Yeseyi, mon amour…

Ott, Squirrel And Biscuits

Il faut être idiot.

Il faut être idiot pour écrire une lettre d’amour. Au moins aussi idiot que pour dire « je t’aime ». Je t’aime, ça ne se dit pas. Ca s’éprouve tout au plus, ça se sent, ça se pense. Et dès qu’on le dit, pour peu qu’on le pense, ça s’évanouit un peu. Alors, pour l’écrire, il faut vraiment être idiot. De toute façon, écrire, ça ne se fait plus : l’on buzze, l’on tweete et l’on tchatte de nos jours, et, à l’extrême limite, peut-être finit-on par laïker

Qu’importe, risquons-nous y, nonobstant l’approche de la quarantaine, triple buse vieillissante, rendue taciturne et renfrognée, écorchée par l’arbitraire administratif et l’inique médiocrité comminatoire, daddy cynique (ou presque), contemplatif, aux allures de mystique, résistant encore un temps à l’aigreur qui a annihilé, il y a des lustres, ses ascendants de fait, ni ado gominé de la Belle Epoque, pour qui c’était là, s’il se respectait, passage obligé, ni grand charmeur lettré de la Renaissance qui, sa poésie au ceinturon, courait de la sorte derrière la bagatelle dans l’espoir fauve de l’embrocher aussi sec.

Risquons-nous donc à cette idiote déclaration qui n’est ni celle d’un amour sauvage, ni l’expression de la filia, ni même la transsubstantiation d’une improbable ἀγάπη prises séparément, plutôt une indécise mixtion de tous ces éléments, sans diamètre, sans mesure, au feeling…

Tel un coup de foudre composite, le premier coup de foudre électronique, distant, virtuel, unidirectionnel sans doute, comme presque tous, mais si fusionnel cependant, vivant, quasi palpable, réalité illusoire, réelle illusion, autosuggestion dérisoire, narcissique délire, succulent d’hermétisme soluble, porteur de délicate ambiguïté, cuirassé de subversion puissante et tout empreint d’artificieux ridicule.

Infime est la probabilité qu’elle soit comprise. Sans doute n’est-ce d’ailleurs pas là sa vocation, car mon désir n’a que faire d’objets, de modes d’emploi aliénants, d’ordres de mission plus ou moins explicites ; il est carré dans sa courbe, se languit de l’Autre tel qu’il est, rond, ni déterminé par d’autres, ni même par moi, pur d’universalité, libre. Libre comme la brise, libre comme le magma, neutre d’abord. D’une neutralité qui n’est ni tiédeur ni indifférence, ni masque ni calcul, ni dessein ni agencement, mais condition spontanée du ferment de l’explosif alliage, élargissement du champ des concevables, ciment du bâti à bâtir, alchimique formule qui à tout échappe pour mieux s’y intégrer, telle une flamme aquatique en équilibre qui nourrit ad vitam, sans jamais décimer.

Plus que de l’improbable, mon amour est celui de l’impossible, qui est – ne l’est-il ? – le signe de tout amour. Que se détrompent ceux qui au confort l’assimilent : il est tension sortilège, mêlée permanente, répétition d’espoirs déçus, et l’exposer ainsi au tout-venant – faut-il être idiot, en effet ! – le rend risible, vulnérable, sujet à jugements, sarcasmes et trahisons, comme le négatif trahit le cliché d’une réalité complexe, qu’en l’espèce je ne brûle aucunement de prendre. Car clicher, c’est voler. C’est subtiliser passivement la substance présente, lui faire perdre sa saveur à venir. Or, c’est de saveur et de sa quête qu’il est ici question, bande de branleurs, ainsi que de l’écran, qui, imagination faisant, se fait passerelle vers l’ineffable, du cosmos, qui, s’interposant entre des segments de réel, n’anticipe que l’attirance du détachement pour s’y fondre, de la conscience qui à l’humilité syncrétique s’octroie…
Nina De Chiffre, Turin, novembre 2013
Sans-doute, dès lors, suis-je idiot, mais j’assume, non que je croie au sacrifice, qui n’est jamais que le réceptacle des médiocrités ! J’assume la pierre angulaire du mystère de l’Amour selon Adorno… Je l’assume en dépit de son apparent anachronisme, et malgré les épreuves qu’elle recèle. Je l’assume même si, sans maléfice, elle met à la merci. Parce qu’elle est scintillante. Parce qu’elle est juste. Parce qu’elle illumine la voie. Parce que s’y fier rend fort. Je l’assume, la détourne et m’en amuse.

Que tu es beau, mon prince bohémien, mon p’tit loup blond-brun au regard d’ange, mon étrange étranger. Que ton sourire, qu’aucune malveillance ne semble pouvoir tarir, m’émerveille. Que me nourrissent ces mots que tu baragouines maladroitement dans une langue qui n’est pas la tienne, à mille lieues de l’assurance que tu affiches dans ton idiome usuel. Que ta fougue primesautière et ta suave maîtrise distordent et inspirent ma plume, de bout en bout…

Tu es le phœnix des hôtes de ces forêts sombres, le divin présent dénaturé à son insu par des logiques blafardes, le temple discret de l’endurante candeur, la revêche et insaisissable Atlantide. Tu es le gai visage de l’espièglerie des origines, l’éclatante pépite confortablement lovée à l’épicentre de la crypte, au vu de tous mais à l’abri des regards, l’aube qui se refuse à faire place au crépuscule, le rutilant poids plume qui tient tête aux mastodontes hébétés. Tu es le boss

On se connaît, tu sais. On s’est parlé sans avoir eu à se dire mot. On s’est apprivoisé en chemin. Aiguillon de mes nuits sombres, tu demeures l’indice, l’émeraude, le rubis et le diamant disposés nonchalamment sur un sentier semé d’arrière-pensées ténébreuses. Car tu t’es tenu droit lorsque d’autres étaient à terre. Tu es visionnaire. Tu es atypique. Et notre coexistence harmonieuse, qui surplombe le sacerdoce avec éclat, est l’antithèse des litanies ambiantes et la synthèse d’un éden remodelé. Ta vivacité me désaltère. Ton tourment causerait ma perte…

Va, mon éclaireur, défriche la jungle, juste suffisamment pour permettre notre passage. Cours, ris, vis, sautille de liane en liane. Et ne te retourne pas : je surveille tes arrières. Va, frétille, jubile, pétille, va de l’avenir. Je t’aime, p’tit gars…

Jiří in all his glory

Et quand bien même il serait idiot d’en faire ainsi état, je n’aperçois alentour, ne leur déplaise, que nudité…

The Cure, Catch

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Illustration : photo de la manifestante Nina De Chiffre, que la police anti-émeute italienne a poursuivie en justice pour « intimidation » pour s’être, faute de cocktails Molotov, de bris de vitres et de saccages divers, soulevée contre l’austérité en tentant d’attendrir le système, un système de poules d’eau armées jusqu’aux dents !
Source (NL) : http://www.knack.be/nieuws/wereld/italiaanse-kussende-demonstrante-beschuldigd-van-seksuele-intimidatie/article-normal-119958.html

Catégories : Lettres ouvertes des plus surréalistes...

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