Edward Bernays attisait l’animus guerrier, Patrick Cohen point…

A entendre le second, toutefois, on se dit parfois qu’ils partagent le même métier.

Le 13 mars, lundi dernier donc, Cohen consacrait son édito matinal (1) à un curieux animal politique, à l’estime de plus d’un de ses confrères : François Asselineau. Ce dernier est le président – le gourou, diraient ceux-là – d’un parti qu’il a lui-même fondé, il y a précisément dix ans, l’Union populaire républicaine (UPR). Auparavant, il avait exercé plusieurs fonctions officielles aux côtés de diverses personnalités politiques de droite (2), certaines plus controversées que d’autres, d’abord au niveau national puis à l’échelon local, et avait lui-même été élu conseiller de Paris en 2001.

Quoiqu’en progression constante en termes d’adhérents, selon les dires de son fondateur, ledit parti s’est plaint à maintes reprises de faire l’objet d’une censure quasi totale de la part des médias nationaux, et en tout cas d’être discriminé par rapport à d’autres partis de même taille (3), a fortiori l’un ou l’autre agrégat indistinct sorti de nulle part, où le culte de la personnalité, qu’on lui reproche par ailleurs de cultiver, est bien plus prégnant. Il a donc dû miser sur un activisme électronique particulièrement aiguisé pour se faire connaître du grand nombre, et ses cadres, faute de pouvoir goûter aux délices des studios de radio et des plateaux de télé, se montrer particulièrement rusés pour faire entendre leur voix malgré tout, toujours de manière posée et courtoise, le plus souvent par l’entremise de questions d’auditeurs, une méthode qui, bien que rendue nécessaire par cette sélectivité médiatique sans commune mesure, a fini par ulcérer plus d’une grosse pointure dans le milieu.

Pour la première fois, peut-être indirectement par la grâce d’un ancien cacique de droite avec qui il s’était brouillé autrefois, Asselineau vient d’obtenir les parrainages nécessaires au dépôt officiel de sa candidature à la présidence de la République, ce qui semble avoir suffi à faire perdre leurs nerfs à plusieurs journalistes chevronnés. C’est dans ce contexte que s’inscrivait l’édito à peine hargneux de Cohen :

Trois jours plus tard, le pape de la matinale radio de France Inter – ce sobriquet, comme nous le verrons plus loin, n’est pas anodin – récidivait en qualifiant Asselineau d’ « hurluberlu » (4). Comme le démontre notamment l’édito injurieux déclamé le 9 mars par son compère ès basses œuvres Thréard sur une radio privée concurrente (5), le recours à ce type de pratiques n’est pas l’apanage du seul Cohen, mais c’est néanmoins à lui que nous nous intéresserons ici, dès lors qu’il nous semble que les griefs qu’appelle son manque de professionnalisme patenté sont d’autant plus lourds de conséquences que l’homme à la liste noire (6) officie sur le service dit public, et que gros matou léché comme pitbull parfois forcené (7) ont eu à faire les frais des biais récurrents qui amènent l’intéressé à privilégier sa propre obsession du politiquement correct, celui qui considère qu’il n’est de violence que prolétaire, à une équanimité à l’égard des invités, voire même aux faits, comme c’est le cas ici. C’est pourtant dans le cas dudit matou qu’il a poussé l’indignité à son paroxysme, en le bombardant d’ondes négatives sans même avoir la décence de lui faire face, en dépit de son statut de candidat, désormais attesté.

Mais ce n’est pas tant la personne d’Asselineau que, ce faisant, Cohen renvoie dans les cordes que le projet que son parti est objectivement le seul à porter, à savoir une sortie raisonnée mais déterminée et sans équivoque de l’euro, de l’Union européenne et de l’OTAN. Et le camouflet préfectoral qu’il inflige ab ante à ce projet, bien plus qu’à un matou au cuir endurci, il l’adresse à tous ceux qui imputent à la marche forcée induite par les derniers traités européens en date un déficit démocratique tel que plus rien ne permet, depuis Lisbonne, de distinguer une politique de droite d’une politique dite de gauche, un recul historique tel que des transferts de souveraineté législative vers un parlement croupion sont supposés faire illusion de démocratie, sur fond d’interdiction absolue de débattre ouvertement, de manière sereine, adulte et équitable, comme ce fut plus ou moins le cas à l’aube de la signature du traité de Maastricht, de la problématique la plus fondamentale qui soit : sommes-nous encore, en tant que collectivité d’individus réputés égaux, maîtres de notre propre destin ? Sommes-nous encore individus-citoyens ? Sinon, comment nous qualifier au juste ? Et quel est cet inquiétant entre-deux, quelles sont ces étranges limbes, à travers lesquelles nous galopons frénétiquement comme une nymphe Europe semi-démembrée sur un minotaure débridé qui, fuyant le Juste-Lipse comme un labyrinthe kafkaïen, semblerait lui aussi tout droit sorti de quelque dantesque enfer où, aujourd’hui comme hier, l’on s’entre-flagellerait à l’envi au rythme du Greed Is Good du In God We Trust, qui ferait la pluie et la pluie en attendant que nuit et brouillard prennent le relais ? Patience…

D’autres, avec bien plus de brio et de technicité que moi, pauvre blogueur, s’échinent régulièrement à dénoncer des travers trop communément partagés au sein d’une profession redoutablement plurielle dans son mimétisme, qui, outre la voix d’un pouvoir de type séculier (8), tantôt diffuse, tantôt affirmée, autosuggérée parfois sans doute, consensuelle dans sa consanguinité spirituelle en tout cas, ne semble plus écouter qu’elle-même et ne plus émettre que par autosuffisance. Lorsque ceux qui la critiquent obtiennent de sa part une quelconque réaction, le mépris infantile qui leur est opposé avec morgue (9), la réitération consciente d’erreurs ou de boniments revendiquée comme un droit ou un privilège spécifique plutôt que reconnue comme une faute, en plus de souligner la vanité littérale de tout exercice comme celui-ci, indiquent à suffisance le sentiment de toute-puissance dont ces journaleux-là sont empreints : comment diable « perseverare diabolicum » pourrait-il avoir été écrit pour eux (elles) ? Imagine-t-on, par exemples, notaire, avocat, médecin, procureur, ou flic, étaler au grand jour leur irrespect répété de leurs déontologies respectives ? Soyons sérieux : bien sûr que oui, dans une civilisation financière en crise incantatoire qui confère au billet plus d’importance qu’à tout autre papier, fût-ce la Constitution.

Telle est la crise. Tel est le Mal. Pourquoi la coterie médiatique y échapperait-elle ? A la différence de ces professions réglementées ou assermentées, son éthique de papier à elle semble infuse, donc malléable, charte de Munich nonobstant (10), tant son application demeure facultative, et rivalisant, quant à lui, avec les pouvoirs constitués, son impact social est autrement plus déterminant, son interférence nuisible, excepté dans une perspective huntingtonienne fondée sur l’apathie régulée (11), dont les plus pervers parmi ceux qui aspirent à poser leur séant à l’Elysée rêvent désormais ouvertement, advienne à terme que pourra. Sont-ce là circonstances atténuantes ?

Certes, le Code civil s’applique aux journalistes comme à tout un chacun, mais Patrick Cohen l’a-t-il jamais enfreint ? N’est-il pas Munichois, après tout ? Répondre à cette question sur base de cet édito uniquement est bien plus malaisé qu’il n’y paraît. Car le gardien de l’orthodoxie a de la bouteille. Toutefois, s’il s’imagine s’être contenté de caboter en eaux éthiques sans jamais atteindre le sombre rivage de la désinformation ou de la diffamation, il aura sans doute feint d’ignorer que cette bouteille d’acide qu’il venait de jeter à la mer était surtout une réponse du pêcheur à la pêcheuse – de quelle vergogne le primus inter impares de l’UPR n’a-t-il fait preuve lorsqu’il a, lors de sa conférence de presse du 10 mars, eu l’affront de le poser nommément, lui, Cohen Patrick, en antithèse de l’éthique journalistique ? – et, à ce titre, un majeur en érection à l’attention de son auditoire, voire une quenelle, allez savoir.

En effet, borborygmes, mine sévère, tons tour à tour dubitatif, dédaigneux, ou encore contestataire, assortis à une entrée en matière qui, quoique potentiellement intimidante pour « les petits maires » visés, se veut neutre cependant, peuvent, de par la difficulté de les rendre tangibles et de les associer à une intention précise, n’avoir rien de répréhensible en tant que tels, le DJ-journaliste peut, sans commettre de faute particulière, passer à un rythme cadencé des extraits décontextualisés de conférences comme un serveur de Chez Léon les plats, en se contentant de les annoncer, il peut même conclure par une ironique invite à voter UPR sans que cette ironie puisse explicitement se déduire de son propos et donc lui être imputée, et sans qu’il puisse être démontré avec certitude que l’apparence de propagande y contenue ne relevait pas de l’ironie – un tour de force magistral ! –, il n’en demeure pas moins que les auditeurs les moins instruits, les plus passifs, ou les plus occupés, en sont réduits à spéculer quant à la véracité des affirmations ainsi livrées littéralement en pâture, lorsque la facilité, sarcasme aidant, ne les amène pas tout simplement, par bon sens suggéré, à gober ce que Cohen, insistant sur le caractère selon lui obsessionnel des harangues asseliniennes sans en évaluer le moins du monde la teneur, se sera soigneusement gardé de présenter comme des contre-vérités… ou des vérités, au demeurant.

Et c’est ainsi que, de la même façon que démonter un slogan d’extrême-droite ou un procès d’intention de BHL ficelé à la va-vite, requiert, en règle générale, un argumentaire détaillé et minutieux, rétablir une certaine factualité dans ses droits à l’écoute d’un tel édito – qui, que je sache, ne relevait ni de l’art, ni de l’Absurde – oblige souvent à rédiger un court essai…

« François Asselineau, donc, a un objectif – la sortie de la France de l’Union européenne – et une obsession : ce qu’il appelle la mainmise des Etats-Unis sur les affaires du monde »

C’est faux : comme précisé supra, l’objectif de son parti est triple. Invoquer, au nom de la France, le fameux article 50 du T.U.E., y occupe en effet une place de choix, mais rien dans une telle proposition n’enfreint le cadre démocratique, encore moins par les temps qui courent, sauf à la considérer hérétique, et à inscrire dans la loi l’hérésie comme un péché irrédemptible. L’option Asselineau en la matière n’est que l’une des conséquences logiques des dérives funestes dont une U.E. de plus en plus autoritaire a été, ces dix dernières années la maîtresse d’œuvre, confirmant à plus d’un titre les objections formulées par Philippe Séguin devant l’Assemblée nationale lors du brillantissime discours fleuve qu’il y tint le 5 mai 1992.

Quant à la prétendue obsession personnelle d’Asselineau, qui est allé à la source pour écouter plusieurs de ses longues conférences ainsi que ses analyses de l’actualité, plutôt que de piocher çà et là quelques propos iconoclastes, sait que celles-ci reflètent le désir d’un monde multipolaire, c’est-à-dire égalitaire, qui redorerait le blason passablement taché de l’ONU, et tournerait la page de la primauté des Etats-Unis. Contester cette primauté agressive, dont le Project For A New American Century, par exemple, co-écrit en 1997 par certains de ceux qui deviendraient les architectes de l’invasion de l’Irak au printemps 2003, ne fait pas mystère, paraît futile. Mais tout argument est le bienvenu, Monsieur Cohen.

« François Asselineau explique donc à longueur de conférences que les pères de la construction européenne ont été financés par la CIA [ton dubitatif] »

Vu le mode pour le moins brouillon de votre édito, on ne sait trop, Monsieur Cohen, où se situe exactement votre réfutation. Aurait-il tort de le faire ? Dans l’affirmative, que n’incriminez-vous pareillement cet article du Telegraph du 19 septembre 2000 (12) qu’Asselineau se plaît à citer plus souvent qu’à son tour, lequel faisait état d’archives secrètes rendues publiques alors, qui confirmeraient que Robert Schuman, notamment, a été financé par la CIA du très conservateur Dulles durant les années cinquante, et que ces financements occultes se seraient poursuivis durant la décennie suivante ? Ceci, d’ailleurs, eu égard aux finalités du plan Marshall, ne devrait, en réalité, surprendre personne. Cet article, de même que Circus Politicus (13), le livre publié en 2012 par  Deloire (devenu entre-temps directeur de Reporters sans frontières) et Dubois, qui développe les mêmes thèses, aurait-il pu échapper à votre œil de lynx ? Ou avez-vous, contrevenant au troisième devoir du journaliste, selon la Charte de Munich (14), choisi d’en faire abstraction ? Si oui, peut-être aviez-vous une bonne raison pour ce faire. Peut-être vos investigations vous ont-elles amené à conclure que l’article du Telegraph n’a pas relaté fidèlement le contenu des archives dont question, ou avez-vous obtenu de nouveaux documents qui contredisent ces dernières. Auriez-vous l’amabilité de nous dire ce qu’il est, Monsieur Cohen ?

« Si nous avons procédé à l’élargissement des pays de l’est, c’est parce que les Etats-Unis l’ont exigé. »

L’extrait qui suit est issu d’un livre d’entretiens entre Denis Jeambar, ancien journaliste, et Claude Allègre, ancien ministre PS (15) :

Denis Jeambar : « Je pense comme vous que nous avons été bernés et trop conciliants. Les autres nous disaient que nous étions les penseurs de l’Europe, et nous l’avons cru trop facilement. Vieille vanité française ! Mais, aujourd’hui, que faut-il faire ? Exclure l’Angleterre de l’Europe ? »

Claude Allègre : « Il faut être prêt à le faire. Ce ne doit pas être en tout cas un tabou. Je crois que nous ne ferons pas avancer la construction politique de l’Europe sans avoir rendu cette hypothèse crédible. Et d’abord aux yeux des Anglais eux-mêmes. Je dirais presque dans l’intérêt du peuple anglais lui-même. J’attends avec impatience et curiosité l’arrivée des travaillistes anglais au pouvoir. J’espère qu’ils vont modifier cette image de l’Angleterre porte-drapeau de l’ultralibéralisme ! »

D.J. : « Pour en revenir aux limites de l’Europe, approuvez-vous l’élargissement à l’Autriche, à la Suède, à la Finlande ? »

C.A. : « Mais c’est la même stratégie ! Sous la pression des Anglais conservateurs, on élargit l’espace commercial pour ne pas approfondir l’Europe politique, on dilue. Qui nous fera croire que nous pourrons organiser une Europe politique à trente, alors qu’on n’a pas su le faire à dix ? […] Je suis, bien entendu, favorable à l’adhésion de ces pays, mais pas dans la hâte qui a présidé à leur entrée dans l’Union. »

D.J. : « Le processus ne va pas s’arrêter. On parle déjà de Malte, de la Turquie, de la Pologne, de la Hongrie, de la République tchèque, de la Slovénie, en attendant la Bulgarie, la Roumanie, l’Albanie, et puis ensuite peut-être la Russie, l’Ukraine, etc. »

C.A. : « Pourquoi vous arrêter ? Après la Turquie, pourquoi pas la Syrie ou la Géorgie, Israël, l’Irak, l’Iran, l’Egypte, le Maghreb ! De proche en proche, et pour chacun, nous pouvons développer des arguments ‘convaincants’.

Alors, je pose la question : l’Europe est-elle destinée à devenir le cobaye de la mondialisation, cet espace sans loi, sans contrôle, si ce n’est celui qu’exerce le marché (donc les marchands) ? L’Europe va-t-elle devenir le symbole de la disparition des nations, du politique, et le royaume du n’importe quoi ? Bref, va-t-elle incarner le contraire de ce que nous sommes, nous qui, tout de même, avons inventé la cité, la république, la démocratie ? »

D.J. : « Je vous le demande ! »

C.A. : « Si nous ne faisons rien, la logique de la mondialisation par la dissolution politique est en marche. […] Pas d’élargissement sans approfondissement de l’Europe politique […]. »

Cette maxime, Monsieur Cohen, était sur toutes les lèvres lorsque ce livre a paru. Et, où Allègre voyait la funeste influence mercantiliste de Londres, qui cherchait à contrecarrer tout approfondissement politique, maints autres, les plus chauds partisans d’une Europe fédérale, en Belgique notamment, se désolaient du piège que leur tendait Washington en accélérant sans cesse les adhésions de pays de l’est à l’OTAN. Un haut gradé français aurait résumé ainsi la situation en 2003 : « c’est l’OTAN qui donne le rythme, et l’UE court derrière » (16). Ici aussi, il s’agissait, à l’époque déjà, d’un secret de polichinelle vérifié par les faits : l’adhésion de ces pays à l’Union européenne a été hâtée elle aussi au motif que les laisser baigner trop longtemps dans le bain militariste états-unien rendrait d’autant plus ardue leur assimilation à cette dernière, et les rendrait d’autant plus susceptibles de privilégier Washington, aux dépens de Bruxelles. Etes-vous en mesure, Monsieur Cohen, de prendre conscience de l’effet dévastateur sur le débat public du rétrécissement illimité de la parole autorisée ? Pouvez-vous imaginer ce à quoi sont susceptibles de mener les embargos les plus folkloriques sur la confrontation par la dispute si même les vérités les plus banales d’il y a vingt ans sont dorénavant mises sous scellés ?

« Pareil pour les médias : si Asselineau veut nationaliser TF1, c’est parce que :

« il n’est pas normal que les propriétaires de TF1 soient pour une large part des fonds de pension américains. » »

Parmi les principaux actionnaires de TF1, mentionnés sur la capture d’écran ci-dessus, quatre sont des hedge funds à capitaux majoritairement états-uniens, ou en tout cas anglo-saxons (Newton, Lazard, Federated Global, Dimensional). Ainsi, Newton Investment Management Ltd., par exemple, est une filiale de Bank of New York Mellon Corporation (BNY Mellon). Ensemble, ces quatre fonds détiennent 11,61 % des parts de la chaîne. A cela, il convient d’ajouter l’influence que sont susceptibles d’exercer sur le groupe Bouygues lui-même ses principaux actionnaires états-uniens (17), à savoir First Eagle Investment Management LLC (5,42 %), Vanguard Group (1,19 %), qui détient par ailleurs plus de 10 % de Lazard (18), et BlackRock Fund Advisors (0,90 %). DNCA Finance, détenu à 70 % par Natixis, possède avec cette dernière en nom propre près de 10 % des actions de TF1. Or, Natixis est détenu à 71 % par la Banque populaire Caisse d’Epargne (BPCE), et n’est donc pas concernée par l’affirmation d’Asselineau.

Conclusion : les fonds de pension pointés du doigt par ce dernier détiennent en effet une part non négligeable de la première chaîne de télévision de France. La question de la « normalité » d’une telle configuration est d’ordre politique, et ne peut être balayée d’un revers de main. Certes, la nature financière de notre chère civilisation, c’est-à-dire la victoire temporaire de la mentalité commerciale anglo-saxonne, indépendamment du nombre de parts que tel ou tel fonds rapace détient dans telle ou telle entreprise, rend peu probable l’hypothèse selon laquelle la direction de TF1 effectuerait des choix de programmation radicalement différents si lesdits fonds étaient absents de son actionnariat. La question de l’inféodation économique des médias (d’information) et de leur concentration est bien plus générale (19), et que vous ne vous y intéressiez pas, Monsieur Cohen, ne devrait pas empêcher un candidat qui prône l’application du programme du Conseil national de la Résistance, en ce compris sa ferme résolution d’abolir toutes les féodalités économiques, d’y prêter  quelqu’attention.

Et quid du Dalai Lama ?

« Le Dalai Lama est un agent américain. »

[ton à la fois incrédule et approbateur] Ah, oui.

Contestez-vous cette information, Monsieur Cohen ? Ou vous cantonniez-vous une fois de plus à la satire de ce que vous percevez comme une obsession chez celui dont vous dressez, par montage audio à charge, l’idée que vous vous faites d’un portrait de candidat à la présidentielle ? Si vous la contestez bel et bien, peut-être trouverez-vous dans l’article que Libération a consacré au sujet en 1998 (20), ou dans celui, de peu postérieur, du New York Times (21), matière à pénitence, à moins que vous n’y voyiez une nouvelle illustration de la légendaire action philanthropique de la CIA. Quoi qu’il en soit, votre esprit critique à l’affût de toute forme de bigoterie, et votre haute estime de la laïcité, soient louées…

Et n’allez pas chauffer Asselineau sur le Front national…

« [ton agressif et accusateur] Qui a financé le Front national entre ’85 et ’92 ? C’est Monsieur Pierre Ceyrac, qui était membre de CAUSA International, le bras financier de la secte Moon ! CAUSA International, c’est la CIA et c’est la famille Bush qui est derrière. »

[ton dépité] Et voilà…

Le nom de Robert Parry vous est-il familier, Monsieur Cohen ? Théoriquement, c’est l’un de vos confrères. Lauréat du Prix George-Polk en 1984 ainsi que de la médaille I.F. Stone pour l’Indépendance journalistique en 2015, ce journaliste d’investigation restera à jamais associé au scandale Iran/Contras, qui révéla entre autres choses un trafic de cocaïne orchestré par la CIA pour financer la sanguinaire milice de la Réaction au Nicaragua, ainsi que le contournement illégal, par cette même CIA, de l’embargo US criminel qui frappait l’Iran.

Vous trouverez dans l’impressionnante série d’articles (22) que Parry a consacrés à la secte Moon (dont certains portent des titres aussi évocateurs que « The Moon-Bush Cash Conduit » ou encore « Moon/Bush Ongoing Crime Enterprise ») toutes les informations qui vous permettront non seulement de valider l’assertion d’Asselineau, mais aussi d’établir une ligne du temps des relations troubles entre ce gourou-là et le personnel politique conservateur des Etats-Unis, depuis Nixon, dont Bush était, rappelons-le, le bras droit au sein du Comité national républicain (RNC). Cet entrelacs de relations au plus haut niveau de l’appareil d’Etat états-unien, le militantisme anti-communiste prosélytique de la secte, et le fait que l’agence de renseignement sud-coréenne a été fondée par l’un de ses anciens membres, s’ajoutent à la nomination de Bush Senior à la tête de la CIA, en 1976, et à la publication de rapports établis par cette dernière à propos des activités de la secte (dont Parry cite des extraits dans ses articles) pour écarter toute lointaine – et, à vrai dire, surréaliste – éventualité que ladite agence de renseignement n’aurait pas été mêlée de près, d’une manière ou d’une autre, aux activités de Moon.

Quant aux liens que Ceyrac, cité par Asselineau, entretenait avec cette dernière, ils ont été corroborés par quantité de sources conventionnelles à l’occasion de la récente entrevue avortée entre Trump et Le Pen, à New York, à laquelle le premier nommé était supposé prendre part (23). A ce jour, en revanche, les liens qu’Eric Trump, l’un des héritiers du célèbre animateur de téléréalité, désormais cogestionnaire en théorie du pseudo-empire financier homonyme, entretenait jusqu’il y a peu avec le cadet de la lignée Moon semblent, eux, être passés plus inaperçus (24)…

On notera, en tout état de cause, que même disculper Asselineau d’éventuelles accointances avec le FN semble chez certains se faire dans la douleur…

***

Monsieur Cohen, vous n’êtes pas simple pigiste. Le seriez-vous, nous vous pardonnerions ces innombrables écarts après avoir pris connaissance par le menu des conditions de forçat qui vous seraient imposées dans ce cas (25). Vous êtes l’une des figures de proue du navire France Inter. De deux choses l’une : soit vous êtes vous-même endoctriné, et les limites intellectuelles que vous vous assignez sont désespérément proches du bout de votre organe olfactif, soit votre cynisme est sans limite. Dans les deux cas, force vous sera de reconnaître que le contraste entre ce que les devoirs les plus élémentaires qui accompagnent votre métier, à l’étrave desquels le respect de la vérité, en raison du droit que le public a de la connaître (article 1 de la Charte munichoise), eussent dû vous imposer, et la tribune personnelle, revancharde et a priori vindicative, en laquelle s’est mué, à l’exclusion de tout autre paramètre, votre mémorable édito tout de flou artistique, est proprement consternant !

Ce dernier a ceci de remarquablement novateur, de résolument inédit, en effet, qu’il transcende allègrement post-réalité, prétendue objectivité, et fact-checking, automatisé ou non, toute catégories déjà désuètes, en égarant le propos, qui n’est vraiment ni relation, ni commentaire, ni critique, dans un marais d’idéologie politique toujours aussi inassumé, mais dont les codes, cette fois, relèvent de domaines jusqu’ici inexplorés dans le cadre de votre profession : la psychologie pure, le langage corporel et les sons primitifs. Le mensonge éhonté, l’information dirigée présentée comme objective, étaient une négation de la vérité, qu’elle soit factuelle ou plurielle. Ce nouveau champ des possibles est, tout en étant la négation de cette négation, distinct du primo-nié : c’est l’Abraxas du journalisme. Il n’y a pas d’au-dessus !

La veille de votre performance, le Syndicat national des journalistes français, celui-là même dont l’ancêtre avait arrêté les principes établis à Munich, adoptés conjointement par ses équivalents de plusieurs pays européens, parmi lesquels le mien, publiait « dix propositions pour sauver l’information » (26). La création d’une instance nationale de déontologie y apparaît en toute première place. Plus révolutionnaire serait sans doute « le conditionnement des aides publiques au respect des règles d’éthique, d’indépendance, et [des] lois sociales communes à la profession », qui y figure également. Il inciterait sans aucun doute des hommes et des femmes privilégié(e)s que devrait rassembler l’exercice d’un métier passionnant et cardinal, mais qui tendent, ni plus ni moins que tout congénère qui serait placé dans leur situation mais au moins autant, à abuser d’un pouvoir énorme qui leur est confié presque sans garde-fous, à y réfléchir à deux fois avant de faire de leur boutique une éditautocratie

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(1) https://www.franceinter.fr/emissions/le-7h43/le-7h43-13-mars-2017

(2) Son CV est disponible ici : http://www.francoisasselineau.fr/p/biographie.html

(3) Lire, par exemple : https://www.upr.fr/actualite/election-presidentielle-2017/lettre-adressee-bureau-national-de-lupr-conseil-superieur-de-laudiovisuel-csa-19-septembre-2016

(4) https://www.franceinter.fr/emissions/le-7h43/le-7h43-16-mars-2017

(5) http://www.europe1.fr/emissions/ledito-politique-dyves-threard/qui-est-ce-monsieur-asselineau-2998061

Curieusement, cet édito-là a été publié le 8 mars sur le site de l’UPR.

(6) Rappel : http://www.liberation.fr/medias/2013/03/17/la-liste-de-patrick-cohen_889214

(7) Jean-Luc Mélenchon, Matinale de France Inter, 26 mars 2013 : http://www.ozap.com/photos-images/video-patrick-cohen-et-jean-luc-melenchon-4449978.html

(8) https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Nouveaux_Chiens_de_garde_(film)

(9) Illustration : http://www.acrimed.org/IMG/png/Capture_d_ecran_2015-06-30_a_16-12-35.png

(10) https://graphism.fr/la-charte-de-munich-en-affiche/

(11) M. Crozier, S. Huntington, J. Watanuki, The Crisis Of Democracy (Report on the Governability of Democracies to the Trilateral Commission), New York University Press, 1975, p. 114 : https://archive.org/stream/TheCrisisOfDemocracy-TrilateralCommission-1975/crisis_of_democracy_djvu.txt

(12) http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/europe/1356047/Euro-federalists-financed-by-US-spy-chiefs.html

(13) http://www.atlantico.fr/decryptage/schuman-monnet-fondateurs-europe-cia-circus-politicus-christophe-deloire-christophe-dubois-283741.html

(14)  « Les devoirs essentiels du journaliste dans la recherche et le commentaire des événements sont […] [de] ne pas supprimer les informations essentielles et ne pas altérer les textes et les documents […]. »

(15) Claude Allègre et Denis Jeambar, Questions de France, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1996 :

https://books.google.be/books?id=tSVj_Re63LQC&pg=PT26&lpg=PT26&dq=pas+d%27%C3%A9largissement+sans+approfondissement&source=bl&ots=YpwccM_LFQ&sig=iAJLXe7ZFOK7LwvrvtT47nA2pC8&hl=fr&sa=X&sqi=2&ved=0ahUKEwiV6dzH19zSAhVjIsAKHQXQCOYQ6AEIVTAJ#v=onepage&q=pas%20d%27%C3%A9largissement%20sans%20approfondissement&f=false

(16) Cité in : http://www.diploweb.com/UE-OTAN-quels-rapports.html

(17) https://www.zonebourse.com/BOUYGUES-4620/societe/

(18) http://www.nasdaq.com/symbol/laz/institutional-holdings

(19) http://www.acrimed.org/Medias-francais-qui-possede-quoi

(20) http://www.liberation.fr/planete/1998/09/16/le-dalai-lama-a-ete-finance-par-la-cia_245939

(21) http://www.nytimes.com/1998/10/02/world/world-news-briefs-dalai-lama-group-says-it-got-money-from-cia.html

(22) https://www.consortiumnews.com/archive/moon.html

(23) Exemple : http://oeilsurlefront.liberation.fr/actualites/2017/01/12/a-new-york-l-etonnant-compagnon-de-voyage-de-marine-le-pen_1541080

(24) https://www.dailykos.com/story/2016/8/31/1565523/-Trump-Guns-and-the-Moonies

(25) Lire :  http://www.acrimed.org/Pigistes-Nous-ne-voulons-plus-etre-les-forcats-de

(26) http://www.snj.fr/article/dix-propositions-pour-sauver-linformation-1875390313

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Transcription complète de l’édito de P. Cohen :

« Peut-être aurait-il fallu l’entendre… Je parle de François Asselineau, candidat inattendu de cette présidentielle. Sans doute aurions-nous dû lui donner la parole, ne serait-ce que pour éclairer non pas le débat [adopte un ton dédaigneux] – enfin vous verrez – mais les petits maires qui [l’ont parrainé] et lui ont permis de se présenter. François Asselineau, donc, a un objectif – la sortie de la France de l’Union européenne – et une obsession : ce qu’il appelle la mainmise des Etats-Unis sur les affaires du monde [magnéto, Serge !] :

« Ceux qui se moquent de la grandeur de la France de façon consciente ou inconsciente, ils agissent en fait pour donner tout pouvoir à l’empire euro-atlantiste dirigé depuis Washington pour dominer l’univers. »

François Asselineau explique donc à longueur de conférences que les pères de la construction européenne ont été financés par la CIA [ton dubitatif], que l’euro est une invention américaine, comme Daesh et al-Qaïda, et encore [magnéto, Serge !]

« Si nous avons procédé à l’élargissement des pays de l’est, c’est parce que les Etats-Unis l’ont exigé. »

Et pourquoi pensez-vous que la France a redécoupé ses régions ?

« L’objectif [est d’] avoir la même granulométrie que les Etats-Unis d’Amérique : les régions doivent avoir la taille d’un état des Etats-Unis, puis il faut que les communes aient la taille des counties américains. »

Pareil pour les médias : si Asselineau veut nationaliser TF1, c’est parce que :

« il n’est pas normal que les propriétaires de TF1 soient pour une large part des fonds de pension américains. »

Et quid du Dalai Lama ?

« Le Dalai Lama est un agent américain. »

[ton à la fois incrédule et approbateur] Ah, oui. Et Nicolas Dupont-Aignant, avec qui il a fait un bout de chemin jadis ?

« Monsieur Dupont-Aignant n’a jamais décrypté ce [qu’est] la construction européenne. Il n’a jamais dit qui se cache derrière, le rôle des Etats-Unis d’Amérique, jamais. Pas un mot. »

C’est louche. Et n’allez pas chauffer Asselineau sur le Front national…

« [ton agressif et accusateur] Qui a financé le Front national entre ’85 et ’92 ? C’est Monsieur Pierre Ceyrac, qui était membre de CAUSA International, le bras financier de la secte Moon ! CAUSA International, c’est la CIA et c’est la famille Bush qui est derrière. »

[ton dépité] Et voilà… Extraits des nombreuses vidéos et conférences par François Asselineau [ton enjoué], le candidat qu’il vous faut…

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Ajout du 23 mars 2017 : l’article suivant, paru le 21 mars, réfute point par point les sous-entendus véhiculés dans l’édito de Cohen, et il le fait en se basant sur des sources différentes. Il me paraît donc intéressant de le mentionner : http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/francois-asselineau-patrick-cohen-190873

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