Delirium Tremens

– Rien, je ne la connaissais pas. Je ne lui ai rien dit. Elle était là quand je suis descendu du tram. Y avait un mec avec elle. Je suis passé devant eux. Je ne les ai même pas regardés. Je suis allé m’asseoir dans l’aubette et je me suis roulé un joint.

– Et puis ?…

– Puis je l’ai allumé et quelques minutes plus tard, ils se sont approchés. Ils devaient avoir dans la trentaine. Elle s’est mise à me parler. Lui était plutôt taiseux.

– Que vous a-t-elle dit ?

– Elle avait un accent français. Elle m’a dit : « vous savez que c’est très dangereux, ça ?»

– Et que lui avez-vous répondu ?

– J’avais envie de lui répondre : de quoi tu te mêles, poufiasse ?, mais je me suis rappelé nos séances précédentes, et je lui ai simplement dit : « on se connaît ? »

– Quelle fut sa réaction ?

– Elle m’a dit qu’un de ses anciens amis s’était complètement refermé sur lui-même, qu’il avait coupé les ponts avec tous ceux qu’il connaissait et qu’il avait commencé à négliger sa carrière.

– Vous vous êtes reconnu dans cette description ?

– J’ai flippé. Instinctivement, je l’ai observée pour voir si elle ne portait pas une caméra ou un micro.

– Que voulez-vous dire ?

– Je vous l’ai déjà dit : c’est pas la première fois qu’ils sèment des inconnus sur ma route, qui jouent le rôle d’appâts.

– Qui donc ?

– Ça dépend : la télé, l’Opus Dei, les francs-maçons, le QG des pédés à oseille, la flicaille.

– Vous le pensez vraiment ?

– Ecoutez : le jour précis de mon anniversaire, la porte du local où se trouvent les compteurs électriques de mon immeuble était grande ouverte, alors qu’elle doit toujours être fermée à clé. Je suis donc allé jeter un coup d’œil, et j’ai constaté que mon compteur – et le mien uniquement – avait été saboté. Mercredi, le technicien qui est venu réparer ma connexion internet s’est rendu compte que l’un de ses collègues avait intentionnellement débranché le fil de connexion dans la borne-relai, et qu’il l’avait rebranché plusieurs centimètres plus bas, dans le rayon d’à côté. Je l’invente pas : j’étais à côté de lui au moment où il a rétabli la connexion. Y a cinq ans, j’étais à Paris, j’attendais mon train sur un banc à la gare du Nord quand tout à coup j’aperçois un type que j’ai déjà vu plusieurs fois dans mon club de fitness, sans que je lui aie jamais adressé la parole. La colonne derrière laquelle j’étais assis, qui m’abritait des regards, l’empêchait de me voir de loin, mais à peine sa tête avait-elle dépassé celle-ci qu’il me lance, visiblement peu sûr de lui : « quelle coïncidence, tu vas bien ? » Tout ça relevait d’un script, je vous dis, en l’occurrence celui de la pub Impulse, qui ne lui dirait probablement rien parce qu’il était trop jeune pour l’avoir vue. On a échangé trois phrases, puis il m’a dit qu’il était là pour solliciter auprès de la firme Deloitte & Touche. Je lui ai fait remarquer qu’elle avait un siège à Zaventem, puis, en voyant passer une nana, il m’a demandé : « tu aimes les filles, toi ? » Je ne savais pas trop quoi répondre : je ne connaissais ce gars ni d’Eve ni d’Adam. Heureusement, le train est arrivé. Je me suis levé pour embarquer et il m’a dit : « tu viens avec moi ? Moi, je me positionne à l’avant »… Véridique !

– Vous l’avez suivi ?

– Pas du tout. Si ça se trouve, c’est une ordure comme Ardisson qui l’avait envoyé, et quelqu’un filmait la scène.

– Pourquoi ces gens de télé, ces institutions, vous trouveraient-ils si intéressant ?

– Je sais pas, moi. Allez le leur demander. Tout ce que je sais, c’est qu’ils se permettent tout. Tout ! Et, à part eux-mêmes, y a personne pour les en empêcher : donc, autant s’imaginer des poules dentées ! Ils connaissent le solde de mon compte en banque, et savent ce que je dis à mon toubib… S’ils avaient la clé de mon appart, je suis sûr qu’ils y entreraient en mon absence pour y planter micros et caméras.

– Lors d’une précédente séance, vous m’avez dit que l’une de vos anciennes collègues de travail ne cessait d’avoir le sentiment d’être épiée, et qu’elle exigeait de fermer les rideaux en permanence. Vous m’avez dit aussi que vous la trouviez ridicule…

– Cette grognasse qui m’avait accusé de harcèlement sexuel… oui, en effet. Mais c’était pas pareil : elle était obsédée par elle-même. Elle n’avait qu’un seul sujet de conversation : elle-même.

– OK, revenons au couple de l’aubette. Vous me disiez que la fille vous a parlé de l’un de ses anciens amis…

– Je lui ai demandé son âge et quelles étaient les circonstances de son repli sur lui-même : avait-il été rejeté par sa famille ? Lorsqu’il fumait, le faisait-il avec des amis ? Pouvait-il compter sur des gens qui, à défaut de penser comme lui, comprenaient sa vision des choses ?

– Et…

– Elle m’a répondu qu’il avait vingt-cinq ans à l’époque et qu’il fumait seul. Le reste, elle n’en savait rien. Je fulminais ! Je lui ai dit qu’on ne fume pas un joint à cet âge-là comme on en fume un lorsqu’on est adulte confirmé. Je lui ai demandé s’il était pertinent d’isoler un seul facteur pour expliquer son attitude, qui plus est sans même lui permettre de s’exprimer. Je lui ai parlé de l’épée de Damoclès qui continue de peser sur les petits consommateurs, en particulier en France, où la schizophrénie politique à ce sujet comme à tant d’autres est à son comble. Et j’ai ajouté que cette ambiance générait mine de rien une certaine paranoïa. « Enlevez ça, et vous avez Bob Marley », ai-je ajouté.

– Comment a-t-elle réagi ?

– Elle a lâché un petit rire, qu’elle a justifié en précisant dédaigneusement : « oui, il a fait de la bonne musique », comme si c’était du pipi de chat.

– Et vous ?

– Je vous l’ai dit : même si elle n’en a rien vu, je fulminais à l’intérieur. J’avais envie de lui répondre : mais connasse, t’es-tu jamais demandée ce qui rendait ton ancien pote heureux ? Comment lui concevait sa vie et son bonheur ? Si ta bourgeoise petite personne, le petit automate autosatisfait qui ne regarde pas plus loin que le bout de son nez que tu es, correspondait au profil qu’il recherchait, s’il n’était pas mieux sans toi, et s’il en avait quoi que ce soit à foutre, de sa carrière ? Last but not least, ce que tu crois savoir de Marley, et à quel endroit de sa cheville tu crois arriver ?!

– Et tout ça, votre état d’esprit à ce moment-là, vous êtes parvenu à le lui dissimuler ?

– Oui, j’ai fait quelques progrès. Les séances passées m’ont été très utiles.

– Bien… Continuez. Le garçon qui était avec elle ne disait toujours rien ?

– Rien, muet comme une carpe. La potiche au masculin, avec ce petit regard idiot et creux pour accompagner son silence. Mais on en a déjà parlé : chacun est comme il est, je ne juge personne.

– Pourtant, vous sélectionnez.

– En effet.

– Comment pouvez-vous sélectionner sans juger ?

– J’observe avec bienveillance, puis je vérifie la conformité entre ce que j’ai observé et ce que je recherche.

– C’est une approche systématique. Vous m’avez dit plusieurs fois que vous détestiez tout système…

– En effet, mais ce n’est pas systématique dans la mesure où je n’ai pas la prétention d’avoir répertorié tous les comportements humains. En plus, je tiens compte des circonstances : si ça se trouve, ce type était juste un peu moins en forme que d’habitude après sa bête journée de taf abrutissant. Et puis, parfois c’est mieux d’observer sans rien dire dans un premier temps. Or, lui ne me jugeait clairement pas. Enfin, mes critères d’appréciation sont très larges, et certains caractères qui m’intéressent sont même ouvertement en conflit avec mes propres tropismes.

– Bien… A ce moment-là, étiez-vous déjà parvenu à localiser un micro ou une caméra sur votre interlocutrice ?

– A vrai dire, je n’y prêtais plus attention. Remarquez, d’autres utilisent simplement leur GSM, bien planqués dans leur housse. Il y a même des stratagèmes plus classiques : je me souviens d’un jeune trouduc qui voulait sortir avec moi. Il m’avait fixé rendez-vous dans un café près des halles Saint-Géry, et c’est lui, quand nous sommes entrés, qui a tenu à sélectionner la table où nous irions nous asseoir, à droite et à l’arrière, à l’écart de la foule. Près du mur, sur la table juste à côté, légèrement en retrait, était déjà assis un type de vingt-cinq, trente ans. Il n’a pas arrêté de prendre des notes, et il n’en prenait que quand c’est moi qui parlais. Avant cela, un autre, escort professionnel… estonien, je crois… enfin, de ces régions-là en tout cas, m’avait emmené un soir dans un autre café, à deux pas de Montgomery. On avait discuté deux bonnes heures et en sortant, il m’avait montré le chemin vers son appart. Il s’est arrêté brièvement au rond-point. On s’est embrassé, puis tout à coup, j’ai constaté que deux mètres devant nous, il y avait deux types dans une voiture à l’arrêt, dont l’un prenait des photos avec un appareil photo professionnel. Je l’ai fixé du regard, le conducteur a allumé le moteur, et ils sont partis du tac au tac.

– Ces jeunes hommes, vous leur avez parlé de vos impressions ?

– Pour que j’aie l’air d’un fou, et puis quoi encore ?

– Vous avez déjà évoqué l’analogie que vous faites avec le Truman Show. Nous examinerons cela ultérieurement. Parlez-moi encore de cette fille…

– C’était visiblement une bourge moyenne. Propre sur elle, mais si commune : connaissance de l’actualité moyenne, de la langue française moyenne, ouverture d’esprit très moyenne à basse, conformité au moule totale, capacité d’autodérision et d’auto-analyse nulle, et par conséquent très grande appétence à faire la leçon aux autres. Elle ne prêtait d’attention qu’au cadre normatif, pas du tout à l’individu. Oui, c’était une bourge moyenne !

– Vous avez testé sa connaissance du français ?…

– Je lui ai balancé Molière à la gueule quand elle m’a parlé du type qui se refermait sur lui-même : pas de réaction… Et quand j’ai énoncé ‘misanthrope’, le terme lui semblait inconnu. J’avais envie de lui dire : qu’est-ce que ça peut te foutre, en quoi ça te concerne ? Il a rejoint l’Etat islamique ? Kubrick était misanthrope parmi les misanthropes, grognasse ! Tu connais ? Mais peut-être que lui, s’il avait vu quelqu’un se noyer sous ses yeux, ou une demeurée comme toi se faire tabasser dans une station de métro, il serait intervenu, contrairement au lambda sociable dont tu fais ton standard social. Je me suis retenu : ça n’en valait pas la peine. Elle m’aurait parlé d’Asperger, et tutti quanti : basta !

– L’autisme Asperger ?

– Elle est d’un kitsch, cette expression, quand on l’utilise à tort et à travers. Je vais t’en donner, du misanthrope et du sociable, Barbie de mes deux ! Ca connaît pas un iota du mec ou de ses désirs, ça cherche aucunement à mieux les connaître, ça se mêle de ce qui ne la regarde pas comme un amant détraqué qui épie sa belle au milieu de la nuit. A la première occasion, ça se répand à propos de l’intéressé en son absence. Ça ne supporterait pas un dixième du paternalisme maternant infect que ça inflige, mais ça sait mieux que lui ce qui est bon pour lui, ça vient avec sa putain de norme, que ça n’a jamais mis en question, et ça intime d’entrer dans la cage qui va avec : « tiens, voici pour toi, tu seras bien, tu verras»…

– La plupart des gens fonctionnent par catégorie. C’est nécessaire pour pouvoir fonctionner.

– Que la plupart des gens aillent se faire foutre : c’est par leur faute que ce système tient bon !

– Si vous essayiez, pourriez-vous prendre la peine d’apprendre à mieux connaître cette fille ?

– Contre toute évidence, je continue d’avoir foi en l’humanité, mais à quoi bon sur de telles bases ? On m’a déjà fait perdre assez de temps comme ça.

– OK… A part ça, vous avez encore fait des rêves inhabituels dernièrement ?

– Je vous ai déjà raconté le premier. Avant-hier, j’en ai fait un autre. C’était pas le même mec. C’était mon blondinet d’amour. C’était la toute première fois qu’il m’apparaissait comme ça. Mais ce rêve-ci était plus étrange que l’autre.

– Comment ça ?

– Il y avait tous les ingrédients usuels : visages connus, figures et idées récurrentes du moment décontextualisées, et cætera. Mais il n’y avait pas d’archétype du monstre, pas de désir lancinant inassouvi : il paraissait beaucoup plus réel. C’en en cela qu’il m’a paru étrange.

– Continuez…

– Par exemple, j’avais regardé le Saint-Laurent de Bonello la veille. Or, dans mon rêve, mon blond évoluait dans le milieu de la mode. Autre exemple : le blanchiment de l’argent de la cocaïne, dont je vous ai parlé le mois dernier. Vous vous souvenez ? Les Etats qui ont décidé d’intégrer le chiffre d’affaire de la drogue et de la prostitution à leur PIB ?…

– Ok, racontez-moi l’intégralité…

– Celui-ci était assez court, en fait, parce que je me suis réveillé avec une crampe à la jambe.

– Allez-y quand même…

– Donc, j’étais dans une petite pièce tout ce qu’il y a de plus commun, sans attribut particulier si ce n’est une petite armoire blanche adossée au mur adjacent à l’entrée. Il devait y avoir deux ou trois personnes autour de moi, qui discutaient de choses et d’autres sans importance. Puis Jimmy est entré, la bite semi-dure à l’air. Enfin, excusez-moi…

– Ne vous en faites pas, continuez…

– Le personnage que j’incarnais s’est immédiatement penché vers elle, mais il ressentait une gêne parce que c’était strictement professionnel et que ses intentions étaient autres. Elle puait la pisse fraîche, une information qu’il n’a pas manquer de répercuter à l’assistance. Après ça, il s’est relevé. Il… Je… J’ai zieuté le petit éphèbe en détails. Et justement, un détail troublant a attiré mon regard : son dos était couvert de poils épais : inimaginable pour mon Jimmy ! A y regarder de plus près, ils semblaient lui avoir été plus ou moins collés sur la peau. Je n’en comprenais pas le sens. Une femme d’allure austère aux cheveux noirs courts est entrée, un mètre de tailleur en bandoulière. Elle parlait le français comme une native, et sur un ton martial. Très vite, l’assistance s’est mise en mouvement et l’a suivie vers une autre pièce. « Jimmy! », ai-je lancé une première fois. Pas de réponse. Je l’avais perdu de vue. Puis j’aperçus de nouveau sa silhouette et courus jusqu’à lui : « Jimmy ! » – « Yes ! » – « I’d like to have a few words with you. Would You mind ? » – « Okay ». Mais la mégère nous interrompit. Et tandis que le top modèle prenait déjà la pause, impassible, et que les flashes commençaient à crépiter, elle se mit à vociférer : « mais c’est de l’espionnage industriel ! » Je lui ai dit que je patienterais en m’asseyant sans mot dire jusqu’à la fin de la séance photo. Elle répéta, courroucée : « mais c’est de l’espionnage industriel ! » Puis l’échange s’envenima et, percevant confusément que cette phrase ne venait pas de moi (mais de qui venait-elle alors ? Et qui était celui qui la prononçait, ou pas ?), lui répondis : « du blanchiment d’argent depuis la République dominicaine, c’est de l’espionnage industriel ? » , avant de quitter la pièce en claquant la porte. C’est alors que je me suis réveillé.

– Comment interprétez-vous ce rêve ?

– Je ne sais pas trop quel sens conférer à son scénario. En revanche, malgré les projections personnelles, une impression d’extrême réalité flottait sur l’ensemble, comme je vous l’ai dit, comme si cette scène s’était véritablement déroulée ou se déroulait à ce moment même, et si j’y avais pris part en m’infiltrant dans le corps d’un inconnu, comme si non seulement les images et les sons mais aussi les pensées intimes avaient été comprimés en paquets de gigabits charriés ensuite par le vent jusqu’à la fenêtre de ma chambre.

– Que faites-vous de vos propres projections ?

– Elles y étaient, mais qui pourra dire si elles-mêmes n’ont pas été projetées en moi ou si, plutôt qu’une fiction montée de toutes pièces par un esprit en mode nocturne, il ne s’agissait pas d’un épisode de la réalité tangible d’un autre au gré duquel des projections communes ont trouvé dans un esprit en mode veille l’occasion de s’enlacer ? Vous-même, avez-vous la moindre certitude scientifique à ce sujet ?

– Ça me rappelle ce que vous m’avez dit de la réaction de votre grand-père lorsque vous vous assoupissiez en face de lui dans le canapé du salon…

– Oui, il ne le supportait pas. Il fallait qu’il me réveille d’une manière ou d’une autre, comme si son intégrité individuelle en dépendait.

– Bon… Ecoutez, je ne pouvais vous consacrer qu’une demi-heure aujourd’hui, je vous l’avais dit. Mais nous aurons l’occasion de nous attarder un peu sur votre grand-père dans deux semaines. Qu’en dites-vous ?

– Pourquoi pas…

– Puis-je vous demandez deux cent cinquante euros, s’il-vous-plait…

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