Archives mensuelles : janvier 2018

Civiliser, c’est casser…

La question est la suivante : voulez-vous être soutenu par le groupe dans quasi tout ce que vous faites, et ce toute votre vie ou quasiment ? Devenir inamovible parce qu’interchangeable ? Immortel, en somme… A vous de choisir entre réel carnassier et fiction aliénatrice. On vous aidera dans ce choix. Voulez-vous vivre à l’aise ? Abandonnez-vous intégralement au groupe, en sachant que ce groupe n’est qu’une secte de l’Humanité, oubliez qui vous êtes et qui vous étiez. Succombez au néant. Croyez. Au nom de la raison. Celle qui par sauvagerie calculée extirpe le sage de l’état de nature. Vous pouvez être moche : vos fournisseurs s’occuperont de tout. Vous pourrez transgresser le périmètre qui s’impose au commun, si et seulement si cette transgression se conforme aux règles du groupe, évanescentes et fermes, percolantes. Vous pourrez dire et faire ce qui bon vous semble, si à ce faire et ce dire le groupe n’objecte. Vous serez votre propre gardien, soucieux du convenable par-delà le convenable. Hors-le-groupe, votre contribution personnelle sera ignorée. Avec le groupe, votre opinion et votre mode d’expression seront cloisonnés. Seul un produit peut produire. L’imagination au pouvoir, sachant que le pouvoir corrompt. Créez, mais sans saveur. Plus de vous-même. Rien que vous-même. Par l’allégeance. Clé de la civilisation…

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Carnaval romain, carnaval suisse…

C’est la loi du marketing : les politiciens ne savent plus quoi faire pour attirer l’attention. Du coup, la société du spectacle tourne à plein régime, démontrant au passage que le ridicule ne tue pas. Ainsi, lorsque le premier ministre du Vatican encourage la lutte contre les fake news, c’est un peu comme si le petit marquis annonçait avoir invité un SDF à résider à l’Elysée, ou comme si le gros beauf de Washington déclarait que ses deux priorités pour l’année qui s’ouvre seront la lutte contre le harcèlement sexuel et la traque des blanchisseurs d’argent sale. Il y a quelque chose qui ne colle pas…

En effet, que l’Eglise catholique, l’institution à la base de l’une des plus grandes supercheries que l’esprit de l’homme ait concoctées, quelque louables que soient certains des principes que cette dernière véhicule, celle-là même qui commande de prendre au pied de la lettre le cannibalisme eucharistique et la ressuscitation notamment, s’érige à présent en temple de la vérité factuelle, voilà à la fois un hommage inattendu au surréalisme et un camouflet cinglant pour les promoteurs laïques d’une information estampillée ‘système’…

On voit d’ici, lorsque cherra le prochain archevêque suceur de bites imberbes, le tweet papal qui démentira grossièrement l’intox : « covfefe nego. Sad ! ».

Quant à la crème de la souillure réunie en ce moment à Davos, elle pourrait dès demain se fendre du communiqué suivant : « Don’t believe these lies. Only Muslim migrants do that ! ». Et tout journaliste qui le critiquerait serait aussitôt mis à pied

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Enlightened against racism : face à la répression, fait-on mieux de se taire ?

Loi n° 60-773 du 30 juillet 1960 autorisant le gouvernement à prendre, par application de l’article 38 de la Constitution, les mesures nécessaires pour lutter contre certains fléaux sociaux.

L’Assemblée nationale et le Sénat ont adopté,

Le Président de la République promulgue la loi dont la teneur suit :

Article unique. Le Gouvernement est autorisé, dans la limite des crédits ouverts, à prendre par ordonnances, dans les conditions prévues aux alinéas 2 et 3 de l’article 38 de la Constitution et pendant un délai de quatre mois à compter de la promulgation de la présente loi :

[…]

4° Toutes mesures propres à lutter contre l’homosexualité.

***

Adulte, vous consommez du cannabis. Vous savez que c’est illégal. Mais vous savez aussi que cette illégalité est une imposture. Vous n’ignorez pas qu’en clamant haut et fort que vous en consommez, vous vous exposez à l’Etat répressif et que, si vous n’êtes ni dans le showbiz ni dans les pages de L’Eventail, vous pourriez vous en mordre les doigts. Pourquoi vous faut-il le clamer malgré tout ?

Parce que vous taire équivaudrait à valider l’imposture. Or, la valider signifierait justifier la qualification délictueuse de cette consommation. Par conséquent, vous feriez de vous-même un(e) délinquant(e). Et ainsi, bouclant la boucle, vous vous fondriez dans l’hypocrisie bourgeoise et sanctionneriez l’autorité morale raciste et frauduleuse d’un législateur qui vous perçoit et vous traite comme un(e) enfant.

En même temps que de votre liberté, c’est de votre honneur qu’il est question. Et si l’innocent (du point de vue de l’éthique) accepte de transiger quant à son innocence, il ne se soumet pas seulement à l’arbitraire; il lui apporte son soutien tacite !

Tu as là un agneau devant toi. Il est à ta merci. Que feras-tu, Homme ? Réfléchis bien…

https://www.vice.com/en_us/article/ypvqv7/how-a-mans-13-year-jail-sentence-for-two-joints-was-reduced

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Peut-être l’Etat policier souhaiterait-il aussi arrêter le dangereux multirécidiviste que je suis…

Si oui, qu’il se prépare, car je m’apprête à acheter dans un magasin spécialisé de l’autre côté du nouveau Rideau de Fer une ounce de la drogue verte qui a détruit tant de vies !

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Comme si…

Comme si je voulais continuer de dépendre d’une allocation pour survivre !

Comme si cette allocation dérisoire me permettait de mener la belle vie !

Comme si je n’avais rien donné de moi pendant mon hibernation !

Comme si je ne vivais pas comme un putain de moine spartiate depuis au moins huit ans !

Comme si je n’avais pas fait un sacrifice après l’autre ces dernières années !

Comme si je n’avais pas reçu coup après coup, sans jamais recevoir de baume !

Comme si ce n’était pas un exploit que d’être resté sain d’esprit !

Comme si je n’étais pas devenu obèse et laid alors que j’étais en pleine forme !

Comme si j’étais seul responsable de ma condition !

Comme si, dans toute cette histoire, ce n’était pas moi, la personne lésée !

Comme si tout, y compris une privation d’air frais pendant un an et demi, n’avait été entrepris pour m’épuiser !

Comme si mon allure de clochard ne me valait d’être accueilli presque partout comme un pestiféré, dévisagé comme un moins que rien, abusé, jusque dans les cénacles assermentés, par des escrocs de toute nature, soupçonné en permanence, et agressé par les rires soutenus d’abruti(e)s au Q.I. de moule !

Comme si la logique n’eût pas voulu qu’un employeur qui me licencia pour une faute grave inventée de toute pièce, en plus de me payer la maigre indemnité due lorsque par deux fois cette faute fut invalidée, fût mis à l’amende pour abus de pouvoir ET FRAUDE !

Comme si ses efforts pour me discréditer par la suite n’avaient eu aucune incidence sur ma recherche d’emploi !

Comme si partout où j’ai été actif, comme salarié ou bénévole, je n’avais pas fait dix fois plus que ce qui était attendu de moi !

Comme si j’étais du genre fainéant !

Comme s’il me fallait me repentir !

Comme si ne s’alignaient dans mon armoire les classeurs d’offres d’emploi auxquelles j’ai répondues !

Comme si Actiris avait été foutu de me proposer une seule mise en réseau opportune, UNE SEULE activité correspondant à mon profil, plutôt qu’un poste de balayeur de rue (Respect, frères !), de proposer au commercial que j’étais autre chose qu’une formation commerciale, et au trilingue que je suis autre chose qu’une putain de formation en néerlandais sous la férule de Kompany !

Comme si je n’avais pas multiplié les entretiens avec de potentiels employeurs !

Comme si les exigences de ceux-ci n’étaient pas démesurées ! (Oxfam Solidarité : est-ce que vous promettez de représenter l’ONG 24h/24 et de ne plus vous exprimer où que ce soit en votre nom propre, Monsieur ?! Ou d’autres : comment ça, vous n’avez pas de voiture ?!)

Comme si plus d’un tiers d’entre eux avaient la décence basique de répondre aux courriers personnalisés qui leur sont adressés !

Comme si une tentative d’exil au Malawi après deux entretiens concluants n’avait été torpillée in extremis par mon propre syndicat !

Comme si celui-ci, il y a quatre ans et près d’une année durant, n’avait pas retardé sans la moindre raison le paiement de mon allocation, pendant trente-sept jours précisément durant le passage à l’année 2014 !

Comme si la déléguée syndicale qui m’a accueillie avant mon précédent rendez-vous avec la Bureaucratie, une matrone colérique et bovine, ne m’avait, se présentant comme le bras armé de l’Etat plutôt que comme la représentante des cotisants, traité comme du poisson pourri !

Comme si mes larmes de dé-pression durant l’entretien qui s’ensuivit avaient été répétées !

Comme si l’Humanité n’existait plus !

Comme si toute cette mécanique sociale schizophrène avait le moindre sens !

Bref, comme si j’étais le seul à devoir rendre des comptes !

Comme si, en comparaison des quelque 2.100 milliards d’euros que la BCE a d’ores et déjà déversés en quantitative easing (en prébendes ?), dans l’opacité la plus totale et sans contrôle aucun, mon aumône mensuelle représentait quoi que ce soit !

Comme si des politicards, à 70 % fils à papa et issus de lignées politiques dynastiques, avaient, au vu des gabegies dont ils sont responsables, des politiques ineptes et iniques qu’ils ont menées et qu’ils mènent, de la corruption et des malversations dont ils sont coupables et dont ils continuent d’avoir la morgue d’affirmer qu’elles ne val(ai)ent pas leur démission, comme si ces créatures opportunistes comme des girouettes ou effrontément sadiques, lorsqu’elles ne sont les deux, qui, inféodées à des héritiers milliardaires, vivent toute leur vie au crochet de la société sans jamais lui apporter que de la misère, avaient la légitimité morale de décréter que les riens se contrôlent tous les neuf mois tandis que les « premiers de cordée » sont exonérés d’office.

Comme si le rapport entre emplois disponibles et corps à employer, à fondre dans le marché, les y autorisait !

Comme si leur seul objectif n’était pas de mater avant qu’elle ne surgisse toute révolte des miséreux qu’ils produisent !

Comme si leur logique n’amenait pas à construire de nouvelles prisons par dizaines pour y incarcérer les nouveaux Valjean, et les autres !

Comme si comparer d’ores et déjà ces derniers à des « multirécidivistes » témoignait de la moindre dignité, de la plus infime connaissance de ce que c’est, une vie de chômeur de longue durée !

Comme si les véritables raclures n’étaient pas ceux qui ont la prétention de gouverner !

Comme s’ils ne jouaient pas avec des vies comme on joue au bowling !

Comme si tout ça n’allait pas leur péter à la gueule !

Comme si ça allait accroître la joie de vivre et l’harmonie sociale !

Comme si celui qui s’est libéré de ses chaînes à force d’être confronté à l’absurde était disposé à se laisser de nouveau enchaîner !

Comme si je répondais à un mode d’emploi !

Comme si, après les crimes et les massacres, après les guerres et après l’esclavage, dompter l’humain était encore à l’ordre du jour !

Comme si le talent, la créativité, l’originalité, la sensibilité et la soif de justice représentaient une menace !

Comme si je ne voulais faire, comme si je n’étais désireux de CREER !

Allez-y, donneurs et suiveurs d’ordres, faites-moi voir la Beauté de votre Ordre bourgeois ! Et surtout, ne me parlez pas de privilèges ! Un coup de poing est si vite parti…

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Si, au moins, il se taisait, Messeigneurs… Mais non, il parle ! Et qu’est-ce qu’il avait dit ?!

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Migrants : pensée complexe, présidence décomplexée…

Plenel, le Pater Dolorosus de Mediapart, était sur France 5, samedi. Réagissant au projet de loi relatif à l’asile et à l’immigration qu’entend soumettre prochainement au Parlement la gouvernance française, sa moustache y a exposé sa vision post-derridienne chaotique de l’hospitalité…

Dans De l’hospitalité, publié il y a vingt ans, Derrida avait posé la prééminence du principe pur par rapport à ses déclinaisons législatives, conditionnelles, et soutenu qu’il appartenait de ces dernières à celui-ci de s’affranchir a priori

« La loi de l’hospitalité absolue commande de rompre avec l’hospitalité de droit. […] Disons, oui, à l’arrivant, avant toute détermination, avant toute anticipation, avant toute identification, qu’il s’agisse ou non d’un étranger, d’un immigré, d’un invité ou d’un visiteur inopiné, que l’arrivant soit ou non le citoyen d’un autre pays, un être humain, animal ou divin, un vivant ou un mort, masculin ou féminin. »

C’est, en substance, ce que Plenel, se réclamant d’une « pensée complexe » brevetée par d’autres avant lui, a réaffirmé dans sa dernière homélie, ainsi que dans son livre à lui, semble-t-il, le dernier en date, dont le titre cependant, Le devoir d’hospitalité, renvoie peu ou prou à une obligation que, dans l’absolu, Derrida contestait, parce que déjà constitutive de conditionnalité. Confrontée à la nuance, portée par un camp dont on ne l’attendait pas, la complexité conceptuelle présumée du cauchemar vivant de Cahuzac, toutefois, a été mise à rude épreuve.

Premièrement, parce que la Déclaration universelle des Droits de l’Individu humain, qu’il invoquait pour asseoir la légitimité absolue de l’hospitalité principielle, indépendante de toute codification nationale (ou européenne), demeure à bien des égards toute théorique, y compris pour des citoyens à part entière. L’application pour le moins défaillante de son article 12 en est une illustration parmi d’autres.

Deuxièmement, parce qu’assimiler, comme il l’a fait, le droit national (ou européen) – et non pas uniquement le projet de loi à l’étude – au nationalisme le plus étriqué, en plus de n’avoir d’autre objectif que de museler l’interlocuteur par une réduction fallacieuse coutumière aux polémistes et aux idéologues français, revient à avilir et à saper le cadre républicain et démocratique dans son principe même (et non dans son effectivité, pareillement relative).

Troisièmement, parce que, quand bien même l’ensemble desdits droits seraient strictement reconnus et appliqués, la Déclaration elle-même en spécifie les contours, par exemples en ses articles 8, 14 et 13, lequel établit que « toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat ». D’ailleurs, sous-entendre que l’édifice onusien ne serait pas tout entier fondé sur la reconnaissance des Etats (et des règles de droit qu’ils ont vocation à partager, certes), de l’Etat comme pilier structurel, n’est-ce pas apporter de l’eau au moulin de ceux qui, tout en refusant avec insistance que l’on piétine leurs droits et leurs libertés, n’ont qu’un rêve : en finir avec ce satané « droits-de-l’hommisme » internationaliste ? Quant au second alinéa de cet article 13, que cite Plenel et qui stipule que « toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien » et d’y revenir, il n’équivaut pas à une obligation pour tout pays d’accueillir toute personne. Il vise – Plenel-le-jésuite le sait fort bien – à prévenir toute interdiction générale ou arbitraire de quitter un territoire donné qui serait opposée à un individu, à un groupe, ou à la société dans son ensemble.

Quatrièmement, parce que l’hospitalité mondiale absolue n’offre aucune solution politique harmonieuse. J’y reviendrai…

« Ce Monsieur m’interroge », son objection « est misérable », « c’est honteux »  (grimace en prime)… Marquant sans ménagement sa réprobation à l’égard du journaliste qui le questionnait, les enfantillages rhétoriques de Plenel n’ont fait qu’accentuer l’évidence : sa « pensée complexe » est singulièrement fruste. C’est en cela qu’elle se différencie de celle de Derrida qui, en étayant le processus de tension entre l’absolu et le particulier de l’hospitalité, n’en était pas, lui, resté aux abstractions simplificatrices… En effet, dit-il,

« […] [I]l y aurait antinomie, une antinomie insoluble, une antinomie non dialectisable entre, d’une part, La loi de l’hospitalité, la loi inconditionnelle de l’hospitalité illimitée (donner à l’arrivant tout son chez-soi et son soi, lui donner son propre, notre propre, sans lui demander ni son nom, ni contrepartie, ni de remplir la moindre condition), et d’autre part, les lois de l’hospitalité, ces droits et ces devoirs toujours conditionnés et conditionnels, tels que les définit la tradition gréco-latine, voire judéo-chrétienne, tout le droit et toute la philosophie du droit jusqu’à Kant et Hegel en particulier, à travers la famille, la société civile et l’Etat. »

« L’humanité n’est pas assignée à résidence », martèle Plenel. C’est son credo. A l’entendre, le déplacement (physique) serait, au contraire, son identité. « Ce n’est pas », ajoute-t-il, « la misère du monde qui vient vers nous, c’est la dignité du monde ». Ne serait-ce plutôt une part de sa force, au sens brut ? Que propose Plenel aux plus frêles, aux moins agiles, aux moins habiles, dans les pays d’origine, de facto assignés, eux ? Ce n’est pas à des migrations de conquête que l’on assiste, mais à des migrations de fatalité, car si c’est à elle que souhaitent échapper les migrants, l’apparente nécessité de leur périple n’en est pas moins une. Et cette fatalité, face à ses contradicteurs (Je n’ai pas lu son livre.), le Père-la-Morale ne se propose en réalité que de l’accroître en encourageant toujours davantage les forces vives d’Etats en friche à émigrer vers des caricatures d’Eden qui auraient vocation à dépeupler le reste de la Terre de ses habitants. Outre ce reliquat de complexe religieux de centralité, désormais centripète (Nous n’évangélisons plus sur vos terres, venez à nous dorénavant…), cette perspective présente un défaut logique structurel : pourquoi une humanité pléthorique éparpillée devrait-elle se concentrer en plusieurs points ? Un tel schéma est-il viable pour elle ? Rationnel ?

Bien sûr, Plenel rétorquerait que, même si nous avons  « vocation à [nous efforcer d’] accueillir toute la dignité du monde », ce cas de figure paraît très hypothétique. Mais l’avons-nous à n’accueillir égoïstement et néolibéralement que les plus compétitifs parmi les nouveaux damnés ? Et même ceux-là, s’ils avaient le choix, ne préféreraient-ils pas avoir leur résidence au pays, plutôt que de risquer leur vie à la négocier avec des mafias de passeurs, pour finir peut-être, lorsque cette compétitivité est féminine et nigériane, par se prostituer pour cinq euros en terre promise ? Tout à son monde des idées platonicien, Plenel en omet l’idyllique réalité de la vie de nombre de migrants ici. – Mais bien sûr, il faut combattre ces fléaux, dirait-il. Ben, vas-y, pépère ! Les lois sont là. Que qui de droit ne s’y est-il déjà attelé ?…

L’extrême naïveté qui se dégage de prime abord de l’impératif catégorique mis en avant, que rien ne vient équilibrer, est telle que, confrontée à la roublardise bien maquillée de cet ancien trotskyste de salon, elle amène inévitablement à s’interroger sur le dessein réel qui pourrait guider la démarche. Mais le faire est malaisé, tant il est facile de verser dans le procès d’intention…

Que je sache, un trotskyste, ça reste fondamentalement un révolutionnaire. Or, par ici, la révolution, la vraie, la sanglante, n’a pas bonne presse ces temps-ci. Un large afflux de réfugiés représenterait une pression supplémentaire, finale, sur notre modèle social, et entraînerait une exigence de compétitivité encore accrue. Comment, si rien d’autre n’a pu les infléchir, cette nouvelle donne parviendrait-elle à mettre à mal les politiques d’austérité ? A travers une nouvelle alliance des sous-prolétaires pilotée par l’avant-garde, qui transcenderait miraculeusement le péril extrême-droitier, et dont des migrants instrumentalisés seraient idéalement la nouvelle chair à révolution ? Ne versons pas…

Contentons-nous plutôt de rappeler que, lorsque Marcuse avait envisagé la fin du travail dans les pays dits développés, il l’avait conditionnée à une mobilisation générale et mondiale préalable destinée à éradiquer la pauvreté partout où elle se présente, et laissons à Derrida le soin posthume d’éclairer plus avant la problématique qui nous occupe…

« Il y a […] une étrange hiérarchie. La loi est au-dessus des lois. Elle est donc illégale, transgressive, hors la loi, comme une loi anomique, nomos a-nomos, loi au-dessus des lois et loi hors la loi […] Mais tout en se tenant au-dessus des lois de l’hospitalité, la loi inconditionnelle de l’hospitalité a besoin des lois, elle les requiert. Cette exigence est constitutive. Elle ne serait pas effectivement inconditionnelle, la loi, si elle ne devait pas devenir effective, concrète, déterminée, si tel n’était pas son être comme devoir-être. Elle risquerait d’être abstraite, utopique, illusoire, et donc de se retourner en son contraire. Pour être ce qu’elle est, la loi a ainsi besoin des lois qui pourtant la nient, la menacent en tout cas, parfois la corrompent ou la pervertissent. Et doivent toujours pouvoir le faire. Car cette pervertibilité est essentielle, irréductible, nécessaire aussi. La perfectibilité des lois est à ce prix. Et donc leur historicité. Réciproquement, les lois conditionnelles cesseraient d’être des lois de l’hospitalité si elles n’étaient pas guidées, inspirées, aspirées, requises même, par la loi de l’hospitalité inconditionnelle. Ces deux régimes de loi, de la loi et des lois, sont donc à la fois contradictoires, antinomiques, et inséparables. »

A l’heure d’une droitisation sans précédent des sociétés occidentales (à laquelle répond certes un désir de gauche réaffirmé, mais encore trop timoré sans doute), droitisation qui se manifeste notamment par l’annonce tonitruante par plusieurs figures politiques de premier plan de leur volonté de se défaire de la Convention de Genève, laquelle, pareillement à l’article 14 de la Déclaration déjà citée, distingue implicitement les motifs économiques des persécutions qui justifient l’octroi de l’asile par un pays tiers, sanctuariser celle-ci apparaît comme une nécessité primordiale, qui pourrait constituer le socle d’un compromis entre ce que Derrida définit comme la loi et les lois, faute de quoi même ce prérequis, essentiel pour tout humaniste, pourrait pâtir de l’air ambiant, grâce aux preux tenants radicaux et carrés de revendications maximalistes en soit dans ce cas rendue.

Ce compromis primordial, la gouvernance s’est plusieurs fois dite prête à le sceller. Pourtant, en allongeant les délais de rétention administrative et en écourtant les délais de dépôt des demandes d’asile et de recours, ce sont aussi les individus susceptibles de bénéficier des droits garantis par la Convention de Genève qu’elle tient dans sa ligne de mire.

Plus largement, si le despotisme est effectivement le projet que porte sans scrupule l’Intérieur au nom du Conseil, comment pourrait-il se prétendre éclairé s’il en venait à trier des gosses dans les écoles et les hôpitaux du pays ?

Les nationaux fauteurs de troubles, enfin… La législation (c’est-à-dire les lois) se doit d’être transparente, claire et sans équivoque, en particulier lorsqu’il est question de dignité humaine fondamentale. Or, quel est donc cet article L-622 de l’ordonnance de 2004 relative au code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, qui autorise, le cas de Pierre-Alain Mannoni, cet enseignant qui s’était contenté, civiquement, d’héberger très brièvement quelques migrant(e)s en détresse, en faisant foi, les interprétations les plus farfelues ?

Entre les deux tours de la présidentielle, la Kommandantur en devenir avait affirmé qu’en l’élisant, le peuple français (qui a élu l’abstention, rappelons-le à toutes fins utiles) serait assuré de n’être plus, dans cinq ans, cornaqué par un choix qui n’en est pas un entre le repli frileux incarné par un parti et l’ouverture printanière portée par un autre. Plutôt que de promettre pour l’avenir un véritable débat démocratique, elle eût mieux fait d’annoncer que c’est au repli printanier que s’opposera son futur challenger, précisant dans la foulée qu’elle entendait démontrer qu’il n’y a plus de libéralisme que réactionnaire…

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Lire aussi :

https://yannickbaele.wordpress.com/2015/11/02/refugeemigrant-crisis-want-some-more-doublespeak/

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Miss Belgique et les paradoxes…

Angeline Flor Pua, Belge d’origine philippine, venait, samedi, d’être élue Miss Belgique que déjà les trolls flamands les plus hardis la renvoyaient à celle-ci au moyen de subtilités telles que : « espérons que c’est pas un trans », « Miss Belgique de la baraque à frites chinoise », ou encore « ça, une Belge ? ». Parmi les amabilités figurait même cette adaptation créative du dernier bon mot présidentiel, que l’on pourrait retraduire dans l’idiome dominant par « shithole Chink »…

Rappelons à cet égard, honneur à qui honneur est dû, que c’est à Bruxelles qu’échut à peu de choses près, il y a deux ans déjà, la primeur de la qualification washingtonienne, si tant est que ce qu’elle désigne s’apparente dans les deux cas à cet exutoire médian de l’anatomie humaine où, quelques rosaces triomphantes nonobstant, la lumière du Soleil rechigne à pénétrer, et se liquéfient, Stormy Daniels et Alana Evans l’attestent, les ambiguïtés de la bonne société conservatrice.

Bruxelles, donc, n’est autre, que le Tiers-Monde maculé se le dise, que le « Shithole Supreme », d’où des torrents brunâtres se déverseront sans fin jusqu’à atteindre par confluents toujours plus volumineux le Nouveau Monde, dont ils envelopperont de leur délicat débit une blanche résidence connue de tous, statufiant de manière inédite son locataire pour les besoins de la postérité. But enough about that

Ne se laissant pas démonter pour un sou, la nouvelle Miss Belgique rétorqua tout de go qu’il en faudrait plus pour entamer sa détermination, ajoutant : « pourquoi juger les gens sur leur physique ? ».

Une question que, stupéfait, son jury se posait encore tandis que les organisateurs du Miss Beauty Pageant local emmenaient l’intéressée dans une chambre d’hôtel pour l’y faire poser comme une pute de luxe… Le racisme rampant, nous en aurons raison comme nous avons eu raison du sexisme, déclara peu après l’hôtesse de la cérémonie : regardez le succès de la campagne #MeToo…

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Calme ta race !

« En suivant simplement le fil historique de la petite nation juive, on voit qu’elle ne pouvait avoir une autre fin. Elle se vante elle-même d’être sortie d’Egypte comme une horde de voleurs, emportant tout ce qu’elle avait emprunté des Egyptiens : elle fait gloire de n’avoir jamais épargné ni la vieillesse, ni le sexe, ni l’enfance, dans les villages et dans les bourgs dont elle a pu s’emparer. Elle ose étaler une haine irréconciliable contre toutes les nations; elle se révolte contre tous ses maîtres. Toujours superstitieuse, toujours avide du bien d’autrui, toujours barbare, rampante dans le malheur, et insolente dans la prospérité. Voilà ce que furent les Juifs aux yeux des Grecs et des Romains qui purent lire leurs livres […]. »

Ce n’est pas l’oppression là-bas, pas la lente transformation d’un peuple de tribus plus ou moins sages en masse quasi aryenne dégénérée, pas sa soudaine affection pour les carnages, pas même la damnation de feu ses anciens, ses saints vilipendés, mobilisés au nom de cet Ouvrage. Ce n’est ni la méthodique initiation de ce peuple à la barbarie, sésame de son entrée dans la Cour des Grands, ni l’imposture de son Gott mit uns, ni même l’infamie de son langage. Ce n’est pas sa mécanique morbide et implacable, sa loi d’exception pas davantage… Rien de tout cela n’alimente la nouvelle antijudéité. C’est Voltaire !

« J’ai entrepris l’œuvre de corriger les Juifs, mais je n’ai pas cherché à en attirer de nouveaux dans mes Etats. Loin de là, j’ai évité de faire rien de ce qui peut montrer de l’estime aux plus méprisables des hommes. »

Ce n’est pas, ici, comme naguère, l’inconditionnalité du reniement par l’Etat de principes sacrés, pas sa morale frelatée, pas sa façon de dire pardon qui a des airs d’encore, pas la face hideuse d’un anti qui en chasse un autre, se croyant dédouané. Ce ne sont pas les brimades opposées aux uns, qui répondent, dans l’unité et l’indivisibilité, aux privilèges accordés aux autres, pas les sérénades annonciatrices de massacres, pas les rites militaires dans les synagogues, pas les rites d’adoubement dans les écuries d’Augias. Ce ne sont pas les quelques résidus de honte que l’on évacue en faisant taire qui alimentent la nouvelle antijudéité. C’est Bonaparte !

« Juifs. Faire un article contre cette race qui envenime tout, en se fourrant partout, sans jamais se fondre avec aucun peuple. Demander son expulsion de France, à l’exception des individus mariés avec des Françaises ; abolir les synagogues, ne les admettre à aucun emploi, poursuivre enfin l’abolition de ce culte. Ce n’est pas pour rien que les chrétiens les ont appelés déicides. Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l’exterminer. […] »

Ce n’est pas, ni ici ni là-bas, la haine de l’égalité, pas le travestissement de l’universel, la racialisation de la fraternité encore moins. Ce n’est ni l’indigence d’un enseignement archaïque, ni l’indigence tout court, à laquelle concourent toutes les politiques. Ce n’est pas la société télévisuelle du spectacle paroxystique, pas la désertion coupable des intellectuels. Ce n’est pas le résultat argileux, c’est-à-dire l’échec cuisant, du façonnement de l’Homme fonctionnel. Ce n’est aucunement l’apologie instinctive d’une domination que l’on nomme raison, dont la stimulation continue d’une déraison exogène inassimilée fait la raison d’être, qui alimente la nouvelle antijudéité. Non, c’est Proudhon !

« Les Juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides loupés, tiraillés qui doivent disparaître. »

Ce ne sont pas des Etats qui se fourvoient, s’enfoncent avec toujours plus de panache dans la lie de leurs utopies décomposées, mais se réclament de bonne foi. C’est Céline !

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Propagande anti-propagande

« Fake news ! », vociféra la Curie face à Galilée. « Fake news ! », osa le gouvernement français face au Léviathan de Washington, il y a quinze ans. L’accusation ne date pas d’hier. Quelquefois, elle est pertinente; quelquefois, elle ne l’est pas. A la question de sa pertinence s’ajoute celle de l’étendue de la légitimité de l’autorité qui la porte, et de la nature des répercussions qu’elle induit.

Que la pseudo-représentation populaire, donc l’Etat, affiche une position sur des sujets sociétaux qui relèvent de l’appréciation scientifique ou historique est une chose. Qu’elle contraigne la nation et l’ensemble des individus qui la composent à se plier à cette position tout autre chose, dès lors qu’une telle contrainte contrevient au libre exercice de la pensée et de l’expression.

En France, la première loi qui s’y est employée dans un contexte démocratique libéral est la loi Gayssot, en 1990. Celle-ci se distingue par exemple de la loi Taubira de 2001 (tendant à la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité) par le caractère péremptoire de l’injonction qu’elle adresse à l’ensemble de la communauté nationale française de s’abstenir d’affirmer, ou même de sous-entendre, sous peine de poursuites pénales, que le dossier de l’histoire des chambres à gaz du régime nazi serait « pourri » : déjà, la négation de l’existence de celles-ci relevait officiellement des fake news à réprimer. La loi qui visait, quant à elle, à interdire la contestation du génocide arménien durant la première guerre mondiale, votée en 2001 elle aussi, avait, en revanche, un objectif similaire à la loi Gayssot, mais elle fut partiellement censurée par le Conseil constitutionnel en 2012, précisément en ce qu’elle faisait d’une affirmation d’Etat une injonction générale. Tel fut en tout cas le motif peu cohérent invoqué…

Il va de soi qu’en ce qui me concerne (La Belgique a adopté en 1995 une loi identique à la loi Gayssot.), la rétivité à de telles injonctions ne porte pas sur le caractère profondément tragique de ces trois événements historiques, mais sur la légitimité de toute autorité publique à décréter une vérité inquisitoriale qui fait de dissidents à cette vérité des déviants pénalement répréhensibles : la démocratie repose sur le débat, et se forger une opinion sur tout sujet, de même qu’exprimer cette opinion, est un droit individuel fondamental.

Lors de ses vœux à la presse, mercredi dernier, le petit marquis, en annonçant qu’il présenterait prochainement un projet de loi destiné à lutter contre la propagation des « fake news », a affirmé agir au nom de la démocratie libérale contre des influences occultes parfois encouragées par « certaines démocraties illibérales ». Voici, transcrit, l’extrait visé :

« C’est vous, journalistes, qui êtes les premiers menacés par cette propagande. Elle adopte votre ton, parfois vos formats. Elle emploie votre vocabulaire, et parfois même elle recrute parmi vous, parfois même financée par certaines démocraties illibérales, que nous condamnons au quotidien. Elle se diffuse, elle se banalise et elle [finit] par jouer de cette confusion que nous avons progressivement acceptée. La question du tiers de confiance que vous êtes, si essentielle en démocratie, est alors profondément brouillée. Et, à travers vous, c’est la démocratie libérale qui est visée.

Il y a deux réponses au moins que nous pouvons apporter, et que je souhaite que nous puissions apporter collectivement dans l’année qui s’ouvre. La première, c’est à l’Etat de la porter. C’est pourquoi j’ai décidé que nous allions faire évoluer notre dispositif juridique pour protéger la vie démocratique de ces fausses nouvelles. Un texte de loi sera prochainement déposé à ce sujet. En période électorale, sur les plateformes internet, les contenus [ne répondront] plus tout à fait [aux] mêmes règles. Comme vous le savez, propager puissamment une fausse nouvelle sur les réseaux sociaux ne requiert aujourd’hui que quelques dizaines de milliers d’euros et peut se faire dans l’anonymat complet. Les plateformes se verront ainsi imposer des obligations de transparence accrues sur tous les contenus sponsorisés afin de rendre publique l’identité des annonceurs et de ceux qui les contrôlent, mais aussi de limiter les montants consacrés à ces contenus. C’est un corrélat indispensable aux règles que nous avons fixées pour notre vie démocratique et nos débats politiques.

En cas de propagation d’une fausse nouvelle, il sera possible de saisir le juge à travers une nouvelle action en référé permettant, le cas échéant, de supprimer le contenu mis en cause, de déférencer le site, de fermer le compte d’utilisateur concerné, voire de bloquer l’accès au site internet. Les pouvoirs du régulateur, qui seront par ailleurs profondément repensés durant l’année 2018 seront accrus pour lutter contre toute tentative de déstabilisation par des services de télévision contrôlés ou influencés par des Etats étrangers. Cela permettra [notamment] au CSA repensé de refuser de conclure des conventions avec de tels services en prenant en compte tous les contenus édités par ces services, y compris sur internet. Cela lui permettra aussi, en cas d’agissements de nature à affecter l’issue du scrutin, que cela soit en période préélectorale ou électorale, [de] suspendre ou [d’]annuler la convention. »

Illibéral… Je ne suis pas le seul, apparemment, que le mot, récurrent lors de ladite conférence de presse, a surpris, en particulier lorsqu’il était accolé au substantif démocratie. Comme Laureline Dupont du Point, mes recherches m’ont d’abord emmené du côté de Rosanvallon. Insatisfait par la trop sommaire notice Wikipédia consacrée à l’illibéralisme, j’ai retrouvé l’article intégral du saint-simonien sur le site de l’Académie des Sciences morales et politiques. Puis, j’ai découvert qu’en dépit du fait qu’il ne figurait plus dans le Larousse en ligne, ce terme avait déjà eu, au XIXe siècle, d’illustres usagers, parmi lesquels Proudhon. Mais c’est à Dupont, ou plutôt au conseiller élyséen auquel elle s’est adressée pour explication, que je dois la référence à Fareed Zakaria.

Est-ce à Rosanvallon que faisait allusion son patron ?, s’est enquise Laureline auprès de l’énarque. Not really, no, conclut l’intéressée, qui, fidèle à son métier de journaliste, prend pour argent comptant (celui des plantureux subsides à la presse libre ?) la parole officielle. Plutôt à Zakaria… Mais, à bien lire les deux, l’on se rend compte qu’en termes d’illibéralisme, ni l’une ni l’autre des analyses mentionnées n’est particulièrement flatteuse pour la France. L’énarque se serait-il sous cape moqué de la plébéienne, dont il pouvait supposer qu’elle ne les lirait pas et que, même si elle les lisait, elle en omettrait les passages trop volontiers autocritiques ? Après les exploits de réserve de la nouvelle administration à l’égard des humbles, qui se sont caractérisés principalement par « la volonté très macronienne de ne surtout pas stigmatiser », comment l’envisager ?

Zakaria :

Historically, unchecked centralization has been the enemy of liberal democracy. As political participation increased in Europe over the nineteenth century, it was accommodated smoothly in countries such as England and Sweden, where medieval assemblies, local governments, and regional councils had remained strong. Countries like France and Prussia, on the other hand, where the monarchy had effectively centralized power (both horizontally and vertically), often ended up illiberal and antidemocratic.”  (p. 32)

The French revolution, as Lord Acton observed, is not about the limitation of sovereign power but the abrogation of all intermediate powers that get in its way. Most non-Western nations have embraced the French model – not least because political elites like the prospect of empowering the state, since that means empowering themselves – and most have descended into bouts of chaos, tyranny, or both.” (p. 39)

Rosanvallon :

« Au modèle anglais de la protection des libertés par l’existence de contre-pouvoirs issus de la représentation politique des principales forces sociales du pays, s’oppose ainsi au XVIIIe siècle le modèle du rationalisme politique à la française. »

« Ce rationalisme politique a-t-il été défait par l’éloge de la volonté qui marque la culture politique révolutionnaire ? Non. Il a plutôt subsisté en tension avec l’idée de souveraineté du peuple. Car la tension des principes – l’évidence versus la volonté, la raison versus le nombre – a d’une certaine manière été dépassée dans une commune célébration de l’unité. C’est une même façon de penser la généralité comme totalité et d’en disqualifier tout mode d’appréhension pluriel. La façon de concevoir la souveraineté du peuple, pour dire les choses autrement, s’est appuyée sur la même vision du social que celle dont procédait l’éloge de l’État rationalisateur. »

« Le despotisme éclairé et le libéralisme à la française trouvent un terrain de rencontre ambigu dans un tel processus de rationalisation de l’appareil d’État […]. »

Ceci amène l’intellectuel français à conclure que :

« […] le bonapartisme [est] la quintessence de la culture politique française. C’est en effet en lui qu’ont prétendu fusionner le culte de l’État rationalisateur et la mise en scène d’un peuple-Un. Le bonapartisme est aussi pour cela la clef de compréhension de l’illibéralisme français. Il le radicalise, en effet, d’une certaine manière, en mettant brutalement à nu ses ressorts les plus profonds.

On ne peut se contenter pour cela de considérer le césarisme, celui du Second Empire tout particulièrement, comme un simple accident de l’histoire. Il ne marque pas un écart circonstanciel à une « bonne » démocratie française, faisant coexister de façon perverse le mépris des libertés avec une célébration – certes trompeuse – de la souveraineté du peuple.

Le césarisme ne se réduit pas à la coexistence fâcheuse de deux éléments. Le terme de démocratie illibérale n’est intéressant à utiliser que s’il ne se limite pas au caractère descriptif de son énoncé. Il est pour cela important d’approfondir la nature de la raison illibérale qui est à l’œuvre dans cette forme politique. Le trait marquant du césarisme est que les libertés publiques y sont réduites au nom même d’une certaine conception de l’exigence démocratique. Il ne s’agit donc nullement d’une simple contradiction qui serait ou non dissimulée. La démocratie illibérale est en ce sens une pathologie interne à l’idée démocratique. Elle procède de trois éléments que j’ai longuement analysés dans La Démocratie inachevée. La prétention, d’abord, à réduire l’indétermination démocratique par une philosophie et une pratique de la représentation-incarnation. L’affirmation, ensuite, de l’illégitimité de toute définition du public qui déborde l’espace des institutions légales. Le rejet, enfin, de tous les corps intermédiaires politiques accusés de perturber l’expression authentique de la volonté générale. La démocratie illibérale radicalise bien de la sorte le monisme révolutionnaire tout en l’associant à une résolution utopique du problème de la représentation. »

Malgré leurs points de désaccord (notamment quant à la Prusse/l’Allemagne), la différence de leurs prismes d’analyse (Zakaria dresse dans son court essai un panorama mondial, tandis que Rosanvallon se concentre brièvement sur le cas de la France, par contraste avec le monde anglo-saxon.), et les critiques qui peuvent être adressées à l’un ou à l’autre (D’aucuns pourraient être tentés par moments de reprocher à Zakaria un relativisme moral certain.), les analyses des deux auteurs se rejoignent en plusieurs points quant à l’illibéralisme du système politique français. Afin de parer à l’objection la plus évidente, Zakaria prend soin toutefois de noter qu’il existe bien sûr divers degrés d’illibéralisme.

Tant l’une que l’autre, en effet, mettent l’accent sur l’inclination naturelle du modèle français à faire peu de cas des corps intermédiaires. Zakaria l’explique par une tradition monarchique centralisatrice. Ne se cantonnant pas à ce lieu commun, Rosanvallon met en avant le chaînon manquant qui expliquerait la prédominance renouvelée, après la révolution, d’une « vision moniste du social et du politique » en France. Selon cette explication, le rejet, au nom de la Raison, de tous les particularismes, identifiés à l’arbitraire du libéralisme politique, serait dû à leur association avec les privilèges d’Ancien Régime…

« La liberté est ainsi pensée contre le libéralisme pour parler abruptement. »

« Cette philosophie de l’intérêt général a souvent été exposée. De là procèdent, on le sait bien, les réticences à reconnaître le fait syndical (Il ne l’est formellement qu’en 1884.) et les lenteurs pour organiser le droit d’association (en 1901). »

Tant l’une que l’autre aussi lient l’extension de la démocratie anglo-saxonne à la concession de libertés individuelles. Si tous deux s’accordent pour poser (sans que ce soit nécessairement en ces termes explicites) que démocratie et libéralisme politique ne sont pas nécessairement consubstantiels, Zakaria cependant va (beaucoup) plus loin que Rosanvallon, consacrant la primauté du second (qu’il qualifie de libéralisme constitutionnel) sur la première, ce qui semble à plus d’un égard avoir échappé à l’auteure de l’article du Point

[…] [F]or almost a century in the West, democracy has meant liberal democracy – a political system marked not only by free and fair elections, but also by the rule of law, a separation of powers, and the protection of basic liberties of speech, assembly, religion, and property. In fact, this latter bundle of freedoms – what might be termed constitutional liberalism – is theoretically different and historically distinct from democracy.” (pp. 22-23)

Over the last decade, elected governments claiming to represent the people have steadily encroached on the powers and rights of other elements in society, a usurpation that is both horizontal (from other branches of the national government) and vertical (from regional and local authorities as well as private businesses and other nongovernmental groups).” (p. 30)

The process of genuine liberalization and democratization is gradual and long-term, in which an election is only one step. […] Conversely, the absence of free and fair elections should be viewed as one flaw, not the definition of tyranny. Elections are an important virtue of governance, but they are not the only virtue. Governments should be judged by yardsticks related to constitutional liberalism as well.” (p. 40)

Tant l’une que l’autre enfin – c’est une conséquence logique – soulignent le mépris des tenants du modèle moniste à l’égard d’auteurs tels que Montesquieu, qui se sont fait les avocats d’un équilibre des pouvoirs.

Zakaria :

Constitutionalism, as it was understood by its greater eighteenth-century exponents, such as Montesquieu and Madison, is a complicated system of checks and balances designed to prevent the accumulation of power and the abuse of office.” (p. 41)

In almost all of its variants, constitutional liberalism argues that individuals have certain natural (or “inalienable”) rights and that governments must accept a basic law, limiting its own powers, that secures them.” (p. 26)

Rosanvallon :

« C’est à partir de là qu’il faut comprendre l’hostilité latente à Montesquieu [dans le cercle de la Raison français], à qui beaucoup reprochent de s’appuyer sur des principes « gothiques » pour combattre l’absolutisme. »

Rosanvallon a écrit son court article en 2001, Zakaria son essai en 1997. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis lors de part et d’autre de l’Atlantique, d’autre surtout, à tel point que ce qui est présenté comme des logiques systémiques liées à l’histoire des idées, des peuples et des Etats est à présent rudement mis à l’épreuve. Même en Grande-Bretagne, un prurit gouvernemental réactionnaire, dont on ne sait s’il est entièrement l’effet d’un marketing conjoncturel, tend à remettre ces logiques en question.

Qu’en est-il en France ? Ceux qui s’étonnent que la défense de « la démocratie » du petit marquis passe par l’annonce d’une (nouvelle) restriction des libertés publiques fondée sur « l’illégitimité de toute définition du public qui déborde l’espace des institutions légales » sont désormais plus avancés. Lorsque cette défense de la démocratie se fait dans sa bouche défense de « la démocratie libérale », elle devient absconse et manifestement hypocrite. Il n’en demeure pas moins qu’à une définition tranchée et manichéenne de la figure du pouvoir dans la France contemporaine s’oppose sans doute une image plus hybride, indistincte peut-être, et par conséquent paradoxalement arbitraire, tant certains particularismes sont vantés, d’autres décriés et combattus. On pourrait, par conséquent, se laisser aller à faire dire à Zakaria ce qu’il n’a pas écrit…

Today’s East Asian governments are a mix of democracy, liberalism, capitalism, oligarchy, and corruption – much like Western governments circa 1900.” (p. 28)

On pourrait également être troublé par le rapport plus libéral entre Etat et médias que préconise Maduron, supposé aimant des volontés en puissance pourtant opposé au Miniver orwellien.

Quoi qu’il en soit, ces dernières décennies, ce ne sont pas uniquement des pans entiers de l’histoire qui se sont vu imposer une version officielle incontestable. C’est le présent lui-même, et le passé très récent : en dépit de l’absence de nouvelle législation inquisitoriale en la matière, à qui viendrait-il encore à l’idée d’oser, contre l’inquisition diffuse, affirmer sans crainte de subir un ostracisme généralisé que la discussion de certains aspects troubles et peu étayés du Onze-Septembre (quant à l’effondrement de la troisième tour, par exemple) est loin d’être close ?

Mais ce sont aussi des opinions générales concernant des phénomènes de société qui ont été visées, de « la provocation, même non suivie d’effet, à l’usage de substances présentées comme ayant les effets de substances ou plantes classées comme stupéfiants » à l’apologie du terrorisme (interprétée, il est vrai, de manière très libérale), en passant par l’ambition avortée de faire de l’incitation à l’anorexie un délit pérenne. Pas même les Etats-Unis n’y échappent : l’exemple des « food libel laws », qui, dans plusieurs Etats du sud, facilitent considérablement les poursuites judiciaires pour diffamation à l’encontre de quiconque exprimerait une opinion tant soit peu négative sur l’industrie de la viande, est là pour l’attester.

Dans ce contexte, quelle est l’intention du petit marquis en matière de fake news ? Dès lors que l’Assemblée nationale n’a pas encore été appelée à avaliser un texte encore dans les limbes, il est trop tôt pour le dire avec précision, même si l’extrait de conférence de presse sustranscrit fournit un certain nombre d’indications peu équivoques.

Si son objectif est de s’en prendre aux groupements qui, de manière structurée et concertée, diffusent sciemment des mensonges susceptibles d’influencer une part significative de l’électorat, et si ceux-ci ne diffusent que cela, c’est-à-dire s’ils ne diffusent ni opinions légitimes (quoique dissidentes), ni hypothèses en attente d’être clarifiées, ni faits (au moins partiellement) avérés, alors cet objectif est sans doute louable.

Si, en revanche, sont susceptibles d’être visés par le futur texte de loi des individus isolés (blogueurs ou autres) ou des médias alternatifs qui, de bonne foi, commettraient une erreur d’appréciation ou une erreur factuelle de nature à susciter une red flag dans les Q.G. de la surveillance de masse, produiraient ou relayeraient une opinion qui déplaît aux powers that be, émettraient des hypothèses embarrassantes pour les détenteurs de pouvoir, alors il ne ferait plus aucun doute qu’indépendamment de leur positionnement politique, seraient avant tout pris pour cibles des Alexeï Navalny locaux, selon une logique décidément illibérale faites de requêtes en référé (introduites par qui ?) intrinsèquement arbitraires. A cet égard, le passage au crible de certains procès staliniens récents mérite le détour…

Dans ce cas, il s’agirait purement et simplement de la suppression de toute information et de toute opinion contraire à l’idéologie dominante, d’une mise au pas de la spéculation et du savoir au nom du pouvoir, lesquelles, par ailleurs, ont pu générer par le passé en d’autres longitudes des Lyssenko comme les longitudes opposées produisent aujourd’hui des Clovis, et ont pu, de manière certes plus spectaculaire, donner lieu, tout au long de l’histoire des humains, à des autodafés divers et variés…

Même sans le futur texte de loi, toutefois, la conférence de presse elle-même était porteuse d’un message sous-jacent à une corporation (Tiens, tiens…) avec laquelle le pouvoir de la raison entretient un rapport d’amour/haine qui se manifeste notamment, au détour d’interviews de palais d’une servilité confondante, par une volonté de tarir les sources des quelques journalistes d’investigation qui font encore honneur à leur métier : je serai, face à la horde sauvage d’internet, votre indéfectible protecteur tant que vous garderez vos distances et que vous ne me chercherez pas noise

De manière pincée, comme à son habitude, le petit marquis a fait allusion à la rumeur qui s’était répandue il y a plusieurs mois à propos de sa prétendue homosexualité, ainsi qu’à celle qui lui avait prêté la titulature d’un compte en banque non déclaré dans un paradis fiscal. L’on sait désormais qu’il n’en dispose pas dans ce paradis fiscal-là. Quant à la question de savoir s’il suce des bites ou non, ou s’il en a sucé naguère alors que déjà il faisait avec les magazines pipole commerce de photos à la guimauve représentant son couple atypique (ce en quoi lui-même, contrairement à Mitterrand, dont une presse très avenante savait tout des escapades latérales mais s’est longtemps tue, a exposé son intimité à la foule), elle doit pouvoir continuer d’être débattue sans que l’intéressé en prenne ombrage. Son démenti formel (qui exclut une possible bisexualité) devrait-il lui aussi être pris pour argent comptant ? Dame ! Que serait la science sans les conjectures qui la précèdent ?…

Une dernière citation de Zakaria pour la route ?…

Popular leaders like Russia’s Boris Yeltsin or Argentina’s Carlos Menem bypass their parliaments and rule by presidential decree, eroding basic constitutional practices.” (p. 23)

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