Does anyone outside his close circle of friends and relatives remember Saïd Bourarach, who died as a result of a violent aggression by a group of lunatic Jewish youths (7) ? Should the MSM remember, would they subliminally amalgamate the latter to the Jewish community as a whole in the same way they use madmen like Merah or the Brussels Jewish museum killer as anti-Semitic icons of sorts, whose Arab culture and environment somehow predestined them to do the unthinkable ? And what about anti-Semitic mythomania (8) ? Unlike eighty years ago, anti-Semitism can’t rely on any organized political party to back it in Europe, except in Ukraine…

Exclusion and selfishness are what’s making our societies unstable. There is the fact. One can either look at society as such – that is what the left has traditionally been doing – or start segmenting it, which is the right wing’s tendency. Is The Guardian right-wing ? Time will tell, but in the meantime let me dissect their latest editorial… (4)

The London Tricycle Theatre did ‘a Vanessa Redgrave’ (9) by mixing culture with party politics, and telling the organizers of the UK Jewish Film Festival to severe their ties with the Israeli embassy or look for another host for their venue. It could have emphasized the need for the JFF to at least include one event illustrating Israeli/Jewish – Palestinian friendship on stage, but it chose a negative approach. Who’s to blame ?…

Personally, I think arts and culture stand distinctly above politics, were it only because they make people think. But some realities contradict this opinion : European, Latin American and North American artists who, for most of them, have been literally humiliated by Israeli bureaucracy on their way to some improbable representation in Gaza surely know what I’m referring to, as do even more the virtually imprisoned and really bombarded artists of Gaza themselves, who, as far as they’re concerned, are told permanently “how they might – and how they might not – live as [Palestinians / Muslims]” ! Said theatre’s decision could therefore be interpreted as a token of solidarity next to which some Jews whining about their virtual supranational affiliation would seem rather casual, and the gratuitous anti-Semitism accusation formulated against those supposedly denying them their double nationality frankly wicked and BICOM-inspired, given the previous collaborations  !

What is an embassy ? Is it a cultural temple or a megaphone serving particular political interests ? Didn’t almost all Israeli ambassadors in the world firmly relay the propaganda surrounding the Gaza massacres ? Could any one of them not have relayed it ? Do these massacres represent Israel in its essence or should they encourage every Israel-loving Jew in Europe to put their love for their second residence between brackets, at least for a while ?

If Jews abroad have no control over Israeli policy, they do have an influence and, although no one can force them to, they should use it (as many do, in France and elsewhere) to counter the unilateral warmongering discourse conveyed by self-appointed representative councils. A cultural venue is one of the many opportunities to do so, one of the many opportunities to signal those who are far too easily inclined to believe all Jews are and think the same that they’re wrong, even though the overwhelming popular support for the attack on Gaza in Israel (10), reminiscent of other times and other places, makes that difficult.

Jews abroad shouldn’t have to exhibit any ausweis to any thought police. Perhaps they wouldn’t have to if the CRIF-AIPAC-BICOM thought police showed some restraint ! But comparing these typically middle-class vexations to the monumental hiatus all Muslims in our “polite societies” have been undergoing for more than a decade in public discourse and in their everyday life is ludicrous. Stressing that both situations are “not equivalent” is a euphemism. Yet, at the same time, they are : why should a Muslim who helps or finances what the US has identified as a terrorist organization be considered an accomplice, while a Jew who finances the IDF is considered a mere supporter of a good cause ? Politics aside, could anyone in good faith deny the Gaza massacres amount to state terrorism ?

Though they have denied it out of politeness, some French artists have been financing the Israeli army throughout the atrocities. Who knows, some might even have accomplished their military service in Israel. Do soldiers or terrorist supporters belong in theatres ? Did fat nazi pigs in the French cabarets, during the occupation ?!

As a student, I used to write for a student newspaper. Le Cafard enchaîné was its name, ‘cafard’ meaning both cockroach and melancholy. The Chained Melancholic Cockroach, wouldn’t that be an adequate name for a Gazan newspaper these days ? It was financed by the student board (of which I was also a member). I remember the Homeric conversation the editor-in-chief and I had one night with the comrade impersonating the banker : “since we’re the ones financing it, we should at least be determining its content”, the latter said. I replied : “no way !”…
___________
(1) Read : http://www.theguardian.com/uk-news/2014/aug/08/islamist-black-flag-taken-down-tower-hamlet-london
(2) Read : http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/aug/03/jon-snow-gaza-appeal-reporting
(3) Source (NL) : http://www.nieuwsblad.be/article/detail.aspx?articleid=dmf20140806_01207715
(4) Read : http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/aug/08/guardian-view-gaza-rise-antisemitism
(5) Subsource (FR) : http://www.panamza.com/230514-tsahal-paris
(6) Source : http://www.theguardian.com/society/2014/aug/01/sharp-rise-uk-antisemitic-attacks-gaza-conflict
(7) Read (FR) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Sa%C3%AFd_Bourarach
(8) Read (FR) : http://www.acrimed.org/rubrique273.html
(9) Watch : http://www.youtube.com/watch?v=IAcOsK9gRLk
(10) Read : http://www.theguardian.com/world/2014/jul/31/israeli-polls-support-gaza-campaign-media

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