Je suis, donc je ne suis pas !

Nous vivions dans un monde qui dépréciait la vie.

Nous vivions dans un monde où la société était mirage.

Nous vivions dans un monde codé par des doctrines factieuses.

Nous rejetions ce monde.

Notre ambition était coopérative.

Le nouveau monde nous revenait !

En toute humilité…

Wolfgang Laib, Wachsraum (1994)

Je voyais des guignols par prosélytique cooptation se livrer corps et âme à des maîtres-imposteurs, souscrire à genoux, dès la puberté tardive, à une vassalisation archaïque, répondre mécaniquement à des oukases dont ils ne connaissaient ni les instigateurs premiers, ni les objectifs finaux, réciter tels des mainates une logorrhée absconse, se laisser dicter leur conduite par de pseudo-savantes pourritures qui ne cherchaient qu’à se cloner, happer sans sourciller, leur volonté propre au placard, par un enfer artificiel créé au nom d’un Homme détourné, sacrifier l’équité sur l’autel d’un serment captieux, devenir ostensiblement insoucieux, si tant est que la sensibilité eût fait partie de leur registre, de toute détresse dénuée de sophistication, se constituer en clans au sein d’un invisible Empire, tandis qu’ils scandaient en chœur éteint l’hypocrite antienne du Changement, louaient les vertus d’une démocratie étrillée, et faisaient mine d’abhorrer l’obscurantisme. Puis, s’ils avaient, par quelque miracle, survécu au destin qui leur avait été assigné par le Grand Déterminisme, ils se comportaient pour la plupart en seigneurs décadents dont les velléités hégémoniques puériles n’étaient compensées par nulle autre retenue qu’une bienséance de façade, des seigneurs inscrits dans l’éternité erratique des pérégrinations rituelles de l’esprit telles qu’attestées par diverses formes d’écrits dont ne subsiste plus que la trace, des seigneurs romanesques, presque stevensoniens, à la diction livide et à l’esprit absent, que seul, passagèrement, le faux-semblant de la postiche bipolaire que permet une conscience refoulée avait préservés de l’idée mortifère qu’ils n’étaient que de passage, de la lancinante terreur qu’ils auraient un jour, dans cette tyrannie de coupole sanctifiée du fond des âges, à faire face à leur aride fugacité, des seigneurs qui couraient pathétiquement, à leurs heures perdues, par substituts émissaires interposés, derrière l’innocence évanouie de leur enfance terrassée afin de mieux la mettre à mort pour recommencer encore, dans ces temples du narcissisme de confrérie où l’immondice trop longtemps refoulée de leur collégiale pulsion charognarde avait, indiciblement et à intervalles réguliers, pris le dessus sur leur hautaine prétention d’exactitude géométrique, des seigneurs qui s’étaient, dans cet enfer où leurs vaniteuses parties de cache-cache les avaient fait se perdre, attribué la mission de tout surveiller afin de renforcer leurs prérogatives usurpées, de tout maîtriser afin de pétrifier le mouvement, de tout posséder afin de mieux soumettre, s’appropriant ce qui ne leur revenait qu’en songes, et vénérant l’automatisme supposé d’une nouvelle hiérarchie de classe atavique. Au mépris des enseignements ancestraux qu’ils décalquaient à la lettre, où la bête toujours était restée tapie, ils régissaient à la hâte leur mimêsis dramatique dans une temporalité longue décomposée cristallisée par l’éternel retour, à l’instinct par mimétisme viscéral de la reproduction familière, à l’habitus par impuissance caractérisée d’originalité, fonctionnaient par analogies, par similitudes, par catégories, et craignaient la nouveauté autant qu’ils cherchaient à l’étouffer. La peur qu’induisait leur désuétude, qu’ils n’osaient de surcroît affronter, n’avait d’égale que leur angoisse face aux conséquences de la société perméable à l’avènement de laquelle ils prétendaient hypocritement œuvrer, et dont des effigies passées desquelles ils avaient l’insolence de se réclamer, autrement plus illustres, autrement plus lettrées, autrement plus méritoires, autrement plus animées dans leur imperfection, avaient pavé la voie, des lunes et des lunes avant leur funeste apparition. Ils faisaient semblant, dans ce semblant de société dont le nivellement par le bas était la règle, la porcine communauté la clé. Ils me parlaient de maturité. Ils me parlaient de régression. Ils me parlaient d’état de nature… Du désir, ils avaient fait par la pulsion table rase, et fait en sorte que toujours le plaisir soit conditionné. Déjà-vu en ces latitudes : la sagesse, elle, pouvait attendre… Infantiles étaient leurs discrètes allégeances, ridicule leur cortège d’inféodations factices, purulentes leurs ramifications tentaculaires, morbides leurs sacres obsolètes. Et leur infection se répandait avec toujours plus de morgue sur la scène. La perpétuité de l’asservissement était redevenu leur horizon, l’arbitraire de l’autorité leur étendard, le totalitarisme contractuel leur apparat, l’estompement de leur responsabilité leur salut provisoire, le creux leur sceptre, les sables mouvants leur destinée. L’âge de pierre étant leur référent, ils avaient mué le langage en artefact au service de la banalité marchande. L’Art n’était plus ! Tout ce qu’osait arguer le paria à leurs équations éculées était subtilisé et retenu contre lui en une seule manœuvre par un rocambolesque mouvement d’hélices altéré qui fut, jadis, motif d’exaltation ultime. Tout faisait sens, mais rien ne devait faire sens, dès lors que le sens, fortifiés par le nombre qui de la masse avait raison, ils s’en considéraient à la fois les dépositaires naturels et les possessifs porte-parole. Par-delà les frontières, l’humanisme avait été submergé, moyennant prédation financière, par la technocratie nihiliste, la propagande réactionnaire, les mots d’ordre sectaires, les abus de pouvoir militaires, les processions légionnaires, la soumission volontaire, le phagocytage judiciaire, les collusions d’affaires, et la régression culturelle, requises et décrétées ex tempore par plusieurs obscurantismes qui, concrètement, n’en faisaient plus qu’un, plusieurs contre-réformes dos à dos lorsqu’elles n’étaient corps à corps : tenebrae a luce ! L’idéal de diversité égalitaire n’était plus que mythe, la conscience percolation, captée tantôt par une cohorte de potentats grégaires, tantôt par les agitateurs d’une idole momifiée originelle, la liberté tant rêvée de n’avoir plus à répondre qu’à elle, par conséquent, chimère. Ils souhaitaient sortir d’une impasse; ils s’y sont propulsés ! Ils souhaitaient l’homme fonctionnel. L’homme ratio-sensible n’était pas encore né. Il aspirait à naître. Il naîtrait ! Le paravent de la petite bourgeoisie avait couvert leurs agissements d’un voile protecteur. Le retour de la misère les a exposés. Par paradoxe, il n’était le fruit du hasard ! Ils étaient devenus transparents ; ils se croyaient encore invisibles. Nu, l’Ancien Régime est tombé. Vêtus de leur ruse, de leurs sophismes, masqués par la pénombre, qui faisait office de feuille de vigne nouvelle, ils s’imaginaient, par leur lâcheté partagée, cette lâcheté exclusive de réseaux souterrains, cette lâcheté thérapeutique de groupe qui confinait à l’aliénation mentale, cette lâcheté mimétique et, en vérité, très puritaine, cette lâcheté de l’interchangeable et, en définitive, de l’insignifiant, dans laquelle ils pensaient puiser leur force, prémunis contre pareille destinée. Et toujours, ils s’obstinaient à vouloir façonner à leur image une nature qu’ils exécraient, mais leur hologramme n’était plus, en toute logique, que celui d’une boue infecte : qu’espérer d’autre du néant ? La fatuité creuse était promue, le panache étincelant honni, la vie martyrisée, la mort chérie. La racaille ! Le terne blason de leurs privilèges contestés, le plus souvent héréditaires ou amassés par la fraude, était devenu le signe de l’infâme. Toujours à plus chétif, toujours à plus damné, ils réservaient leurs persécutions, eux les couards aux poches pleines, eux les poltrons affranchis, eux les amateurs d’austères ripailles, eux les petits maîtres orgueilleux de l’insigne faiblesse de rang ! La racaille, partout la racaille ! Longtemps, comme face à de misérables substituts d’aînés ingrats, les mécontents s’étaient contentés de la quémande, adressant leurs pitoyables suppliques aux chiffons rouges, non à ceux qui les agitaient, lesquels, bien sûr, étaient restés de marbre. Sans relâche, le tocsin du déclin des uns et des autres s’était fait entendre toutefois, fût-ce, à ces derniers, en écho. Ils avaient été prévenus par la plume, d’abord naïve, puis désabusée, cynique ensuite, rageuse enfin. Lui avait, comme jadis, répondu tantôt par le silence, tantôt par la dérision, le dogme d’infaillibilité. Leurs déficiences avaient été exposées à satiété, relatées jusqu’à plus soif, allégorisées à l’envi, virtualisées jusqu’à la nausée, et le ciel d’impatience devenait toujours plus pourpre. Qu’à cela ne tienne, ils s’accrochaient. Ils s’accrochaient…

Wilfredo Lam, La Réunion (1945)

« […] Moral courage means to defy the crowd, to stand up as a solitary individual, to shun the intoxicating embrace of comradeship, to be disobedient to authority, even at the risk of your life, for a higher principle. And with moral courage comes persecution. […] The omnipresent surveillance state […] creates a climate of paranoia and fear. It makes democratic dissent impossible. Any state that has the ability to inflict full-spectrum dominance on its citizens is not a free state. […] The relationship between those who are constantly watched and tracked and those who watch and track them is the relationship between masters and slaves. »

Chris Hedges, Oxford Union, Feb. 20, 2014

An illustration of Foucault's penitentiary system

Foucault, Surveiller et punir

***

« I’ve gotten disturbed at some of the Democrats’
anti-business behavior, the attacks on work ethic
and successful people. […] I think that attacking

THAT WHICH CREATES ALL THINGS

is not the right way to go about it. » (*)

J. Dimon, à g. sur la photo (salaire 2013 : 20 millions de $, en hausse de 74 %), PDG de JPMorgan Chase (bénéfice net 2013 : – 16 % / pénalité 2013 : 13 milliards de $, en raison de son rôle majeur dans la crise des subprimes / cours de l’action 2013 : + 33 %) (**)

James Dimon - Lloyd Blankfein

Coût total de la participation des banques commerciales au financement de campagnes politiques aux Etats-Unis (1998 – 2008)

154.868.392 $

Coût total du lobbying politique des banques commerciales aux Etats-Unis (1998 – 2008)

382.943.342 $

(***)

Coût total du lobbying politique des très grandes entreprises aux Etats-Unis (2009 – 2012)

+/- 283.000.000 $

(****)

(*) http://www.politico.com/blogs/politico-live/2012/05/dimon-im-barely-a-democrat-123290.html

(**) http://www.theguardian.com/business/2014/jan/24/jp-morgan-jamie-dimons-salary-billions-fines

(***) http://www.wallstreetwatch.org/reports/part2.pdf

(****) http://www.publicintegrity.org/2013/01/19/12057/bank-america-unions-among-newly-named-inauguration-sponsors

***

Nous ne sommes pas vos enfants. Vous n’avez rien à nous interdire.
Nous ne sommes pas vos élèves. Vous n’avez rien à nous enseigner.
Nous ne sommes pas vos acteurs. Vous n’avez rien à nous faire jouer.
Nous ne sommes pas vos subordonnés. Vous êtes les nôtres.
Vous n’êtes pas nos élus. Nous élisons des politiques.
Vous êtes rien.
Nous sommes.

 

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