Are things (again) as clear-cut as they seem ?

FAIT : le mardi 4 avril 2017, des composants chimiques léthaux ont été libérés suite à une frappe aérienne sur Khan Cheikhoun (centre-ouest de la Syrie), une ville de la province d’Idlib à cheval entre une portion de territoire contrôlée par l’armée syrienne dite libre et la zone sous contrôle gouvernemental.

ANTECEDENT : le 21 août 2013, du gaz sarin avait été utilisé en grande quantité contre des civils à la Ghouta, dans la périphérie de Damas. La plupart des gouvernements occidentaux en avaient déjà imputé la responsabilité à Assad, mais une enquête de l’ONU avait néanmoins été diligentée. Plus tôt, une commission d’enquête de l’ONU s’était déjà penchée sur des incidents similaires mais plus isolés. L’une de ses membres, Mme. Carla Del Ponte, ex-procureure du TPI, avait affirmé en mai 2013 disposer d’éléments qui indiquaient que des rebelles avaient utilisé du gaz sarin.

QUESTION : de quel type d’armes chimiques s’agissait-il en l’occurrence (aisées de fabrication, de conception militaire) ? Est-il plausible que d’autres belligérants que le gouvernement syrien les aient assemblées ?

CULPABILITE :

VERSION RUSSE : l’armée syrienne a détruit par une frappe aérienne un entrepôt des rebelles sans savoir que de telles armes y étaient stockées. [Correction du 13 avril 2017 : cette version était préalablement présentée, à tort, comme celle d’Assad.]

VERSION OCCIDENTALE : l’arme chimique dont question était le missile (le ou les) largué par les forces gouvernementales syriennes sur Khan Cheikhoun lui-même.

OPINION : la tentative de disculpation du régime alaouite, qui suppute peut-être l’existence de preuves tangibles que c’est bel et bien ledit missile qui contenait le gaz mortel, semble a priori très faiblarde. D’ailleurs, même Carla Del Ponte, sans qu’on sache exactement de quelles informations précises elle dispose, se range désormais derrière la version occidentale.

HYPOTHESES :

– Si Assad, dans quel but ? Il ne s’agissait pas, comme c’était le cas à Alep en fin d’année dernière, de reconquérir une ville assiégée. Aucune action militaire d’envergure n’avait lieu à cet endroit.

Et pourquoi maintenant ? Tester la résolution de Trump pourrait-il constituer un motif crédible, considérant ce que le despote syrien aurait à y perdre ? Fanfaronner face aux rebelles tandis que semblait se forger une alliance Trump/Poutine qui l’aurait rendu inamovible ? Cela ne l’affaiblirait-il pas vis-à-vis de Poutine, son principal soutien, lequel s’était porté garant du démantèlement de l’arsenal chimique du régime syrien suite au massacre perpétré à la Ghouta ?

– Qui sinon Assad ? Se pourrait-il qu’au sein du régime des faucons encore plus déterminés que lui cherchent à lui forcer la main ? Est-il envisageable par ailleurs que l’ordre de lancer le missile incriminé ait été donné par une ou plusieurs taupe(s) de quelque service secret étranger au sein du régime, exfiltrée(s) après coup, le cas échéant ? Dans pareille hypothèse, le régime syrien ne pourrait l’admettre publiquement sans affaiblir fatalement son image tant au sein de sa propre armée qu’à l’égard des Syriens qui continuent de le soutenir : comment, en effet, garantir son efficacité sur le terrain et motiver une armée qui sait qu’une redoutable cinquième colonne est active en son sein, peut-être même à certains postes de commande ? Et comment convaincre les irréductibles pro-Assad que ce dernier reste l’homme de la situation s’il admet lui-même que son armée est une passoire à la merci de luttes intestines ou de services étrangers ?

Lequel de ceux-ci aurait-il pu y trouver son compte ? France, Israël et Etats-Unis parmi d’autres : nombreux seraient les potentiels bénéficiaires, les uns pour déclencher une revanche finale contre un régime qui ne leur a jamais pardonné d’être aux avant-postes de la révolution, mettre fin à l’afflux de réfugiés qui fait dépendre l’Europe d’un Erdogan de plus en plus inquiétant, et tarir la source du terrorisme hexagonal, les autres pour en finir avec une situation des plus chaotiques dont ils ne continueront pas éternellement d’êtres prémunis, ainsi que pour affaiblir l’influence iranienne dans la région, les troisièmes, leur Deep State en tout cas (en tout ou en partie) pour amener un Trump peu populaire et déjà échaudé par deux défaites intérieures consécutives (le gel par plusieurs juges de son « Muslim Ban » et l’enlisement de sa réforme du « Affordable Care Act ») à se défaire de son penchant isolationniste (cf. le coup de semonce qu’il vient d’adresser à Bannon, excommunié sine die du NSC) au bénéfice d’une normalisation impérialiste supposée redorer son blason. Le milliardaire ayant affiché sans détour son intention de pulvériser les foyers du takfirisme en Syrie et en Irak, Turquie et Saoudie avaient, quant à elles, un intérêt objectif à détourner son attention.

QUESTIONS CONNEXES :

– La quasi-synchronie entre la tragédie de Khan Cheikhoun et l’attentat perpétré la veille dans le métro de Saint-Pétersbourg est-elle pur hasard ?

– L’affaire Flynn et l’épée de Damoclès que pourraient représenter pour Trump d’éventuelles révélations imminentes du conseiller déchu ont-elles joué le moindre rôle dans l’extrême diligence dont le président états-unien a fait preuve en termes de représailles à l’égard de Damas (sans grande considération pour Moscou, semble-t-il) ? Était-il dans l’intérêt de Trump, prenant prétexte de cette énième infamie syrienne, de démontrer in tempore plus minusve non suspecto que ses décisions géopolitiques ne sont pas dictées par Poutine ? De son inédite mais ponctuelle célérité, tous les faucons de Capitol Hill et les lobbies concernés se réjouissent. S’en contenteront-ils, eux qu’un nouveau maccarthysme tient depuis des mois sous sa coupe ?

– Multiples furent, jusqu’il y a peu, les signes de défiance adressés par Trump à son appareil sécuritaire. Quel est aujourd’hui, particulièrement à l’aune des derniers événements, le degré de capillarité réel entre l’administration Trump, la CIA dans toutes ses composantes (y compris son nouveau directeur) et les nombreuses entreprises militaires privées qui font « le complexe militaro-industriel » ?

CONCLUSION TEMPORAIRE : plus de questions que de réponses, mais en l’absence de science, mieux vaut le doute qu’une fausse vérité, car dans un monde complexe la facilité n’est pas l’alliée de la raison : things may be, but are not necessarily, what they seem…

__________________

Ajout du 9 avril 2017 : l’édition états-unienne du Huffington Post publie aujourd’hui un très intéressant article qui invite à prolonger la réflexion : http://www.huffingtonpost.com/entry/syria-chemical-attack-al-qaeda-played-donald-trump_us_58ea226fe4b058f0a02fca4d

Bien qu’à certains égards spéculatif, il fournit une série d’éléments nouveaux, notamment quant au type de gaz le plus susceptible d’avoir été utilisé à Khan Cheikhoun, qui ne serait pas de type militaire. Il insiste lui aussi sur la rapidité des représailles contre Assad, mentionnant l’intervention intermédiaire, au Conseil de Sécurité de l’ONU, de la nouvelle ambassadrice des Etats-Unis, Nikki « We’re Taking Names » Haley, qui, photos du carnage (?) à l’appui, s’est employée à agiter la corde sensible des émotions comme nombre de ses prédécesseurs l’avaient fait avant elle pour justifier une intervention militaire dans la même région, qui au moyen d’une fiole d’anthrax, qui en soulignant la grave négligence présumée des puéricultrices irakiennes.

Le titre de l’article (« Wag the Dog ») renvoie à un film tragicomique des années nonante que j’ai déjà évoqué dans ce blog à l’occasion de la sortie de l’inénarrable « The Innocence of Muslims ». Un conseiller en communication présidentiel (interprété par Robert De Niro) y fait appel à un cinéaste (Dustin Hoffman) pour produire un film de propagande sur d’improbables atrocités en cours en Albanie afin de divertir le public du scandale sexuel dans lequel est empêtré un président en pleine campagne électorale.

En affirmant que Trump, qui n’est plus en campagne, a été instrumentalisé dans cette affaire, le contributeur du Huffpost s’écarte toutefois pudiquement du scénario du film, dans lequel le chef d’Etat fictionnel, cynique parmi les cyniques, quoiqu’effacé, est indubitablement à la manœuvre.

La lecture de cet article ne m’a pas amené à modifier le mien, mais elle a étoffé les hypothèses existantes. En effet, plutôt qu’une taupe à la solde d’une puissance étrangère au sein de l’armée syrienne, le gradé qui a donné l’ordre de tirer pourrait avoir reçu des renseignements d’un informateur dont le rôle exact et l’allégeance resteraient à déterminer : ledit militaire pensait-il détruire un dépôt d’armes classiques ? Ce genre de décisions peut-il dépendre d’un officier sur le terrain dans un régime ultra-centralisé ? Bachar « I Sleep Regular » al-Assad ou son QG auraient-ils donné leur fiat initial en toute connaissance de cause, sachant que les actions qui s’ensuivraient les desserviraient à coup sûr ? Si les substances chimiques qui ont tué plus de septante civils syriens le 4 avril dernier étaient entreposées par des rebelles terroristes à l’abri des regards plutôt que contenues dans le(s) missile(s) largué(s) par les forces gouvernementales, s’agissait-il de les neutraliser dans la précipitation, peu importe le coût humain, afin d’éviter leur déplacement et leur utilisation éventuelle dans des quartiers à majorité alaouite ? Dans l’affirmative, n’y avait-il aucun autre moyen d’agir ? L’article du Huffington Post affirme que de tels entrepôts ont été découverts sur des sites et dans des villes reconquises par l’armée syrienne. Pourquoi ceux-là ont-ils dès lors échappé aux bombardements ? Et s’apprêterait-on à déboulonner une statue baasiste de plus, potentiellement innocente de ce crime-ci, pour la remplacer par celui qui l’aurait perpétré ?

***

Tandis que de nouvelles négociations entre les parties au conflit syrien sont en cours, la manœuvre est-elle de nature à favoriser le dialogue ? A-t-elle affaibli ou renforcé la ténacité d’Assad ? Favorisé par réaction un début d’issue à la crise, instauré un glacis géostratégique, ou provoqué un emballement aux conséquences imprévisibles ? Sachant que Poutine n’a pas pesé de tout son poids militaire, diplomatique et financier sur cette guerre pour repartir bredouille, lui fournit-elle une alternative à un soutien réitéré à un allié de plus en plus encombrant ? Quiconque peut-il prendre la relève de ce dernier en satisfaisant toutes les parties et en faisant taire le ressentiment tribal ? Fédéralisme et théologie peuvent-ils faire bon ménage au Levant ? Assad est-il le Tito de ce début de XXIe siècle ? Qu’est-ce encore qu’être syrien aujourd’hui ?

Khan Cheikhoun pose maintes questions. La raison n’est pas le seul facteur qui commande d’y répondre dans le but d’écarter une hypothèse après l’autre jusqu’à ce qu’il n’en demeure plus qu’une seule, vérifiée. Les vies humaines le méritent plus que tout, celles perdues et celles à préserver. Car un enfant gazé par des brutes n’a rien à envier à celui qui agonit sous les décombres d’un immeuble pris pour cible par le gendarme du monde : au jeu macabre du « shock and awe » ne triomphe que le chaos… Et ceux qui s’extasient devant la virilité de la rétorsion occidentale et la poésie fantasmée  et lacanienne des missiles Raytheon ne démontrent qu’une chose : qu’ils ont la mémoire très courte !

http://forward.com/opinion/368564/brian-williams-other-leonard-cohen-temptations/

Trump pourra-t-il pour autant en rester là ? En toute logique, étant donné son titre, l’article se conclut par une information qui laisse pantois : les cinquante-six missiles de croisière promptement balancés sur une base militaire syrienne dans la nuit du jeudi 6 avril (d’une valeur de plus d’un million de dollars chacun) auraient causé bien moins de dégâts qu’on aurait pu le croire à écouter la satisfaction belliqueuse de certains journaleux et commentateurs, de sorte qu’on pourrait être tenté de se demander si cette riposte ne relevait pas finalement d’un théâtre d’ombres — les semaines qui viennent nous le diront —, si, en d’autres termes, Trump s’est écarté de ce que les criminels de guerre, quels qu’ils soient, attendaient de lui ou s’y est conformé, et, plus largement, si action et réaction escomptée relevaient d’un même script, respecté ou non.

Dans tous les cas de figure, le « greater good » pour lequel plus de septante Syriens ont laissé leur vie reste à définir…

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