Tout ou rien, vraiment ?…

Je sais que le terme est galvaudé de nos jours, mais il ne l’est pas ici : si tant est que l’uniformisation sous la contrainte soit la principale manifestation de cette réalité, il suffit, pour prendre la pleine mesure du subtexte fascisant de nos sociétés contemporaines, de considérer l’incessante régression du périmètre de leurs franges depuis une vingtaine d’années.

Radios pirates, publications alternatives, théâtre et cinéma indépendants : tout ou presque a été nivelé façon bulldozer. Tous les lieux susceptibles de coaliser une dissidence, si symbolique soit-elle, tous les espaces créatifs communs où bouillonnait un underground souvent riche et stimulant, tous les quartiers d’artistes réfractaires aux deux versants du système (c’est-à-dire à la fois au mécénat oligarchique intéressé et au subventionnement politique partidaire), tous ou presque ont fait les frais du grand lissage bourgeois qu’à Amsterdam, où les grands squats emblématiques de la Spuistraat et d’ailleurs disparaissent les uns après les autres à la vitesse grand v, et les coffee shops des Wallen, le quartier le plus emblématique de la vieille ville, ont été sommés (avec plus ou moins d’insistance selon les cas, il est vrai) de déguerpir, l’on nomme depuis quelque temps la « vertrutteling », un mot difficile à traduire qui évoque, sans exclusivité de genre (Songez à Enthoven, par exemple), une gentrification de petite pétasse.

Personne n’ignore en outre le sort que les bétonneurs (ceux de la pensée et de l’expression artistique y compris) ont réservé à Montmartre et à la rive gauche de Paris. A Bruxelles, le Caprice des Dieux (l’autre nom du Parlement européen bis), dernière folie pharaonique en date à avoir rendu honneur au concept de « bruxellisation » (qui exprime une grossière incohérence architecturale d’ensemble), a rasé l’îlot d’artistes de ce qui s’appelait autrefois le quartier Léopold. Et plus que probablement les nombreux salons un peu crades improvisés dans la partie orientale de Berlin peu après la chute du mur, où chacun était le bienvenu, et où parfois un piano se tenait à la disposition des mélomanes qui souhaitaient égayer les paisibles conversations qui se tenaient sur les canapés ou à même le sol entre jeunes au regard clair qui se passaient, par-delà les classes sociales, le joint de l’amitié, ont-il pareillement dû céder leur place à de gris bureaux, si ce n’est à d’indispensables magasins de luxe. En ne tolérant plus que la culture autorisée, celle, anémiée, de la consommation binaire (tu vends, j’achète) au détriment de la libre expression, ce sont ainsi des villes entières qui à l’unisson se sont fossilisées.

Qu’on ne vienne pas me dire que c’est sous la pression de l’individualisme, car ces lieux en étaient au contraire l’expression par excellence. Ou, dans ce cas, qu’on m’explique pourquoi le mot, qui devrait correspondre à une diversité extrême, en est venu à être communément associé à l’uniformité.

L’individu, en tant que dépositaire de droits universels qui transcendent les factions, en tant que pièces d’un puzzle sans lesquelles le puzzle ne fait sens, en tant que source de créativité confluante, en tant qu’apport original et unique à l’ensemble, en tant qu’expression singulière, en tant que libre usager du langage, en tant que gage de diversité solidaire, en tant que souverain de son harmonie entre attachement et détachement, en tant que moitié de conjugalité possible mais non nécessaire, en tant que primat du plaisir, en tant qu’anathème contre toutes les figures imposées de toute bonne société, en tant que possibilité de retrait et de dissidence, en tant que grain de sable dans des rouages corrompus, en tant que titulaire de racines et d’une histoire propres, l’individu qui n’impose ni ne se laisse imposer, cet individu-là est honni, sa multiplicité ignorée, ses aspirations contrecarrées à chaque instant.

En effet, un processus qui rend à dessein un être humain démuni, le brusque intentionnellement, brouille tous ses repères, y compris les plus élémentaires (solidarité, justice, fraternité), et obscurcit tous ses horizons sauf celui – sa case en vérité, son orbite – dans lequel les maîtres d’œuvre dudit processus ont décidé pour lui qu’il devrait s’inscrire, ignorant de manière répétitive, jusqu’à la soumission finale escomptée, les objections franches et argumentées qu’il soulève, n’est pas un processus d’individuation. C’est tout le contraire : c’est un processus de conformation orwellien par lequel l’individu est supposé intérioriser un désir uniforme qui non seulement lui est étranger, mais peut aussi être antithétique à son désir propre, et qui vise à rendre son esprit statique dans une illusion de mouvement, de business au sens littéral. A ceux que les restrictions qu’impose ce cadre ne gênent, la liberté semble acquise, mais il suffit de tenter de le dépasser, le mettant à nu, pour se rendre compte du degré de liberté réel, de la latitude de mouvement véritable, dont la société bourgeoise, son subtexte en particulier, nous laisse disposer.

Il y a certes des initiatives qui semblent contrer cette tendance. Les nouvelles coopératives agricoles campagnardes, parallèles aux GASAP citadins, sont de celles-là. Mais la plupart ne dérogent pas au binarisme que j’évoquais, ou si peu.

De manière générale, le système marchand, le mainstream, l’esprit bourgeois (un oxymore), est si peu confiant en lui-même qu’il conçoit sa domination sans partage menacée par le maintien ou l’émergence de la moindre altérité. Ceci se vérifie tant au niveau interpersonnel qu’institutionnel : pour les négociateurs du TTIP, par exemple, les juridictions nationales – et même la juridiction européenne – constituent l’une de ces altérités auxquelles déroger, à défaut de pouvoir les court-circuiter.

Ce système est intrinsèquement répressif. En effet, il réprime toute velléité de différence, même marginale. Dans sa pyramidalité, il ne tolère aucune marge, et sa religion inquisitoriale (emploi, performance, profit), pas plus aux femmes qu’aux hommes ne concède le moindre répit philosophique, la moindre ataraxie, pourtant, plus que droit de l’homme, condition d’existence de l’esprit comme l’eau l’est du corps. L’ataraxie est une poésie à contre-emploi, et la poésie n’a plus la cote.

Soumettre les damnés de l’emploi à tous les caprices des petits sergents qui jouissent de les mener à la baguette, et à ceux des gros porcs d’états-majors qui en tirent les ficelles et passent leurs journées à ne rien foutre, ne rend service ni à l’individu, ni à la diversité plurielle; seule l’inquisition en est bénéficiaire. Car qui se bat pour sa survie ne peut se battre contre rien d’autre.

Or, c’est en parfaite connaissance de cause, n’ignorant rien de l’extrême misère dans laquelle  thatchérisme comme schröderisme (du nom d’une marque allemande de cigares socialistes) ont plongé par pelletées les insignifiants, ni de l’évolution rassérénante du taux de mortalité grec, que les nouveaux commis de l’Etat français – et combien d’autres dans leur sillage ?! – trépignent de commettre à leur tour une série d’attentats, tant il est vrai que le darwinisme social est une forme de terrorisme comme une autre, et que désormais only outspoken whores and the major heirs who’ve got their backs survive

Que le dire plaise ou non, il faut se rendre à l’évidence : de Poutine à Trump et de Temer à Macron, une volonté sectaire mondiale est à l’œuvre, relayée et amplifiée, à une exception conjoncturelle près, par les presses d’Etat respectives, qui, à travers des régressions simultanées et similaires sinon identiques (celles des Codes du travail brésilien et français, par exemples), ambitionne ouvertement de condamner à servitude sinon à mort (comme le Trumpcare) des millions et des millions d’individus. Et pourquoi ? Et pour qui ?!

Cette volonté est le fruit pourri d’un effroyable courant post-humaniste qui, s’il vise certes à mater les peuples dans leur ensemble, pitoyables yesmen temporairement épargnés cherchant les faveurs de l’infâmie d’un côté, survivants au jour le jour de l’autre, annihile simultanément l’individualité comme pierre angulaire de la reconnaissance en tant qu’être humain : c’est de statistiques, de logiques de masses inversées, de considérations générales, de rigidités nouvelles et étendues, de matière humaine génératrice de profits, qu’il est question, pas d’individus ! Ces derniers, s’ils ne font partie des donneurs d’ordres, ont autant à y perdre en tant que tels que les Intouchables (en devenir) dans leur ensemble. Opposer conceptuellement individualisme et solidarité selon une logique désuète serait donc futile : l’individualisme bien compris est coopératif et réfute toute (volonté de) soumission.

Pareillement, malgré les intentions affichées, ce n’est pas le sur-mesure créatif que sont destinées à encourager de telles régressions, mais la généralisation uniforme d’une exploitation accrue et vouée à continuer de s’accroître : lorsque tous les Codes du travail se vaudront, les post-humanistes ouvriront d’autres fronts.

Et puisqu’ataraxie, créativité, art et libre expression constituent leur talon d’Achille, les rivières qu’ils n’ont de cesse d’assécher ou de canaliser, elles sont aujourd’hui comme hier sources efficaces de subversion. Mais qui dit subversion dit affranchissement de toute logique de récupération partidaire : il nous faut des vecteurs nouveaux, de nouvelles collaborations, de nouveaux soutiens, de nouveaux espaces communs ouverts non soumis au lissage. Certains politiciens y seraient bien sûr les bienvenus, mais pas plus que quiconque partage cet objectif, car il nous faut excéder le cadre politicien étroit, plutôt que le laisser nous enfermer, lui imposer nos règles (ou leur absence), et non l’inverse.

Il nous faut, ne fût-ce qu’au nom de la diversité et du service ainsi rendu à l’Humain, des paroles, des allégories, des rêves qui, par leur originalité et leur transversalité, réincitent à penser, à être curieux, à aller au-delà des idées reçues, à bâtir de nouveaux ponts, à créer, et à redorer le blason de la langue (quelle qu’elle soit) et de son imaginaire, souillé quotidiennement par la misère sans fin du jargon politico-médiatique.

On n’a pas idée du nombre de voix rendues inaudibles, du nombre de voies que la société s’interdit d’explorer, dans un système marchand cadenassé comme le nôtre. Je serai de ceux qui inverseront cette tendance, ou je ne serai rien. Et rien n’est pas, dans mon vocabulaire, synonyme de forçat…

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