N’est mauvais perdant qui n’a que sa vie à perdre…

Le Belge que je suis n’est qu’indirectement susceptible d’être concerné par le résultat final de l’élection présidentielle française : dans une très large mesure, il n’aura à subir qu’à distance l’un des deux fléaux entre lesquels ses voisins hexagonaux seront bientôt appelés à choisir. Certes, le bouleversement du champ politique qui survient là-bas pourrait faire des émules au sein de la droite (de gauche) d’ici, tant les forces de la réaction moderne sont interconnectées et l’influence de la francophonie proche substantielle, mais dans l’immédiat les dégâts se concentreront principalement au-delà de la frontière. C’est donc avant tout par procuration et par communauté d’humanité que je m’apprête à formuler ces quelques remarques…

Le résultat de la consultation populaire n’était pas encore digéré que déjà fusait de la gueule de certains tuteurs vers qui n’a pas dimanche baissé son pantalon le reproche d’être mauvais perdant. Et vous aurez remarqué que ce reproche, ils ne l’adressent qu’à ceux de gauche qui ont peur de prendre froid : les Dupont, les Boutin et les autres, ceux qui, terrés dans leur tanière, font monter les enchères après leur comeback raté, échappent étonnamment à leur ire.

Mais qu’est-ce, dans la circonstance présente, qu’être mauvais perdant ?

Les statistiques des temps d’antenne, des couvertures de magazines et des articles de presse réservés à chaque candidat avant la période de stricte égalité sont disponibles. Chacun sait en faveur de qui elles font (nettement) pencher la balance. Or, si, après la course, un cycliste professionnel sain démontre, preuves à l’appui, que ceux qui ont gravi les marches du podium se sont (ou ont été) dopés, peut-on en toute honnêteté le qualifier de mauvais perdant ? Ou dénonce-t-il simplement une injustice ?

Les causes d’une fraude massive potentielle au premier tour sont établies. La presse s’en est tardivement fait l’écho. Parmi celles-ci, l’envoi de plus d’une carte d’électeur à près de cinq cent mille votants. Or, si, à l’issue d’un tournoi de poker professionnel lors duquel le dealer a donné à certains joueurs plus de cartes qu’ils n’y avaient droit, un parieur malheureux exige l’annulation de la partie, réagit-il comme un mauvais perdant ? Ou dénonce-t-il simplement une injustice ?

Des millions (!) de personnes auraient été radiées des listes électorales sans en avoir été informées, alors qu’elles étaient convaincues d’avoir accompli les formalités requises. La tranche d’âge 20-30 ans est la plus concernée, quatre jeunes sur dix étant prétendument mal inscrits et n’ayant par conséquent pu exercer leur droit démocratique. Or, si, comme ils ont coutume de le faire dans des pays du Tiers-Monde, des observateurs de l’ONU dénonçaient de telles irrégularités d’envergure, d’autant plus déterminantes qu’elles portent particulièrement sur le segment de population le plus affecté par les politiques d’austérité en vigueur, se trouverait-il quelque suprémaciste blanc pour les traiter de mauvais perdants ? Ou chacun aurait-il la bonne foi de convenir qu’ils dénonceraient simplement une injustice ?

Ces trois arguments-là ressortissent à la raison. Il en est un quatrième, qui relève de la survie et de la dignité humaine.

La question des inégalités sociales a structuré la confrontation politique depuis un siècle et demi. Or, quand bien même tous les candidats eussent bénéficié, à la minute près, d’un temps d’antenne identique tout au long de la campagne, quand bien même la France de l’an deux mille dix-sept, cinquième ou sixième puissance économique mondiale (neuvième selon le FMI), fût parvenue à organiser un scrutin au suffrage universel (un humain, une voix), et quand bien même toute sa jeunesse fuirait à l’étranger, il réside, dans la procédure de vote elle-même, en ce qu’elle est tributaire d’un progrès humain inabouti, une inégalité majeure entre la voix d’un nécessiteux et celle d’un nanti.

Le second, en effet, le plus archaïque des staliniens parvînt-il à l’emporter, ne peut perdre que l’accessoire, car il est assuré en toutes circonstances de conserver l’essentiel, tel que défini par les articles 22 à 26, et particulièrement le vingt-cinquième. La dignité élémentaire du premier, en revanche, est inclue dans le jeu des clientèles. Par conséquent, l’accusation fût-elle fondée (ce qu’elle n’est pas, nous venons de le voir), reprocher au premier d’être mauvais perdant, c’est décidément ne rien comprendre de la vie en société et de son injustice (ou s’en moquer carrément)…

Le jour où l’ensemble des forces démocratiques d’un pays tel que la France feront preuve de la maturité suffisante pour statuer a minima que le champ des inégalités, c’est-à-dire de ce qui se discute et au nom de quoi elles s’affrontent, donc le théâtre (cruel) de la politique, ne s’étend qu’au-delà du périmètre de la dignité de l’Humain, le jour où un traité européen sacralisera la stabilité et la croissance des hommes avec la même détermination qu’un autre n’a consacré la rigueur du cadre qui les enferme, peut-être la démocratie continentale sera-t-elle, et ne sera-t-elle pas « le moins mauvais des systèmes », peut-être l’humanité entreverra-t-elle enfin l’âge adulte, celui qui presque sans contrainte verra les enfants civilisés renoncer à l’accaparation, les êtres humains se respecter comme tels, les élections n’en menacer fondamentalement aucun…

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