Observation d’Art

L’artiste, un fumiste ?

« L’art de l’imitation est bien éloigné du vrai, et c’est apparemment pour cette raison qu’il peut façonner toutes choses : pour chacune, en effet, il n’atteint qu’une petite partie, et cette partie n’est elle-même qu’un simulacre. » (1)

Comment ce propos de Platon peut-il se décliner à l’heure des médias de masse et de la technique envahissante qui veut que, lorsque vous sortez de la caverne aux images, vous y êtes encore ? Demeure-t-il pertinent dès lors que, par le biais de ces médias, c’est la Cité tout entière, dont il postulait que devrait être exclu l’artiste, à ses yeux pervertisseur de l’essence, donc du vrai, est elle-même devenue une gigantesque illusion ? L’art est-il uniforme ? Continue-t-il de ne servir à rien ? Et l’artiste a-t-il un rôle à jouer; peut-il jouer un rôle, dans ce contexte ?

Avant tout, peut-on sans anachronisme considérer cette affirmation comme intemporelle, alors que toute la peinture contemporaine, en se libérant du figuratif, a perdu toute prétention à imiter le vrai ? Dans la perspective de l’auteur, elle demeure certes le reflet du reflet du monde des Idées que serait le monde habitable, mais en quoi ce reflet est-il moins pertinent que le reflet de ce reflet que propose aujourd’hui la politique à spectacle, qui a fait fuir les idées pour les remplacer par le pseudo-réalisme de la gouvernance gestionnaire ?

Peut-être faut-il considérer que la Cité véritable est ailleurs que dans la politique publique, enfouie, secrète, hermétique, que cette Cité-là cherche à se rapprocher au plus près des Idées, mais cela impliquerait alors pour le commun des mortels une triple mise en abîme, qui, si elle ne la justifie pas, conférerait au moins un sens à cette sempiternelle caverne :

IDEES (vrai supposé) > CITE (reflet des Idées) > POUVOIR POLITIQUE APPARENT (subcité, reflet du reflet) > CONSOMMATEURS (reflets du reflet du reflet) ?

Dans ce schéma, l’art peut relever à la fois de la Cité et de la subcité, et l’artiste être plus proche du vrai que le politicien. Si l’art est subversif, il ne fera certes pas voir, mais il fera entr’apercevoir le vrai. Si l’abstraction s’associe à l’absence de toute injonction – a fortiori politique – ce sera l’addition des regards portés sur lui qui démultipliera la pièce du puzzle (ou « petite partie ») et atténuera d’autant le simulacre, si tant est que le public soit instruit et critique.

Certes, l’art n’a plus pour vocation universelle de tendre vers le vrai, et c’est tant mieux, car cet imprimatur fut à la base de tous les réalismes imposés, de toutes les figures obligées, de toutes les redondances et de toutes les platitudes. Mais se limiter à l’art pour l’art me semble relever du narcissisme qui a mené à toutes ces aberrations exposées de nos jours dans les foires d’art contemporain, qui sont parvenues ironiquement à créer une école négative, une nouvelle catégorie, alors que leurs auteurs prétendent échapper à toutes. L’art pour l’art est devenu une redondance en soi, qui ne cesse d’alimenter le marché en générations de produits difformes et surfaits.

S’il pouvait se concevoir rebelle durant les sixties, s’il pouvait être interprété comme un coup de poing à la gueule de la convention et de l’utilitarisme tels qu’ils se définissaient alors, il s’est lui-même mué depuis en norme aseptisée et en plate convention, favorisant, au gré de l’émergence de la psychanalyse de masse, les pires épanchements œdipiens et les plus redoutables débordements nihilistes. A force de vouloir – à dose semi-inconsciente sans doute – faire leurs les propos de Platon en arborant fièrement leur bras d’honneur face à la Cité, les anartistes d’hier ont enfanté des générations de je-m’en-foutistes repliés sur la position fœtale. En porte-à-faux par rapport à une décadence, ils en ont généré une autre, dès lors que leur projet social négatif, déconstructeur, n’était complété par aucune ambition sociale nouvelle.

Ils ont accouché de l’ère de l’art insignifiant, celle du divertissement artistique anémié, bien sûr récupéré par l’industrie afin de répondre aux canons de la rentabilité : complétant leur logique, qui est celle de Platon, ils ont, comme jamais auparavant, asservi l’art, supposé ne servir à rien, au marché, à ce qui sert à rapporter, brûlant au passage toutes les formes de subversion qu’ils ont utilisées, rendues inopérantes.

Face à cela, certains seraient tentés par un retour au classicisme. C’est leur droit. D’autres demeureront dans la régression, les plus malins par ironie, dans l’espoir de faire percevoir sa négativité, tout en encaissant les devises. C’est leur droit aussi, puisqu’il n’y aucune raison à ce que davantage d’impératifs s’imposent à eux. Chaque artiste devrait être libre de faire ce qu’il veut, sans la moindre interférence de la part de la subcité, puisque c’est ainsi que les plus conscients rejoindront la Cité, qu’ils contribueront à éclairer de faisceaux nouveaux.

C’est de nouvelles formes et de nouveaux outils de subversion que ces derniers devront se munir pour s’opposer à l’illusion façonnée par la subcité et finalement la faire voler en éclats. Le risque dans l’art, c’est eux et eux seuls qui désormais l’assumeront, laissant aux autres le « bazar » (c’est-à-dire l’incohérence inutile). Et alors que le divertissement s’approche de très loin, contourne, divague, il leur faudra, porteur de l’énorme bagage des précurseurs d’avant et n’en reniant aucun aspect, aucune « partie », aller droit au but, viser dans le mille, tout en veillant à ne pas se laisser récupérer eux aussi, à continuer d’inspirer sans se laisser dépérir, vaste programme qui sonnera, en cette civilisation cruellement duale, le début de la fin pour le divertissement en ouvrant grand la porte à toutes les interrogations souhaitées, et peut-être même, pour certains, au vrai…

ersatzkommando

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(1) Platon, La République, Livre X, 598b – 598c, traduction de G. Leroux, Garnier-Flammarion, Paris, 2002

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La poésie ? Mais, elle vous emmerde, la poésie !

Kandinsky, Fugue (1914)

Fugue (1914)

« Je crois que la philosophie future, outre l’essence des choses, étudiera aussi leur esprit avec une particulière attention. Ainsi sera créée l’atmosphère qui rendra les hommes en général capables de sentir l’esprit des choses de manière inconsciente, ce qui explique le plaisir que prend le public à l’art figuratif. Mais c’est la condition pour que les hommes en général aient l’expérience du Spirituel dans les choses matérielles, et plus tard, du Spirituel dans les choses abstraites. Et c’est grâce à cette nouvelle capacité qui sera sous le signe de « l’Esprit » que l’on arrive à la jouissance de l’art abstrait, c’est-à-dire absolu. »

Kandinsky, Rückblicke, 1913

Léo Ferré, Les poètes de sept ans [Rimbaud] (live à l’Olympia)

Le rêve, c’est elle. Bien plus qu’un songe, elle est rêve éveillé. Elle a le temps. Le temps, elle l’est. Par-delà le vôtre, le mien, elle est le liant, submergée au-delà des nuages. Telle une musique suspendue venue d’on ne sait trop où qui suggère, jamais n’impose, elle est la religion ouverte de ceux qui ne croient pas, qui parle à ce que nous étions avant que nous ne soyons au monde. Elle est l’âme d’enfant qui aux tourments a survécu. Elle est le courbe, le distendu, le sinueux, l’aigu, l’oblique, l’invisible, l’obtus, elle est tout cela, mais pas le droit !

Der Sturm (1910-1932)

Schönberg, Verklärte nacht

Elle est la beauté sublimée des formes, l’éclatante harmonie des pigments, l’assassine mélopée de la foudre, le nu de la psyché qui s’habille du souffle vital né de l’étincelle qui a propulsé la flamme d’énergie essentielle. Elle est l’abondance face à l’économie. Elle est l’oiseau que cherche à décimer le chat, marri du fait que lui jamais ne voltigera dans cette apesanteur qui, légère, se joue de la frivolité comme de l’abus de réalité. Elle est l’irréductibilité des mots aux valeurs, aux chapelets, aux chiffres et aux codes. Elle est existence, elle est résistance, cette amante insoumise qui à tous les supports se prête sans jamais se donner à aucun…

Léo Ferré, L’âge d’or

Ferré 3

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Pourquoi ‘stilleven’ se dit-il nature morte ?

Cézanne, Nature morte au crâne (1895-1900)

Est-ce le peintre vieillissant, affublé de son blanc tablier, que l’on voit ainsi, sur cette console quasi gisant, représenté s’apprêtant à goûter à ce charnu fruit défendu luisant de tout son lustre (succédané sans doute de cette pêche jaune tardive et franche de goût à la commissure étroite couronnée d’une discrète bêtise) dont le feuillage vient titiller un maxillaire d’où semble s’échapper une langue reptilienne qui caresse, en échange, l’ambition de ne faire qu’une bouchée de cette poire succulente et rondelette qui se joint avec volupté au festin, tandis que paraît s’élever, au niveau de ses hanches, un allégorique mais protubérant fragment d’ossature ? Est-ce la petite mort qu’il sait proche, si chère aux littérateurs de la Renaissance, qu’il lit fixement dans le reflet de l’objet de l’originelle coulpe ? Et ce buste qui apparaît, babylonien, derrière lui, sur ce mur qui s’effeuille, est-ce celui, idéalisé, de Mère-Nature qui fait face à sa contrepartie ? Quant à cette petite forme à l’aspect difforme et au masque incertain qui, s’agrippant à la poire par la langue délaissée, semble en son extrémité se fondre dans la pointe du triangle inversé, serait-ce donc le lutin qui se fera peintre demain ?

Est-ce le mouvement circulaire de la vie que, par traits psychanalytiques, Cézanne a ici dépeint, conjuguant ce qui est donné pour inconjugable et faisant ainsi la nique suprême, incestueuse au possible, à la vanité calviniste que décrit dans les termes suivants le philosophe Jacques Darriulat dans son blog ?…

« La leçon de la nature morte, dont on sait qu’elle prend naissance en Hollande dans la ville de [Leiden], centre de la théologie calviniste, est de vanité : « Toi qui te nourris de matière, tu es matière toi-même, et retourneras au néant auquel toute matière est vouée, par désagrégation, écroulement et consomption ». Mais le peintre retourne cette leçon mélancolique et fait de la vanité la condition même de l’élévation, de la consécration, presque de la transfiguration des choses qui luisent dans ses ténèbres : la disparition du regard est ainsi comme le corollaire du triomphe des Choses. […]

Les Vanités du XVIIe siècle hollandais plaçaient un crâne parmi les fleurs et les fruits, déclarant ainsi explicitement le néant en lequel cette beauté fragile était destinée à se dissiper. Les crânes, que le Cézanne des dernières années dispose sur la table comme il le faisait autrefois des pommes dans le compotier, n’ont plus de message à délivrer, et ne professent nulle morale. Ils représentent plus exactement ce regard neutre, impartial, absent, sous lequel seulement l’inhumaine royauté du réel se manifeste et se déploie.» (1)

A seconde vue, ce seraient plutôt mes propres quoiqu’impropres mirages que j’aurais sur la toile projetés avec vigueur, telle une subjectivité malvenue dans le réalisme qui s’offre à voir. Toutefois, le tableau est écran aux abîmes multiples. Il est la mystérieuse voie d’accès entre plusieurs états. Il est le centre de gravité d’un réel cliché, de la démarche de l’artiste, le cas échéant de sa volonté, des regards curieux qui se portent sur lui, d’anachroniques transpositions allégoriques, qui en font, n’en déplaise à Cézanne, un miroir déformant. Dès qu’elle pénètre le domaine public, disait Brel, une œuvre n’appartient plus à son auteur, ce qui, ajoutons-nous, n’enlève rien à son intégrité intrinsèque, dont sont garants les exégètes picturaux.

En néerlandais, nature morte se dit ‘stilleven’, équivalent exact du ‘still life’ anglais, l’accolade en plus. ‘Leven’ y est vie, ‘stil’ à la fois silencieux, paisible, calme, discret et… inanimé, sans vie. La vie sans vie, vous aimez les paradoxes ? Et appréciez-vous les clichés : calme et paisible équivalent-il à mort ?

Lorsqu’à effectuer quelque balade ma sobriété me convainc, lorsque grâce m’est faite de m’associer à un échange, que de futiles agitations, que de jacasseries insignifiantes à mon entendement ne s’opposent-elles. La nature morte est bien vivante. Son paroxysme est le brouhaha indistinct des foules assemblées dont les bruits et les cris surannés surplombent le silence, leur liant. Un jour, peut-être pourrons-nous, de ces natures mortes déchaînés, par un simple regard qui aurait pour arroi toute l’histoire des mots, nous exprimer posément la montagne de sens et de sentiments qui en de trop nombreux cas à présent leur font défaut…

Picasso, Nature morte au crâne et au pichet (1943)

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(1) Source : http://www.jdarriulat.net/Essais/CezanneReal/CezanneRealisme.html

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Tibère et la spirale

Spirale littérale

J’étais, tout gosse, fasciné par les escargots. Ne me demandez pas pourquoi ces gastéropodes me passionnaient tant : je serais bien en peine de le dire. Leur sexualité hermaphrodite peut-être, qui leur permet, bien au-delà de l’alternance des rôles d’actif et de passif (termes hautement abusifs, au demeurant), de se relayer dans l’aptitude à enfanter, ce qui rend l’espèce digne d’un film de science-fiction qui, sur une planète où maman et papa – les douces sérénades parisiennes des derniers mois nous l’ont rappelé avec panache – sont tout sauf de vains mots, projette sur le binôme procréatif masculin-féminin vanté avec une si patriotique ferveur une ombre particulièrement floue. De Justin à Justine et de Mauricette à Maurice en un clin d’œil : que la nature est bien faite ! Une piste, peut-être, pour sortir du conflit…

La maison de mon enfance était bordée de champs en friche à perte de vue, ce qui en faisait pour mes compagnons de jeu – j’organisais régulièrement pour eux de mini-courses d’obstacles et d’autres festivités dignes de l’estime que je leur portais – un véritable paradis interlope qui les protégeait des rayons du soleil, auxquels ils sont rétifs. Mon favori était Tibère, un imposant mastodonte d’au moins vingt grammes à la coquille grenat à côté duquel les autres n’en menaient pas large. Je me rappelle encore les agréables sensations qu’il provoquait en moi lorsqu’à la découverte de ce corps humain qui lui était étranger, à lui à qui ses ancêtres avaient dû conseiller de prendre la poudre d’escampette à la vue du moindre de mes congénères, il titillait de sa lentille supérieure gauche, majestueuse de frêlitude, l’extrémité de mon duvet précoce et laissait glisser avec volupté son flasque fondement sur ma peau comme une langue semi-râpeuse dégoulinante du mucus exquis par lequel il me témoignait à son tour son affection. Lorsque Tibère s’est éteint, c’est à tout jamais une partie de mon âme qui l’a accompagné tout là-haut.

Thanksgiving Chapel, Dallas, TX

Comme par un discret clin d’œil de la céleste providence, j’ai pourtant retrouvé, l’autre jour, un peu de mon ancien compagnon sur Internet. Ma madeleine, c’était la chapelle de Thanksgiving de Dallas, TX. Vu de l’extérieur, l’édifice fait penser à un gigantesque gâteau d’anniversaire fossilisé, tout de crème fouettée, qui s’étend en hauteur sur quatre niveaux qui correspondent sans doute aux divers échelons de la grâce sublime : « plus près de toi, Seigneur »…

C’est l’intérieur qu’il faut visiter, fût-ce virtuellement, pour être saisi du vertige de l’astronaute, empreint de l’innocence de l’enfant tournoyant avec allégresse au milieu des constellations. Y sont disposés, en effet, selon un agencement en colimaçon condensé qui peut faire office de trompe-l’œil, une série de vitraux bercés, en ce sombre temple néo-baroque, d’une lumière astrale à laquelle seule une percée au niveau de sa voûte autorise l’accès.

Les vitraux peuvent être interprétés comme autant de marches d’un escalier mythique que l’homme est appelé à gravir pour rejoindre son infinitude. Mieux vaut s’être frotté à l’escalade, ne pas perdre le nord ni céder au tournis, pour atteindre la cime, car 67 est leur nombre, le nombre de l’homme, 76 leur valeur séraphique reflétée, et l’Unité leur primordiale couronne, et des 144 que génère leur fantasmagorique fusion émerge, surréel, Son Nom : Neuf !…

Ce neuf est celui de la nouveauté transversale, celle qui, de la hiérarchie faisant fi, permet de sauter de degré en degré adjacents, obliques ou en vis-à-vis, sans égard pour la gravité linéaire, avec pour seuls bagages la conscience et l’esprit dans ce qui, considéré depuis la base, apparaît comme une spirale bigarrée et chatoyante ni négative, ni positive, mais infinie de couches atemporelles juxtaposées, repliées sur elles-mêmes, détentrices du secret d’une nouvelle consistance, de nouveaux possibles multiversels. L’escargot est l’avenir de l’homme !

Gabriel Loire, Thanksgiving Chapel, Dallas, TX

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Source de la citation entre guillemets dans le dessin : Edward Bernays, Propaganda, Comment manipuler l’opinion en démocratie, Zones, 2007 (traduit de Propaganda, Horace Liveright, 1928), page 1. Les ajouts et retraits entre crochets sont du blogueur.

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Espoir figé et espoir d’avenir…

Souvent dépeint, autant que n’a pu l’être Brassens dans un autre registre, comme un petit homme en apparence conventionnel dans sa vie quotidienne, Magritte m’agace depuis quelques ans. Magritte ceci, Magritte cela, musée Magritte, Magrittes du cinéma : kassa kassa ! Toutes les occasions opportunistes sont bonnes pour se faire du blé sur un nom qui parle à la fois aux touristes et à la troupe mondaine du cru, toujours prompte à se faire voir où il faut se faire voir et pour laquelle posséder l’art est plus important qu’essayer d’en saisir l’esprit.

Mais faut-il tuer Magritte pour autant ? Et pourquoi m’agace-t-il, au fond, cet homme dont le cinquantenaire du décès se fêtera en toute logique en grande pompe dans quatre ans, qui est né alors que l’humanité, à la suite de Becquerel et de sa découverte de l’uranium et des rayons uraniques, à la fin du XIXe, s’apprêtait, avec les époux Curie, à commencer à en étudier les usages possibles, cet homme qui, dans la foulée, verrait apparaître, à la fin de la guerre de ’14-’18, la TSF puis les émissions de radio quotidiennes, toutes choses qui influenceraient sans doute le surréalisme esthétique dans lequel il s’inscrirait ? Ce n’est pas lui qui se pousse du col aujourd’hui, et ce n’est pas lui qui en bénéficie ou doit en faire les frais, mais la représentation de lui forgée par d’autres à son insu, forcément. La trahison des images, sa plus célèbre toile, celle à la pipe qui n’en est pas une, n’avait-elle pas précisément pour ambition de mettre en lumière cette distinction, apparemment pas encore si évidente pour tous, entre le sujet et sa représentation, qui l’objective ?

Lorsque, dans l’une de ses pièces, le metteur en scène Romeo Castellucci a mis en scène un Jésus à l’image de Big Brother, que des enfants venaient joyeusement canarder de balles de tennis multicolores, et que s’ensuivit un écho de protestations de la part d’organisations catholiques intégristes, j’avoue avoir été saisi d’une certaine perplexité : Castellucci n’avait-il pas mieux à faire ? Telle fut ma première réaction. A quoi bon, en effet, ajouter à l’hystérie religieuse qu’entretenait alors savamment le petit ami de Bettencourt ? D’autres portraits – au hasard, ceux de Pol Pot, Staline ou encore Hitler – n’eussent-ils pas été plus à leur place sur cette scène ? Puis j’ai pensé à cette pipe sublimée…

Romeo Castellucci et sa création

La Bible est le plus fabuleux roman de tous les temps. C’est le premier Nouveau Roman qu’aient écrit les hommes, en vérité ! Et ce mot ne suffirait bien sûr à la décrire : tout à tour empreinte de sociologie de bien avant la sociologie, de mysticisme, de millénarisme catastrophiste, d’injonctions politiques, et de poésie (d’art, donc), elle met quiconque au défi de la dépasser… Si, dans sa deuxième partie, un personnage nommé Jésus (mais qui était en réalité Josh le Nazaréen) est mis à l’honneur, c’est, à en croire le Vatican, ès qualité d’image d’une divinité unique formulée autour de l’équation : « je suppute, donc cela est »… Il en découle que la Bible rapporte l’image de cette image, et que c’est l’image de l’image de cette image qu’a mise en scène Castellucci, dans la droite ligne de la déconstruction picturale amorcée dès la fin du XIXe, dont le surréalisme de l’entre-deux-guerres (c’est-à-dire le rendu artistique de l’impression de l’humanité entière face à la question de l’être revue à l’aune de la science nouvelle et de la première Grande Boucherie qui a eu lieu sans doute en partie en Son Nom) prendrait la relève. Or, c’est cette image de l’image de l’image qu’ont cru bon de venir secourir des intégristes que ce simple geste rend de facto hérétiques, puisqu’ils ont ainsi idolâtré du vent. Et la Bible elle-même n’échappe pas au raisonnement : comment un seul livre – allez, deux, à la rigueur – peut-il prétendre contenir, enfermer, un principe absolu ? Au bûcher, les apôtres et leurs éditeurs, pour péché de vanité !

La notion de péché, attardons-nous y, d’ailleurs : tout remonterait à Adam, cette espèce de clette sioniste qui, en fourrant sa longue tige dans le mielleux scorpion fallopique de la brune Eva, aurait scellé le sort d’une lointaine descendance effroyablement consanguine, dépravée et retorse, qui semble plus souvent qu’à son tour faire abstraction de ce choix cornélien avant la lettre (encore que Tout soit En Lui) auquel un dieu papy pervers aurait soumis ses parents communs : obéissance, ignorance et vie éternelle (Adam ni père, ni fils et Eve ni fille, ni mère, ni putain) ou liberté, curiosité et trépas, qui se serait décliné comme suit dans la pratique : se regarder en chiens de faïence pour le reste de l’éternité, ou baiser et pondre, avec au moins un inceste à la clé, en bout de course. A moins que… A moins que Dieu ne soit adepte de masturbation, de préliminaires et d’éjacs ex utero… Rien qu’y penser me Le rend tout à coup éminemment sympathique, puisqu’il est entendu que ni Lui ni le singe n’a fait émerger du tréfonds des abimes la crasse aux quatre lettres qui point ne se prononce : je suppute, donc cela est !

D’où il résulte que qui s’intéresse de manière plus ou moins éclairée aux Ecritures le fait en sachant bien qu’il s’agit d’une histoire, non comme corpus de règles à suivre à la lettre sous peine de punitions, mais comme recueil d’un ensemble d’habitudes, de modes de vie, d’appréhensions de la sexualité, de peurs et d’idées fixes que partageaient ou voulaient faire partager à d’autres de lointains ancêtres de notre commun arbre de vie, lesquel(le)s ont été imposé(e)s à tous comme une chape de plomb, selon un angle d’interprétation déterminé et quasi figé, dès lors que l’Eglise a uni son destin à celui des monarques temporels, et que la religion s’est faite religion d’Etat(s), mais telle n’était-elle pas sa vocation ?

A cette lumière, le texte s’éclaire sous un jour différent, susceptible de faire éclore une narration plausible, imagée, de l’épisode de la crucifixion, celle de la putain réhabilitée, qui mettrait au monde, quelques mois plus tard, l’un des secrets longtemps les mieux gardés de l’Histoire : la descendance qu’elle et Jésus ont conçue dans la quasi-clandestinité, garante de ressuscitation du second nommé et d’un reboot du scénario initial, au nom d’une nouvelle pureté. D’où l’importance de concevoir Jésus, dès le premier concile de Nicée, en 325, comme l’incarnation d’un principe divin appelée de toute manière à rejoindre les Cieux sitôt sa mission accomplie, et l’origine de la querelle que suscite cette habile remise en cause de la justesse du jugement du Dieu de la Torah, génétiquement plus libéral.

Selon cette lecture et aux yeux de quiconque se dote de tant soit peu d’esprit critique, le mythe de la transsubstantiation littérale, digne d’un surréalisme précoce et décrétée au sein de l’Eglise catholique par le concile de Trente, au milieu du XVIe siècle, est donc l’une des nombreuses tromperies et fourberies monumentales dont Rome s’est rendue coupable au fil des millénaires. De même, considérer littéralement que c’est son sang que Jésus aurait donné pour la réhabilitation de toute l’humanité peut sembler particulièrement spécieux : ne serait-ce pas plutôt son jus (son ADN, pour les âmes sensibles), auquel cas les fidèles sont invités à tourner sept fois leur langue dans leur bouche avant de déguster leur prochaine coupe…

Quant à cette croix, elle a sans doute inspiré bien d’autres choses que l’expression ultime, sadienne avant l’heure (mais tout, ici aussi, n’est-il pas lié ?), du sens du devoir d’un demi-dieu ?  Et l’interprétation selon laquelle le corps de Jésus aurait en réalité été enseveli sous terre, en un lieu non connu des badauds, après avoir été décroché de la croix, quelles sont exactement ses implications ? Et quelle est l’exacte nature de ce Satan (étymologiquement l’adversaire, l’opposé, non l’ennemi) à qui, selon la même interprétation, il aurait été (figurativement) livré alors ? Et s’il a donné sa vie pour réhabiliter l’humanité à travers la réhabilitation de la femme, son dessein n’était-il pas essentiellement féminin, consacrant un peu tardivement le rôle du sexe infernal dans l’espèce humaine ? Sans aucun doute certains groupes se sont-ils intéressés à ces questions et à bien d’autres encore. Après tout, la science n’est-elle pas un substantif féminin ?

Fâââmmes...

Amira Casar & Rocco S dans Anatomie de l'Enfer

Au fond – ça coule de source – c’est la sexualité qui est la base de toutes les religions monothéistes, la sexualité et son contrôle, le contrôle de l’énergie sexuelle (par autrui), dont le travail-trepalium et l’obéissance sont des outils de base. Or, les romans bibliques et autres, ainsi que leurs exégèses et interprétations tronquées, la présentent traditionnellement sous un angle peu favorable, dont ne peut émaner que la frustration. Si le grand djihad consiste en effet à maîtriser ses pulsions, doit-il se mener comme un processus individuel libre et raisonné ou comme une initiation linéaire et pré-écrite ? La séparation entre le corps et l’esprit, dont tant les Eglises que la (les) franc-maçonnerie(s) n’a (ont) cessé, selon des logiques, des méthodes et des objectifs bien sûr divergents, de polluer l’Humanité, n’est-elle pas la cause de tous les maux, en réalité ? N’est-ce pas à une redéfinition drastique du bien et du mal que nous sommes appelés à nous atteler si notre objectif est un ressourcement principiel qui permettrait l’abolition de la domination, sans remettre en cause la cohésion de l’ensemble, c’est-à-dire à la réception de l’humanité dans l’âge adulte, où le ‘h’ majuscule s’imposerait enfin ? En d’autres termes, que peut faire l’individu dans la cohérence du nombre ? Tout ce qu’il veut et rien que ce qu’il veut, y compris ce qui déplaît à d’autres, dans la liberté de soi et des autres, et à la vue assumée de tous, s’il le souhaite ! Et que peut faire le nombre dans la liberté du nombre ? Exactement le contraire de l’option fonctionnaliste privilégiée de nos jours par le capitalisme financier, à savoir le partage (des connaissances, des ressources et des talents) plutôt que le repli !

Car si la science n’est rien d’autre qu’une nouvelle religion, la laïcité pas davantage qu’une religion areligieuse, l’attrait pour l’occulte et le sombre une anti-définition clanique, quelles places et quels rôles leur sont-ils encore réservés dans l’évolution humaine, et quelle serait donc la nature perverse de cette dernière ? Paraphrasons : si les camps dits du bien et les camps dits du mal sont des antithèses pures qui se rejoignent in fine, occupent l’intégralité du champ social et vital et fonctionnent comme des Politburos respectifs, quelle peut bien être, pour le nombre, leur pertinence, aux unes comme aux autres ? Si tant le bien que le mal, tant la croyance que la raison, s’échinent, chacun(e) à sa manière, à contraindre et à duper, comment donc définir ce qui vise à libérer ?

Pourquoi le philosophe Slavoj Zizek dérange-t-il tant de monde ? Et pourquoi, en même temps, paraît-il insignifiant ? Il paraît insignifiant parce qu’il est bourré de tics et qu’il se comporte souvent comme un ours mal léché ou un sale gosse, ce qui déforce sa crédibilité. Mais il dérange parce qu’il met le doigt sur la plaie, notamment lorsqu’il affirme et répète qu’il vaut encore mieux, pour le nombre, avoir à se colleter avec un système ouvertement répressif qu’avec un système de domination diffuse qui donne l’illusion de la liberté, car le premier est plus aisément déboulonnable que le second : ceci, pourrait-il dire, en faisant tournoyer son doigt autour de lui à 160 degrés, n’est pas la liberté.

Pourquoi les anarchistes espagnols se sont-ils attiré tant les foudres des franquistes que celles des communistes soviétiques ? Parce qu’ils étaient porteurs du seul modèle de développement éclairé harmonieux, cohérent, consensualiste et non coercitif durablement imaginable, où n’étaient niés ni l’individu ni le groupe, un modèle susceptible d’être étendu sans heurts à l’ensemble du globe. Un tel horizon nie-t-il le progrès scientifique ? Il en est, au contraire, le meilleur adjuvant, qui permettrait, par exemple, d’approfondir notre connaissance de l’énergie nucléaire, mais de ne l’utiliser que pour les fonctions où elle est cruciale, et donc d’en localiser l’exploitation dans de vastes zones peu (idéalement pas) habitées. Il nous permettrait aussi d’aller encore plus loin dans notre exploration de l’espace, car débarrassés des dogmes, nous pourrions enfin nous focaliser sur un espoir dont le morbide, qui façonne notre civilisation, aurait été expurgé, un espoir qui, sans faire table rase des sources du passé, ne les appréhenderait que pour ce qu’elles sont : des sources du passé que la science bat en brèche chaque jour. Un espoir de démolition de toutes les structures archaïques fondées sur la (littérale) vérité de postulats transcendantaux. Un espoir de fusion des principes fondateurs communs à l’humanité entière. Un espoir d’éradication mondiale de la misère, au nom du réel tangible. Un espoir tourné vers un futur de questions, de découvertes, de réponses, et de nouvelles questions… Et oui – pourquoi pas ? – un espoir d’éternité. Un espoir sain, en somme… Naïf que tout cela ? Pas davantage que la foi !

Morning Telegraph

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Amis africains, amis maliens, ne succombez pas au chant des sirènes !…

Chers amis du Mali,

Même si nous ne nous connaissons pas vraiment, permettez que je vous appelle mes amis, que vous habitiez le sud ou le nord de votre beau pays en voie de réunification. Il ne se passe pas une semaine, en effet, sans que je rêve de poser les pieds sur cette terre d’Afrique dont tous les êtres humains sont originaires. Non pas comme un simple touriste qui s’affalerait, repu, au coin d’une piscine de quelque Club Med, encore moins comme un vorace homme d’affaires, mais comme un semi-aventurier désireux d’apprendre à vous connaître, vous, votre culture, vos us et coutumes, en prenant le temps, loin de ce Nord envahissant au stress mortifère. Pour l’instant, mes ressources financières ne me le permettent pas : il n’y pas, toutes proportions gardées, que des Crésus en Europe.

Entre-temps, je me sers de votre musique, de vos artistes souriants et débonnaires, de vos instruments originaux, la kora et tous les autres. Je m’en sers, oui. Pour m’évader. Au-dessus des nuages, nombreux ici. Pour me retrouver aussi. Nous avons à Bruxelles quelques avantages. Parmi ceux-ci, le défilé incessant de musiciens originaires des coins du globe les plus divers : à chaque soirée son concert, pour qui le souhaite. Bassekou Kouyate et Toumani Diabate, je les ai vus il y a deux ou trois ans au Palais des Beaux-Arts, dont tous les spectateurs maudissaient ce soir-là les places assises. Amadou et Mariam, dont le lyrisme musical est bien plus noble sans les rythmiques parfois lourdingues et les flonflons sonores qui sont venus s’imposer à lui à l’occasion de leurs collaborations septentrionales, nous ont fait, quant à eux, l’honneur de leur présence au Festival des Libertés, il y a quelque temps. Et aujourd’hui, c’est Tamikrest – qui signifie jonction, alliance, si je ne m’abuse – que je viens de découvrir sur le tube. En dépit des turpitudes qui ont marqué ces deux dernières années, au Mali, il faudrait être sot pour passer à côté des similitudes…

Ne prenez pas ombrage de cette remarque : je sais à quel point vous êtes satisfaits d’être enfin débarrassés de vos tortionnaires étrangers, et donc à quel point vous lui êtes aujourd’hui reconnaissant, mais il n’en demeure pas moins que vous partagez bien moins avec Monsieur Hollande qu’avec vos frères touaregs… Ne vous y trompez pas, en effet, mes amis : si la sympathie et la générosité qui se lit ces jours-ci sur vos visages n’a pas de prix, au nord du nord, tout en a un, en revanche. Et si le président français a fait de son humilité et de son caractère affable de louables marques de fabrique, l’heure des comptes n’en a pas moins sonné pour vos dirigeants. Le voilà d’ailleurs déjà qui s’envole vers la métropole globale pour s’en entretenir avec le vice-président américain.

Certes, leur volonté commune de confier à l’ONU un mandat durable dans votre pays afin de permettre sa stabilité à plus long terme représente un signe positif, encore que la neutralisation de la plus importante force dite d’interposition de l’ONU, qui campe à l’est du Congo, soit de mauvais augure. Mais n’allez pas imaginer que le coût de l’emploi des satellites et des services de renseignement mis à la disposition des troupes françaises par l’Oncle Sam sera assumé avec le sourire par les contribuables américains. Et il en va de même, bien sûr, pour les contribuables hexagonaux, des tanks français et du salaire de ceux qui les manipulent.

Areva et colonialisme économique

La plupart de vos responsables politiques – je parle à présent du continent africain tout entier – ont fait leurs études dans de prestigieuses universités européennes ou nord-américaines, souvent au moyen de bourses d’études. Ils y ont tissé des liens, publics et privés, avec des Blancs à l’égard desquels ils s’estiment souvent redevables de services rendus. De retour au pays, ces liens se font souvent collusions d’intérêts – voire despotisme – au détriment de leur peuple. Ils sont nombreux malheureusement, ceux qui, dans notre civilisation du Nord dite civilisée, conçoivent le salut de l’humanité, le dessein divin, dans l’extirpation de toute l’émotion qu’hommes et femmes peuvent ressentir et manifester, qu’ils méprisent en raison du parallèle direct qu’ils établissent entre la barbarie et elle. Or, l’Afrique n’est-elle pas, je vous le demande, continent d’émotions ?

Aujourd’hui, mes amis, je vous invite à prendre François Hollande au mot, à lui donner raison, et même à aller plus loin encore, en lui prouvant, en effet, non sans lui témoigner votre gratitude pour l’intervention militaire de pacification qui vous a permis d’être libérés d’un joug oppressif, que non seulement la Françafrique relève du passé, mais qu’en plus, l’ombre de plus en plus visible du Tonton américain ne s’imposera pas davantage à vous.

carte géographique Gall-Peters

Regardez donc comme votre vaste continent en impose lorsque sa représentation géographique n’est pas tronquée par le Nord. Songez à toutes ces ressources naturelles dont vous êtes les seuls à disposer et que le monde entier vous envie. Même si je ne vous souhaite pas la luxure bourgeoise et les gigantesques villas décadentes, c’est au niveau de vie des Etats du Golfe persique que vous devriez vous mesurer. Ne vous laissez plus dicter votre conduite. N’acceptez plus les aumônes que déversent sur vos pays ceux d’Europe et des Etats-Unis, tandis que leurs chères entreprises exploitent effrontément, tels de nouveaux colons sans missel, les ressources qui sont les vôtres !

Ne suivez pas notre exemple, ni celui du FMI. Les marchands d’armes, envoyez-les paître : ce sont les riches des riches nations que leur trafic engraisse ! Affranchissez-vous des marchés du Nord, qui plombent par la spéculation le prix de ce qui ne leur appartient pas. Nationalisez l’exploitation de vos ressources et leur vente. Répartissez équitablement le produit de vos richesses. Œuvrez à l’unité de votre fier continent ! Et vous verrez comme vous les ferez tous danser !…

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'Hopeless' by Moctar Menta (Mali)Le Mali est le troisième producteur d’or en Afrique, derrière l’Afrique du Sud et le Ghana. Vingt mille enfants au moins, dont certains pas plus âgés que cinq ans, travaillent dans les mines artisanales du pays. – photo : “Hopeless”, by Moctar Menta (Mali)

the solid-gold rocking horse Beyoncé and Jay-Z bought Ivy Blue

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(ajout du 30 novembre 2014)

Bams, vous êtes noire… (lettre ouverte à une chanteuse/activiste)

Vous êtes noire et je suis blanc. Je n’ai pas plus choisi la couleur de ma peau que vous la vôtre. Que vous le vouliez ou non, cette couleur, vous la partagez avec des gens bien et avec des ordures, comme je partage la mienne avec des ordures et avec des gens bien, que je le veuille ou non. Je n’y peux donc pas plus que vous. Mais tous deux, nous pouvons nous efforcer, avec beaucoup d’autres, de respecter tous les gens bien, et de mettre toutes les ordures entre parenthèses…

J’ai regardé avec intérêt votre intervention vendredi soir, dans le salon de France 2, lors de laquelle vous avez exprimé tout le dégoût que vous inspire « Exhibit B », l’exposition controversée du Sud-Africain Brett Bailey qui, l’année dernière déjà, à Avignon, avait essuyé le courroux d’une centaine de manifestants qui souhaitaient en empêcher la tenue.

Un zoo humain (noir), voilà ce que cet artiste (blanc), dont la forfaiture présumée a, depuis, migré vers la capitale française, se proposerait de livrer en pâture à ses visiteurs : d’étranges statues de cire qui n’en sont pas y sont plantées au milieu de décors qui traversent les espaces et les âges, des décors archétypaux qui vont de la savane à l’intérieur figuré d’un avion qui rapatrie de force un sans-papier vers son pays natal, et qui tous rappellent qu’à l’image de ceux et celles qu’elles représentent, les silhouettes provocantes qui s’y exposent, immobiles, sont prisonnières, bien malgré elles, de leur négritude. Et c’est précisément sur cette atmosphère carcérale de nature raciale que vous vous fondez pour justifier le saccage physique de l’exposition auquel vous vous étiez livrés la veille, vous et quelques autres agités.

A l’appui de votre démonstration, vous n’hésitez pas à convoquer des références poignantes, certaines pertinentes, d’autres beaucoup moins. Ainsi, c’est à juste titre que vous vous émouvez de ce que les organisateurs de l’exposition universelle de Bruxelles de 1958 avaient jugé bon de reproduire, dans la capitale de la frite, un village congolais typique dont les habitants spécialement importés, de chair et de sang, faisaient, eux aussi, office de vitrine vivante. Il y a pire : en 2002, le gestionnaire d’un parc animalier wallon avait eu la brillante idée d’importer huit Pygmées de la tribu (camerounaise) Baka afin de les exposer dans son parc (1). Le saviez-vous ?… Heureusement, son initiative suscita un tollé tel qu’elle contribua à une profonde − quoique lente − remise en question de l’angle de narration de l’histoire coloniale belge par le principal musée africain du pays, celui de Tervuren, qui a fermé ses portes l’an dernier pour trois ans de rénovation de divers ordres.

En somme, vous ne pourriez être plus proche de la vérité lorsque vous déclarez que les pouvoirs publics, en ce compris les pouvoirs publics français, sont en retard d’un demi-siècle au moins en ce qui concerne l’histoire de la colonisation, dont l’enseignement semble comme frappé d’un tabou inexplicable pour qui ignore les prémices de l’entreprise colonisatrice, ainsi que les milieux dans lesquels cette dernière fut conçue.

Rappeler cette évidence devrait vous inciter, toutefois, à vous abstenir d’établir des parallèles hasardeux avec le nazisme (Vous saluez la censure contemporaine de Mein Kampf.), dès lors que cette histoire-là a fait et continue de faire l’objet d’une profusion kaléidoscopique de publications de tous acabits, qui, si elle est impérative à l’égard des générations émergentes, n’en provoque pas moins, parfois, une certaine nausée auprès de publics plus avertis : à force d’associer certains symboles à des réalités qui leur sont accolées ex abrupto, tant les premiers que les secondes tendent à perdre en intensité représentative. Cette remarque vaut pour vous également…

Cette parenthèse fermée, je comprends votre exaspération par rapport au continuum discursif larvé qui, d’exaltation des « bienfaits de la colonisation » en néocolonialisme économique, s’impose à une communauté noire occidentale (et africaine) qui semble petit à petit remplacer la résignation par le bouillonnement : la rupture qui lui aurait permis de tourner la page n’a pas eu lieu !

Je comprends aussi votre souci d’imposer que vos ancêtres africains soient traités avec les égards qui leur sont dus : le respect des anciens est, après tout, un identifiant majeur de la culture africaine dans son ensemble ; dans l’occident blanc, il semble s’être perdu en cours de route. Mais, au risque de vous choquer, quelle est, de la représentation fidèle des exactions essentialistes et impérialistes commises contre eux, ou de la réécriture fantasmée de leur histoire sordide, du refus de la regarder en face, en somme, l’attitude qui respecte le plus leur vécu personnel, donc leur dignité ? Quelle est la démarche la plus susceptible d’aboutir enfin à la reconnaissance du préjudice historique subi, durant la colonisation et bien avant ? Quel est l’horizon le plus porteur, non seulement pour la communauté noire du Nord, mais aussi pour les Africains eux-mêmes ?…

Ce que propose Brett Bailey, c’est un miroir à la fois réaliste (sur le plan historique) et déformant (d’un point de vue humaniste), un miroir qui n’a rien du premier degré d’un parc animalier, un miroir dont la signalétique, la sémantique et le ressenti varient en fonction de qui s’y mire. Idéalement, tout blanc doté de tant soit peu de conscience devrait se sentir pris à la gorge, d’autant plus qu’il se retrouve malgré lui, par procuration, dans la peau du tortionnaire, d’autant plus que les regards qui le fixent ne sont pas de plastique, d’autant plus que les confrontations temporelles proposées par les mises en scène successives parlent directement à nos sociétés contemporaines : comment l’acteur qui incarne le sans-papier, les pieds ligotés par une corde de marin, identifié uniquement par un numéro de série apposé sur une étiquette, et la bouche muselée par un ruban adhésif, pourrait-il manquer d’établir un parallèle saisissant entre son propre statut, la marchandise transatlantique que des capitaines de navire sans le moindre scrupule balançaient, pareillement ligotée, par-dessus bord afin d’économiser de la nourriture ou de lâcher du lest en cas de tempête, et les trop nombreux condamnés à mort afro-américains dont tout porte à croire qu’ils sont innocents, et dont le droit à un procès impartial est quasi quotidiennement bafoué (2), eux qui, pareillement bâillonnés, trouvent en Mumia Abu Jamal (3), en dépit de la commutation de sa peine, leur porte-voix le plus éloquent ? Le fil conducteur entre ces trois tableaux, ce sont les chaînes…

Figurant - 'Exhibit B'

Rodney Reed

Lorsque c’est un noir qui se regarde dans ce miroir, il est logique qu’il soit peiné. Mais, sa peine estompée, il pourrait trouver dans la révolte subséquente un encouragement au combat (politique) ! Or, ce miroir, vous et votre bande de vandales l’avez fracassé en morceaux. Que vous l’ayez fait parce que, conscients du fonctionnement pervers des médias traditionnels, vous étiez naïvement convaincus que tel était le seul moyen pour vous de forcer le débat sur l’oppression des noirs de manière générale (selon leur propre perspective), ou parce que le reflet vous était insupportable, votre geste me semble à la fois puéril et lourd de conséquences potentielles, dont la superstition n’est que la cadette. « Comment une telle exposition nous permettrait-elle d’être citoyens à part entière ? » vous interrogiez-vous dans le salon. A mon sens, pas de cette manière…

En effet, même à vous consentir la noblesse de vos motivations, quel principe pourriez-vous opposer, demain, à quiconque recourrait au même stratagème violent au motif, futile ou digne, que telle ou telle expression artistique l’indispose ? D’ailleurs, de l’épisode de Blanche-Neige et la Folie de la Vérité à celui des caricatures du Prophète, la liste est déjà longue des censures nauséabondes récentes, parmi lesquelles celle que vous espérez mener à bien pourrait bientôt trouver sa place. Et il est possible de remonter plus loin encore dans l’histoire contemporaine de la France pour dénicher d’autres exemples similaires : il y a quelques jours, un blogueur de Mediapart faisait la courte recension d’un livre fraîchement publié consacré à l’abbé Bethléem, lequel se plaisait, durant l’entre-deux-guerres, à déchirer tous les livres, magazines et affiches qui contrevenaient à sa propre morale, d’inspiration catholique… (4)

L’art, Bams, est la seule activité humaine dans laquelle l’imagination peut, dans le respect de la vie présente, se déployer sans entrave. Qu’il soit, de temps à autre, dans le collimateur de politiciens aux velléités autoritaires (c’est-à-dire du système) ne semble pas vous suffire, puisque vous vous réjouissez, en outre, que divers groupuscules à la légitimité contestable le prennent pour cible, selon des logiques fluctuantes. Comme Judith Bernard, je m’étonne d’un tel positionnement dans le chef d’une personne qui, si elle noire de peau, certes, n’en est pas moins artiste, elle aussi.

Mais ce qui m’étonne le plus, c’est que vous ne vous rendiez pas compte à quel point votre réaction violente s’inscrit dans une logique d’homme blanc impérialiste, et ce pour trois raisons au moins :

1/ Vous œuvrez à une censure artistique. Or, l’art est une mise en commun d’idées et de créations. Plus il est censuré ou réprimé, plus le commun s’appauvrit. Et, plus le commun s’appauvrit, plus des logiques individuelles égoïstes, voire nihilistes, prennent le dessus.

2/ Vous affirmez représenter la sensibilité noire en France, mais il y a énormément de noirs qui ne souscrivent pas à votre mot d’ordre. Par conséquent, par votre action insuffisamment réfléchie, vous compliquez un peu plus encore l’émergence d’une fédération d’intérêts positive comparable à celle du mouvement pour les droits civiques qui a éclos aux Etats-Unis, durant les sixties, si tant est qu’une telle formule puisse se dupliquer en France.

3/ Vous avez décrété que cette exposition ne vous plaisait pas, et que, par conséquent, elle ne devait intéresser personne. Votre décret peut se lire comme un acte d’interdiction. Mais il peut s’interpréter aussi, a contrario, comme une volonté d’appropriation exclusive du Bien commun, à l’image, toutes proportions gardées, des multinationales gloutonnes et rapaces qui s’approprient scandaleusement les multiples richesses du sous-sol africain, à leur seul bénéfice.

Je conclurai par une simple question : de quel droit ?…

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(1) Source : http://www.lalibre.be/debats/opinions/pygmees-du-parc-naturel-au-musee-51b879d7e4b0de6db9a773f9
(2) Lire : https://firstlook.org/theintercept/2014/11/17/is-texas-getting-ready-kill-innocent-man/
https://firstlook.org/theintercept/2014/11/26/texas-denies-dna-testing-death-row-prisoner-rodney-reed/
(3) Lire : http://www.icl-fi.org/english/wv/1056/mumia.html
(4) Lire : http://blogs.mediapart.fr/edition/bookclub/article/261114/ceux-qui-haissent-la-litterature

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Précisions nécessaires : Exhibit B a été présenté à Bruxelles en mai 2012. Si je l’avais su, je serais allé visiter l’exposition/installation.

Le lecteur de mon blog n’y trouvera aucune critique qui ne se fonde sur la lecture intégrale de l’ouvrage critiqué, ou l’observation directe de l’œuvre analysée, la présente lettre ouverte constituant l’exception…

Contrairement à la plupart des détracteurs de Bailey, j’ai essayé, fonctionnant par empathie, par déduction, mais aussi par confrontation des sources disponibles sur la toile, de me glisser dans la peau de l’ensemble des acteurs concernés par la polémique, conformément à une vision principielle de la liberté artistique énoncée plus haut.

Une légère modification a été apportée, le 3 décembre 2014, aux paragraphes relatifs à la scène qui représente un sans-papier, présenté à tort, dans la version initiale de l’article, comme un détenu noir-américain dans le couloir de la mort…

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Sans titre 6 : emprunt « poétique »

« Aux agneaux égorgés au loin

Le chant du coq dans le lointain

A l’orée des grands champs de blé

Humanité les poings liés

Scotché à la lisière du bois

Petit Poucet cherche pourquoi

Ses parents ont capitulé

Au grand vent des communicants

De tous nos temples les Eglises

N’ont plus le grand des cathédrales

Au temps des anarchitectures

Et des lance-pierres contre les murs

Les sacs de billes ont pris le large

Et les amours au coin des grives

Toutes ces choses d’autrefois

Putain, je ne vois plus la rive

Puisqu’il faut accepter du temps

L’évolution toujours plus bas

Au vulgaire des concessionnaires

Des libertés pour nos enfants

Il sera équipé, c’est sûr

Pour parler à la terre entière

Mais n’aura rien à dire, bien sûr

Que ce qu’il voit sur les écrans

Certains, les plus bourgeois

Toujours sauront garder leur plume

Quand le peuple verra ses ailes

Blessées sous les coups de l’enclume

C’est fini, le temps des instruits

Le temps des populaires aussi

Fini, le temps des littéraires

Au-dessus des comptes bancaires

Et des lilas dans les bouquets

Oublié le temps des muguets

Je ne vois que les chrysanthèmes

Des orthographes dans les poèmes

Fini, les latines, les Racine

Au bon dos de nos origines

Fini, la parole sacrée

Bonjour la parole au plus con

Fini, les ni bon Dieu, ni maître

L’heure est au client du paraître

Fini, le temps de nos jeunesses

Fini, le chant des rossignols

Fini, « salut à toi, mon frère »

L’heure est au champ des électrons

Abonnez-vous, peuple de cons

Par satellite à d’autres cons

A chacun son bon mot bien sûr

Au libre-échange du néant

Sûr, c’est la liberté d’expression

Sûr, c’est la liberté d’être con

La liberté d’être ignorant

Tous égaux dans le carnaval

Je sais, mon ami, ça fait mal

Pour clamer à tous les faubourgs

Surtout à tous les râteliers

Nos faiblesses et puis nos discours

Sur nos tristes identités

Salut à toi, frère de faubourg

Salut à toi, le Bérurier

Salut à toi, frère de banlieue

Toi qu’on voudrait laisser pourrir

Dans le ghetto des consommants

Dans le ghetto des illettrés

Salut à toi, femme au combat

Toi dont la lutte a pris la rouille

Comment te dire, mais de nos jours

Oui, les féminismes manquent de couilles

Salut toi, mon étoile au loin

L’illuminée de nos chemins

S’éclairera bientôt, je sais

Si l’on n’en perd pas le parfum

Vigilance à tous nos esprits

Et feu de tous nos journalismes

Puisque toujours il faut combattre

Des nouveaux temples les fascismes »

Damien Saez (09/03/10)

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Louvain rend vie à Sol LeWitt : pourquoi je m’y serais pris autrement…

Sol LeWitt, décédé en 2007, était un chantre de l’art conceptuel. Ce genre d’expression artistique, plusieurs critiques en situent l’avènement dès le début du XXe siècle, avec certaines œuvres de Duchamp ou encore, dans un autre registre, le carré blanc sur fond blanc de Malevitch, bien que sa formation en tant que mouvement dût attendre le deuxième tiers du siècle.

Quels en sont les ressorts principaux ? Les interprétations varient. Serait-il idiot d’affirmer que l’art conceptuel intime à l’art la vocation de ne répondre qu’à lui-même ? L’art n’a pas à être utilitaire. En outre, il est dès lors même qu’il est pensé, ce qui constitue, si l’on ose écrire, le sacre de l’abstraction absolue, des dizaines d’années avant que ne soit rendu possible l’art hybride pratiqué sur l’internet. Concrètement, cela signifie que dès le moment où votre esprit conçoit une œuvre, cette œuvre existe et vous pouvez vous considérer artiste. L’art est donc précédé par la pensée et il n’a pas à s’encombrer de sa concrétisation ; il n’est plus nécessairement expression artistique. Enfin, si l’art est avant tout idée, il dépend pour une large part de l’idée que se fera de cette idée celui qui l’étudie ou cherche à lui donner corps, ce qui lui permet de se démultiplier.

Cette approche était rien moins que révolutionnaire, ce qui lui a d’ailleurs valu d’être accueillie avec effroi par les classicistes, et même – il faut le faire ! – nombre de contemporanéistes, avant de connaître une certaine consécration dans les années 1990, principalement en Grande-Bretagne, à la faveur d’une nouvelle génération de jeunes artistes qui se sont approprié le concept.

Imaginez donc : en l’espace de quelques décennies seulement, alors que venait à peine d’être enfin digéré l’impressionnisme, longtemps honni par l’intelligentsia artistique institutionnelle, la peinture et la sculpture figuratives ont dû encaisser une abstraction après l’autre – du fauvisme de Matisse au cubisme de Picasso, du dadaïsme de Duchamp au surréalisme de Dali, en passant par le Bauhaus de Kandinsky et Klee (le premier tombé en disgrâce à cause de son antisémitisme), sans oublier le constructivisme russe et le suprématisme de Malevitch – pour se voir rabrouer par un Warhol, pour qui l’art était partout et pouvait s’exprimer même dans la copie. Et voilà que tout à coup, par la grâce d’un LeWitt et d’autres impies de son espèce, l’art ne serait plus nulle part que dans le figuré… Intolérable !

Mais comme en chaque chose le temps se distille, comme toute nouveauté, qui, d’abord conspuée, finit par être récupérée, voire adulée (quelquefois pour être conspuée derechef), même l’art conceptuel aura acquis, dans le temps, ses lettres de noblesse ultra-bâtarde, malgré tous ceux qui continueront, les trémolos dans la voix lorsque s’esquisse sur leur visage le ‘a’ de ‘Art’, de le maudire.

Après d’autres, le musée M d’art contemporain de Louvain rend, ces jours-ci, un hommage à Sol LeWitt : plusieurs jeunes artistes y ont trouvé l’occasion de travailler de conserve à la réalisation d’œuvres jusqu’alors fictives, si ce n’est dans la description méthodique et détaillée qu’en avait faite l’un des maîtres du concept art. Voici, pour que vous ne vous cantonniez pas à l’idée, la vidéo d’une installation en cours de réalisation dans un autre musée, selon les mêmes préceptes.

« L’ère de l’artiste seul dans son atelier est à jamais révolue », entendis-je récemment tomber comme une sentence en guise d’accroche pour un sujet de JT. Ah, bon ? Vraiment ? A-t-elle jamais existé ? Travailler seul ou en groupe ne relève-t-il pas de l’appréciation et de la liberté de chaque artiste, certes guidé par l’amplitude de ses moyens financiers ? Soit… Souscrivons pour la démonstration à ce postulat. N’est-il pas curieux pour un art qui a revendiqué pour lui-même et pour l’art en général l’abstraction – donc, a priori, la liberté – la plus incommensurable de se traduire par une pointilleuse matérialisation collectiviste dans laquelle il s’est agi de respecter au point près, au trait près, au centimètre près, les instructions écrites du défunt amphitryon ? N’émerge-t-il pas là comme un paradoxe ?…

L’art est, à de nombreux égards, à l’image de la société : il peut s’exprimer de manière égoïste ou de manière collective, plus rarement fera-t-il l’objet d’une démarche volontairement individualiste dans un cadre commun… Par lequel de ces hommages posthumes l’initial concepteur serait-il le mieux servi ?

Inutile d’y réfléchir trop longtemps pour parvenir à la conclusion qu’une addition d’interprétations individuelles des consignes imposées par le patron fictionnel eût permis, moyennant une latitude plus large laissée à l’imagination et à l’inventivité de chacun, au prix d’une prédilection pour l’esprit plutôt que la lettre, en ne renonçant en aucune façon à la stimulante dispute et à la mise en commun salvatrice, une moisson artistique bien plus intéressante et variée, qu’elle ait donné lieu à des collaborations ou à des entreprises individuelles. Qui ne sait reproduire ? Qui sait créer ?… Or, qu’est l’art s’il n’est création, fût-elle virtuelle ? Et que représente le collectif s’il se contente de reproduire ?…

Le musée M a, consciemment ou non, encadré une œuvre qui, par son essence même, rejetait tout cadre. C’est le triomphe du contresens artistique prétendument justifié par une certaine béatitude de l’être-ensemble qui se suffit à lui-même alors qu’il devrait viser la mise en commun des ressources individuelles ! « Ainsi », résumait une jeune artiste, « nous aurons tous contribué à réaliser non pas notre œuvre, mais celle de Sol LeWitt. » So fucking what !!! A-aaamen ? Ein, zwei, drei, vier !? Qu’il faille à des apprenants des lignes directrices pour maîtriser une technique, chacun en conviendra, mais laissez, de grâce, les oiseaux voler !!!

Cette dernière maxime pourrait d’ailleurs être le mot d’ordre de l’exposition itinérante et en perpétuelle évolution « Cosmopolitan Sranger ». A l’initiative de l’artiste flamand Koen Vanmechelen, c’est en effet près de quarante de ses confrères du monde entier qui ont uni leurs forces pour proposer au grand public, dans un hangar affecté pour l’occasion, un éventail hybride de leurs œuvres, des plus kitsch aux plus inspirées. Hors des heures d’ouverture, les artistes échangent des idées, des impressions, bref s’émulent mutuellement, dans le méga-dortoir à moitié crado qu’ils  partagent. Malgré son aspect baroque et indéniablement minimaliste, nul doute que c’est ce type d’initiatives qui recueille ma préférence…

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