Insoumission et fidélité idéologique…

De l’idéologie, le Larousse en ligne propose quatre définitions. Deux de celles-ci nous intéresseront ici au premier chef.

Ainsi, l’idéologie, c’est d’abord l’étude (rationnelle) des idées, en ce compris leur épistémologie, c’est-à-dire le discours (logique) sur les idées. Mais c’est aussi un « système d’idées générales constituant un corps de doctrine […] », c’est-à-dire un ensemble d’idées qui font discours. Il n’est pas rare que la sédimentation du langage aboutisse à conférer à un même mot des significations quasi antithétiques, propres, dans ce cas-ci, à rapprocher Aron de Staline, et obligeant par là même à décoder le contexte de leur utilisation et l’intention que leur attribue le locuteur, ou qu’est appelé, dans une démarche plus socratique dont s’est largement inspiré l’art contemporain, à leur attribuer le récepteur. Le décodage qui suit s’est fait sans trop de peine…

Dans un autre article, j’avais déjà évoqué la distinction que j’effectue entre idéologie (au sens second) et principes (1). En écoutant l’oraison funèbre, qui se voulait par moments élégiaque, qu’à l’occasion de la poussiérisation de feu le Líder Máximo cubain, l’amiral de l’Insoumission a prononcée hier soir au cours la Reine, cette distinction ne m’a paru que plus pertinente et édifiante, dût-elle çà et là être accueillie par « des regards de sidération bovine »…

A la décharge de l’amiral – chassez le naturel… – et de quelques autres, il convient de préciser que ne sont pas moins visés ici tous les amnésiques de circonstance qui, faisant l’impasse sur la dictature classique (c’est-à-dire compatible avec l’oligarchie) à laquelle son émergence mit fin, ainsi que sur l’embargo impérial qui conditionna son action, persistent, non sans ironie, à présenter le fidélisme comme une espèce de deus ex machina, autrement dit non pas comme « une chose qui est déterminée par une autre à exister et à agir d’une certaine façon déterminée », mais comme « une chose […] qui est et agit par la seule nécessité de sa nature » (2), tout en s’obstinant, au nom d’une neutralité empirique sans doute – curieux paradoxe ! – épurée de tout dogmatisme idéologique, cela va de soi, à relativiser ou à taire, manichéens, les bienfaits d’un régime désormais orphelin (3) avec autant d’énergie que n’en déploient ses thuriféraires, dans cet affligeant ballet de vestiges du monde bipolaire, à passer sous silence ou à minimiser ses méfaits.

S’agissant de ceux-ci, l’amiral n’était pas en reste hier soir, qui, sans la moindre réserve, scanda plusieurs fois sur le mode d’un cyclope devant une statue de Jeanne d’Arc le prénom du regretté camarade : « Fidel ! FIDEL ! ». Tout principe a ses humbles artisans, toute idéologie ses saints, et c’est la mémoire de l’un de ces monstres sacrés qu’a choisi d’honorer dans un discours à mi-chemin entre hommage politique appuyé et rouerie électorale mal calculée celui qui répète à l’envi qu’il n’a jamais été communiste. « Nos héros » et « les nôtres » y figuraient en bonne place, de même que « l’Union des Républiques socialistes russes » (sic !) et la révolution chinoise « victorieuse », « à quelques années près » (celles du « Grand Bond en Avant », concomitant à la Révolution cubaine ?), toutes deux citées sans plus d’explications dans le cadre d’un rappel contextuel des rapports de forces internationaux de « l’époque », dont seul « l’autre côté », avec ses discriminations raciales et sa mainmise impérialiste sur ses voisins directs, ressortait rachitique…

Ainsi va l’idéologie, monolithique, indivisible et roublarde. Carrée, sa catéchèse n’autorise pas la nuance, car comment la nuance pourrait-elle unifier ? Comment pourrait-elle souder les parties du Tout-Partie ? La nuance ne saurait être l’opium des masses. Car les masses sont idiotes, et elles doivent marcher droit !

Indéniablement, la souveraineté populaire est un principe. Mais s’affranchir de toute tutelle extérieure suffit-il pour le réaliser ? Un guide suprême, reliquat hobbesien d’une certaine rhétorique gauchiste peu connue pour son affection de l’insoumission, suffirait-il à l’incarner ? Si éclairé que puisse être son despotisme, n’en est-il pas intrinsèquement une forme de négation ? Et sur quelles bases autres que son idéologie, c’est-à-dire ce qui n’est jamais susceptible d’entraîner véritablement qu’une partie du Tout, celui qui justifie le despotisme ici mais le condamne là peut-il fonder sa cohérence intellectuelle et sa méthode ?…

La liberté d’expression est un autre principe. Ce principe, en théorie consacré pour chaque individu dans un environnement commun, et celui de la souveraineté populaire, qui s’applique au commun de cet environnement, ne sont en rien antinomiques. C’est la rigidité de la doctrine fidéliste qui a imposé en l’occurrence de l’enchaîner au nom d’un commun qu’elle a souverainement défini comme incompatible avec la dissension individuelle, dès lors qu’à son estime, cette dernière ne pouvait résulter que de tentatives de subversion extérieures. Or, toute doctrine est rigide à sa manière : il suffit, pour s’en convaincre, d’examiner le sort médiatique réservé aux anti-européistes dans des Etats réputés démocratiques, ainsi que la rigueur budgétaire et financière dogmatique qui,  indépendamment de toute idéologie, a amené certains de ceux-ci à le devenir. A l’inverse, les principes, eux, sont dynamiques. Ils interagissent, et de leur interaction peuvent émerger une très grande diversité de combinaisons, parmi lesquelles des combinaisons nouvelles, concrètes, qui ne requièrent pas de recourir aux rouleaux compresseurs des idéologies, tous constitutifs de pensée unique en puissance, c’est-à-dire tous inaltérables et voués à leur destruction réciproque.

Les idéologies s’affrontent et vacillent en bloc, souvent au détriment des principes qu’elles prétendent porter, tandis que les principes en tant que tels peuvent certes s’opposer, mais aussi s’influencer et subsister, créant des formes bâtardes qui ne renient pas ce qui les fonde. La devise républicaine française, prise dans son intégralité, repose sur une telle bâtardise, dont l’idéologie prédominante actuelle, celle qui, aux bœufs ne déplaise, parce qu’elle croit avoir écarté toutes les autres par la raison du pognon, postule et cherche à convaincre qu’elle n’en est pas une, met à mal chacune des composantes, chacun des principes, et ce au sein même d’une République dont la Constitution, pareillement à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, par exemple, se compose bien plus d’une énumération organisée de principes qu’elle n’impose un chapelet doctrinal.

Les doctrines, les idéologies, sont aux principes ce que les corsets d’antan sont aux seins nus : l’imposition sélective d’une restriction de mouvement de nature à entraver l’accès au lait de la vie. Elles sont révolutionnaires pourtant, en ce qu’elles ne cessent désespérément, depuis deux siècles au moins, de tourner en rond, se répondant l’une l’autre dans un circuit fermé qui se voudrait perpétuel, leur rigidité étant telle qu’elles ne peuvent manquer de susciter leur opposé. Les idéologies sont des farces simplificatrices, des fixations obsessionnelles, qui ne servent que ceux qui les élaborent et qu’elles font vivre. Si elle ne s’écrit pas au moyen de principes désormais, l’Histoire se condamnerait donc à demeurer le trou béant de l’absurdité, du fond duquel une voix malicieuse murmurerait en boucle de manière lancinante : « point n’est besoin de réussir pour persévérer »…

Ogre oppressif, libérateur passionné : que ta momie aille en paix, Fidel ! …

 

__________________

(1) Lire : https://yannickbaele.wordpress.com/2016/04/27/the-forbidden-peace-of-mind-2/

(2) Spinoza, Lettre LVIII, à G.H. Schuller, 1674 (trad. E. Saisset)

(3) Lire : http://www.lalibre.be/debats/opinions/l-insupportable-hommage-de-jean-claude-juncker-a-fidel-castro-un-crachat-a-la-face-de-ses-victimes-5839ec05cd70a4454c05c546

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