Militant, nom commun > lat. ‘militare’, être soldat, faire son service militaire

Vous connaissez tous, je présume, l’odieuse et cynique citation à propos des troufions attribuée par triple ouï-dire à Kissinger : « military men are just dumb, stupid animals to be used as pawns in foreign policy ». Eux ne meurent pas au front, mais les militants politiques, c’est grosso modo la même chose : des pions à utiliser dans un rapport de forces des plus futiles.

Un militant, ça ne pense pas; ça accomplit les basses besognes avec entrain et ferveur, ça adhère et ça adule. C’est bête, un militant. Et c’est un ancien militant qui vous le dit. Un ancien militant atypique qui s’est adonné pendant des années à une observation sociologique pointue de l’intérieur des partis, ces antichambres d’un certain pouvoir, désormais largement révolu.

Oui, je suis passé par différents partis. Non pas par intérêt : je n’ai jamais sollicité ni convoité la moindre place sur une quelconque liste. Je ne suis pas passé de la démocratie chrétienne à l’écologie en transitant très brièvement par le libéralisme parce que l’une ou l’autre m’avait refusé quelque faveur, et je n’ai donc aucune déception ou rancœur en la matière. Je n’ai jamais été de ces petits intrigants que l’on trouve par grappes dans ces milieux-là comme dans tant d’autres. J’ai fait partie des jeunes espoirs de ceci ou de cela et de tel ou tel bureau politique, mais sans jamais en faire la demande ou y chercher la moindre gloire. Et d’autres engagements sociaux parallèles, hors de tout parti, m’ont permis de garder ma propre boussole. Personne ne m’a construit, encore moins pistonné : je me suis construit moi-même. Et c’est sans doute ce que d’aucuns me reprochent, car ça me rend incontrôlable.

Bien sûr, c’était un processus progressif au cours duquel d’autres m’ont beaucoup appris, mais au départ d’idéaux qui étaient déjà très ancrés en moi et sur base d’un engagement individuel. Il s’agissait juste de les affiner, de mieux les traduire concrètement, de leur donner forme dans un cadre commun. Quel que soit le cénacle par lequel j’ai transité, c’est à ces idéaux, à ces principes, que je suis toujours resté fidèle, et je pourrais souscrire aujourd’hui encore à l’essentiel de ce que j’écrivais alors (car, oui, j’écrivais déjà !). J’ai renié plusieurs partis, certes, mais je n’ai jamais renié les raisons de mon engagement, ni ma propre parole, et pour moi c’est primordial !

Ainsi, je me souviens – sans l’avoir relu depuis lors – des grandes lignes d’un édito paru il y a plus de vingt ans dans le mensuel de la régionale bruxelloise de ce qui s’appelait encore le parti social-chrétien, dans lequel il était déjà question de l’intégration des « jeunes de banlieue » (qui n’affichaient à l’époque aucun islamisme notoire), et dont le contenu était hautement subversif dans sa quête d’harmonie évangélique, a fortiori pour les grands bourgeois et les quelques aristos que je côtoyais alors. Atypique, vous disais-je, et no strings attached, un peu gauche ou grandiloquent parfois, mais toujours sincère…

C’est que j’ai toujours eu besoin de me démarquer. Pas pour faire le malin, ni pour me faire remarquer, mais pour me sentir vivre. Et pour tester la tolérance réelle de ceux qui m’entouraient, au-delà des belles déclarations convenues et des professions de foi creuses. La fraternité, par exemple, la fraternité humaine, on peut en faire la louange en théorie tout en la piétinant dans la pratique. Et l’esprit critique… Ah, ce grand tabou !

Ce besoin, ce souci de profondeur et de vrai, s’accommodaient très mal des unanimités factices. Ainsi, lorsque, membre du bureau politique des jeunes PSC, je rechignai à voter à main levée une résolution visant à étendre officiellement le bilinguisme à l’ensemble de la périphérie bruxelloise et qu’un vieux jeune doctrinaire assis à côté de moi, constatant l’offense, saisit mon bras droit et le leva contre ma volonté, c’est un peu du Hulk qui faillit s’emparer de moi . Mais, a contrario, lorsque, des années plus tard, je me suis emporté plus que de raison contre un jeune écolo namurois ultra-rigide et très imbu de sa personne, auto-obsédé même, qui monopolisait le temps de parole lors d’une réunion de comité de rédaction en exigeant de bénéficier d’une page entière pour exprimer son point de vue là où les autres rédacteurs devaient se contenter de cinq lignes en tout et pour tout (voir mon résumé minimaliste de Into the Wild), c’est un souci d’égalité qui m’animait.

Voilà sans doute ce que je cherchais à tort dans ces cénacles-là : la dispute politique honnête et égalitaire, sereine dans la mesure du possible, entre êtres humains. C’était compter sans la boue des ambitions carriéristes…

Elu, il y a quelques années, coreprésentant international des jeunes écolos belges, j’en ai eu une nouvelle illustration lorsque leur coprésidente, une grande fan de Clinton entre-temps députée régionale, comme il se doit, m’a, contrevenant à la ligne qu’elle s’était elle-même fixée en bureau restreint, intimé l’ordre de contribuer à faire élire un pote à elle exilé à Paris, qui m’était totalement inconnu, à la présidence des jeunes verts européens. Face à mon exigence minimale de m’entretenir avec l’intéressé et d’évaluer les autres candidats, que ni elle ni moi ne connaissaient, avant de me prononcer, elle m’avait répondu, arrogante et sèche : « j’ai le pouvoir de t’exclure du parti ». Petite scène d’humanité quotidienne au sein de ces structures rabougries qui ont un sens lorsqu’elles permettent à un candidat aux vraies élections d’avoir plus de poids face aux lobbies, mais qui, par ailleurs, ne sont que bassins de médiocrité…

Lorsque j’ai finalement rencontré son pote, j’ai pu mesurer quelle enflure j’avais en face de moi : un petit type qui s’y croyait comme pas deux, considérait son entourage comme sa suite, et son élection comme une formalité. Il fallait voir son visage bouffi d’autosatisfaction puérile se décomposer en maugréements à peine contenus, comme si on lui avait fait part du décès d’un proche, lorsque fut annoncée sa défaite et l’élection d’un jeune bosniaque (si mes souvenirs sont bons) baba cool : son petit monde s’écroulait. Il n’avait clairement que ça pour le définir, le pauvre. Accompagné de quelques membres de sa suite, il s’en alla immédiatement aux chiottes (pour plus de discrétion sans doute, mais peut-être par familiarité aussi) pour tenter de déterminer qui diable avait bien pu le trahir, ne supputant à aucun moment que ce pouvait avoir été son arrivisme affiché. Ce soir-là, tandis qu’il ruminait son échec auprès d’une suite qu’il se plaisait à ravaler au rang de malpropres, je me suis fait agresser par une bande de néonazis homophobes. Lorsque, de retour à l’hôtel, où je ne pus contenir quelques larmes, je le vis passer devant moi, l’ordure, homo elle aussi, et informée de ce qui s’était passé, fut prise d’un fou rire. Petite scène d’humanité quotidienne… Je la reverrais un an après. La pauvre n’avait pas changé d’un iota…

Le lendemain, c’est à l’unanimité que l’Assemblée générale des jeunes verts européens a adopté un amendement à sa plateforme politique, que j’avais rédigé. Il y était question de droit garanti au logement pour les sans-abri. Un détail, sans doute, face à de si nobles préoccupations…

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