Cox, Scalise et Temer comme cas d’école…

« Tu ne tueras point » est un commandement politique absolu. Il ne conçoit aucune exception à l’injonction : comment, en effet, le meurtre pourrait-il être intégré à l’organisation d’une société de droit sans mettre fondamentalement en péril cette organisation ?

Le diktat, élargi à toute agression physique, immunise donc également, en théorie, les détenteurs de pouvoir. Peut-être, dans le cas des élus du peuple, les immunise-t-il même davantage que quiconque – l’élection de manière générale ou leur élection en particulier fût-elle frelatée – dès lors qu’ils sont supposés n’être pas que leur propre incarnation : le corps du roi, et par extension celui de tous les petits roitelets, revêt à la fois une dimension physique et symbolique.

Le maintien de la civilisation requiert le respect de cette consigne. Et, dans une perspective de transfert du pouvoir populaire, l’immunisation accrue des dépositaires de ce transfert est logique. Pourtant, ne peut-on concevoir que certaines situations rendent l’assassinat politique de détenteurs de pouvoir recommandable, voire incontournable, en raison même de leur entêtement dans la non-représentativité ? N’y a-t-il pas, dans le cercle de la raison, une place pour la violence physique rationnelle ?

La seconde question doit être entendue dans le prolongement de la première, tant il est vrai que de Lumumba à Sankara et d’Allende à Kennedy, quantité d’opposants politiques ont été éliminés sans plus d’égards par des filiales locales dudit cercle peu éprises de philosophie morale. L’interrogation qui en découle s’inscrit donc dans un cadre éthique commun, et non pas dans le cadre détaché qui, par intérêt bien compris, a toujours veillé à ce qu’elle ne trouve aucun écho juridique précis.

Ce cadre éthique doit bien sûr être défini. En sont d’emblée exclus toute agression physique, et a fortiori tout assassinat, qui chercheraient à se fonder sur un choix personnel ou une opinion émise par la personne ou le groupe visé, car un tel acte ne relèverait pas d’une violence qui vise à libérer d’une oppression, mais d’une violence qui elle-même opprime : éthiquement, l’assassinat de la députée britannique Jo Cox était donc indéfendable.

Oui, l’opposition à une forme d’oppression est cardinale, et cette cardinalité ne date pas d’hier : ainsi, par exemples, la philosophie de Locke (XVIIe siècle) contient-elle le droit à l’insurrection populaire contre un gouvernement qui romprait le contrat qui le lie au peuple, à la condition qu’il n’existe aucun moyen légal pour le déloger, et Vattel (un juriste suisse du XVIIIe) s’est-il prononcé en faveur du tyrannicide avec le soutien de puissances étrangères, tandis que Blackstone (l’un de ses contemporains anglais, juriste lui aussi) invoquait pour les individus le « droit naturel à la résistance et à l’autopréservation » (1). Et il n’a pas fallu attendre la Terreur pour que « la résistance à l’oppression » fasse son entrée dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen…

Lorsque le Prince et son gouvernement font abstraction de la Constitution, qui est le ferment de leur contrat avec le peuple, et s’estiment au-dessus des lois, cette oppression est de facto constituée. Or, c’est depuis des mois que le Prince de là-bas, autour duquel l’ensemble des élus de la majorité républicaine font encore bloc, viole de manière revendiquée plusieurs dispositions constitutionnelles, ce qui lui vaut désormais trois procès, l’un intenté par une organisation non gouvernementale, le deuxième par l’Etat du Maryland et le district de Washington, et le dernier par plusieurs élus du parti démocrate. En outre, la politique menée par le président Trump et ses affidés est elle-même en de nombreux points en porte-à-faux avec les aspirations de la population.

Or, il semble que des écrits et diverses prises de position du citoyen américain qui a entrepris d’assassiner le député (whip) Steve Scalise indiquent que c’est précisément ce contre quoi il s’est insurgé. Ce ne serait donc pas à un individu en particulier que le tireur s’en est pris, mais à la majorité au pouvoir dans son ensemble par l’entremise de cet individu, dont la responsabilité individuelle était cependant engagée. A titre d’exemple, de nombreux sondages, mais aussi des foules furieuses venues assister aux séances d’information de leurs députés, ont amplement souligné, en effet, que le démantèlement de la politique de santé publique connue sous le nom d’Obamacare et le retour au statu quo ante auxquels œuvrent le Prince et sa suite sont rejetés tant par une très large majorité d’électeurs républicains que par la quasi-totalité de l’électorat démocrate, qui s’étaient tous, durant la campagne électorale, vu promettre une alternative plus performante qui demeurerait abordable pour tout un chacun. Le Prince et son gouvernement se trouvent donc aussi en situation de rupture de représentation du peuple.

Toutefois, précisément en raison des pistes légales explorées pour mettre un terme aux violations de la Constitution susévoquées, qui n’ont pas encore abouti, et du processus législatif relatif à l’Affordable Care Act, encore en cours lui aussi, d’aucuns argueront (à juste titre, sans doute) que les justifications éthiques de la tentative d’assassinat n’étaient pas (encore) réunies.

Le fait pour un représentant présumé d’appliquer à maints égards, une fois investi, l’exacte antithèse du programme pour lequel il a été élu constitue-t-il à lui seul un motif suffisant pour une insurrection violente ? Si s’y ajoute un désaveu cinglant et persistant dans les sondages, ce motif se voit-il conforté ? Et si le Prince ou l’un de ses succédanés instrumentalise sa fonction pour diviser sciemment le peuple en factions rivales factices afin de mieux régner, la boucle est-elle bouclée ? En tout état de cause, ces postures et cette situation font de l’intéressé un usurpateur. Diverses réformes fondamentales (référendum révocatoire, mandat impératif) permettraient d’atténuer la possibilité d’un tel écueil. Mais si risque conjoncturel devient réalité structurelle et que les princes successifs refusent de les mettre en œuvre, il y aurait indéniablement matière à débat.

En revanche, dans le cas de l’arriviste Michel Temer, qui s’est tel un faussaire hissé à la présidence du Brésil en projetant sur la présidente attitrée des accusations de corruption qui le submergent désormais lui-même et toute sa clique d’inéligibles, plus rien ne semble s’opposer à son assassinat en règle, plus la moindre objection éthique en tout cas, dès lors qu’il n’est plus question en ce qui le concerne de corps symbolique, et que son corps physique, par le mandat suprême auquel il continue obstinément de s’agripper, lequel n’est même pas populaire, fait obstruction à la bonne marche du pays tout entier, dont le système judiciaire est-lui-même corrompu jusqu’au plus haut échelon.

Eu égard au thème du présent article, la seule question qui reste en suspens est donc celle de la légitimité éthique de recourir à la violence contre le Prince lorsque celui-ci, tout en respectant plus ou moins la Constitution et en appliquant son programme, contrevient au bien-être d’une écrasante majorité de citoyens et en menace une frange substantielle dans leur être même. De toutes, c’est probablement la question la plus ambiguë.

Les derniers chiffres en date publiés par Oxfam en matière d’inégalités mondiales sont saisissants. Qu’ils soient conformes à la réalité ou que la méthode pour y parvenir soit légèrement biaisée, la tendance lourde qu’ils reflètent n’échappe plus à quiconque. Quiconque désormais contribue à l’accentuer, quelle que soit sa position sociale privilégiée, cherchera vainement le voile pudique d’un commandement derrière lequel se retrancher lorsque viendra la crue.

Personnellement, la désobéissance civile de large échelle aura toujours ma préférence, mais même elle se voit opposer la force. Par conséquent, de la même manière que le métier de militaire comporte ses risques propres, dont chaque soldat, au moment de s’engager, est pleinement conscient, la fonction d’élu du peuple ne pourra esquiver les siens.

Et si celui, celle ou ceux qui, sous l’emprise de ce que Dickens et Hugo avaient déjà décrit, et au nom de leur propre survie ou d’un don de leur personne à une cause plus auguste qu’eux, prenaient demain pour cible les responsables objectifs de leur condition, je ne pourrais subjectivement leur dire qu’une chose : votre courage force le respect !

____________________

(1) Source : https://www.cairn.info/revue-civitas-europa-2014-1-page-139.htm

Publicités
Catégories : Philo de comptoir, Politique / Société | Étiquettes : , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Navigation des articles

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :