Philo de comptoir

A dream, you had ?

Noam Chomsky : “It seems to me, from the little we know about such matters, that a new society rises out of the actions that are taken to form it, and the institutions and the ideology it develops are not independent of those actions; in fact, they’re heavily colored by them, they’re shaped by them in many ways. And one can expect that actions that are cynical and vicious, whatever their intent, will inevitably condition and deface the quality of the ends that are achieved. Now, again, in part this is just a matter of faith. But I think there’s at least some evidence that better results follow from better means. […]

Hannah Arendt : “I very much agree with Mr. Chomsky’s assertion that the nature of new societies is affected by the nature of the actions that bring them into being. And our experiences with such new societies are, of course, by no means encouraging. […]

chomsky.info/19671215/

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Frankie, t’as dit ceci l’autre jour…

Je sais qu’il y a du bon en toi, mec. Mais je peux pas m’empêcher de te poser les questions suivantes, qui ne te sont pas toutes adressées en particulier :

– Dans quelle mesure, s’il y en a une, les affects que tu évoques font-ils écho aux affectus spinoziens, plus angulairement à la structure qu’en propose ici la critique qui en est faite ? La colère y revêtant – comme ailleurs – le statut de passion, est-il question pour toi d’en déterminer plus explicitement la ou les cause(s) afin de transformer celle-ci en détermination, de l’amplifier, au risque d’en devenir toi-même l’une des causes extérieures, d’en réduire la portée morbide en lui adjoignant des passions plus gaies, ou simplement de mettre en résonance des affects communs que tu partages ?

– Le spectacle est sans aucun doute le producteur d’affects le plus efficace, tant à l’échelle de l’individu que de la masse. A l’ère du tout-spectacle, une « cause adéquate » est-elle encore possible ?

– L’homme (ou la femme) de spectacle, c’est-à-dire celui (ou celle) qui, tout en en faisant partie, le régit pour partie, instrumentalise toujours les affects. Or, il peut tromper, involontairement (en pensant faire quelque chose de juste ou de nécessaire) ou sciemment (en sachant que tel n’est pas le cas). Cette dernière hypothèse n’amène-t-elle pas indispensablement à s’interroger, en toute hypothèse, sur ses intentions ? Comment le faire et aboutir rationnellement à une conclusion ?

– Ce que tu as dit tout haut, la plupart – sinon la totalité – des politiciens ne le mettent-ils pas en pratique tout bas, depuis longtemps déjà, secondés en ce par la perversité de leurs omniprésentes agences de communication, qui, usant de moyens techniques et financiers inédits, s’avèrent toujours plus puissantes dans la suscitation d’affects au nom de néants ou de tromperies programmatiques ? D’ailleurs, la vocation première de tout politicien n’a-t-elle pas de tous temps consisté, depuis que le métier existe, à en susciter ? Le marketing de la peur, dont les diverses ficelles sont plus ou moins pertinentes (les migrants pour les uns, le nationalisme nouveau pour d’autres, par exemples), n’en mobilise-t-il pas de manière quasi permanente, dans des directions variées ? La Grande Répression, concomitante au marketing du mépris, en suscitant tantôt colère, tantôt mélancolie, n’est-elle pas elle-même une usine à affects ? Dans l’affirmative et dans ces conditions, ce qui distingue de ceux-là les affects dans ta proposition ne repose-t-il pas nécessairement sur une forme de manichéisme ? Assumes-tu celui-ci, y compris en ce qu’il peut renvoyer à une ontologie de la soumission (bourgeoise ou autre) ? Es-tu à l’aise avec la perspective que la mobilisation des affects puisse mener à la discipline ?

– Tous les affects suscitent-ils le mouvement ou certains ont-ils, au contraire, comme effet de provoquer l’apathie ? Une plus grande précision ne s’impose-t-elle ? Un politicien peut-il se la permettre sans être accusé de démagogie ?

– instrumentaliser les affects tout en l’annonçant, est-ce encore les instrumentaliser ? Une quelconque relation de confiance – parce que d’égalité – peut-elle raisonnablement s’établir dans d’autres conditions, c’est-à-dire lorsque pas même quelques indices d’une telle instrumentalisation et des buts qu’elle poursuit ne sont délivrés ?

– Les instrumentaliser contre un individu ou une somme d’individus sur base d’informations confidentielles glanées à son ou leur insu en agitant celles-ci, de manière évidente ou subliminale, comme autant de chiffons rouges, passant outre à une ou de multiples fin(s) de non-recevoir, comme peuvent le faire à l’égard de prospects, de ressources ou d’adversaires présumés, les agences de renseignement, relève-t-il, en définitive, d’une instrumentalisation des affects distincte ? Quelles sont, de manière générale, les limites éthiques de leur instrumentalisation ? A partir de quand les effets de cette dernière s’assimilent-ils à un préjudice ? A partir du court-circuit ou avant ? Et à partir de quand la concevoir comme relevant d’une forme de fascisme ?

– Lorsque cette instrumentalisation est malveillante (trahissant elle-même de ce fait une passion négative), lorsqu’elle réifie son objet, mais même dans l’absolu, qu’est-ce qui, du désir de toute-puissance sur soi-même ou du désir de toute-puissance sur autrui, est le plus légitime et le plus indicatif de maturité ? Comment séparer, parmi les signes et signaux extérieurs qui ressortissent au cours du monde et ceux, malveillants, qui les imitent par vanité, le bon grain de l’ivraie ? Comment, qu’à ces derniers l’on réagisse ou non, éviter de conférer l’impression que l’on y est sensible, c’est-à-dire que l’instrumentalisation produit ses effets ? Comment signaler que c’est l’instrumentalisation elle-même que l’on récuse, bien plus que l’on ne réfute son contenu ou sa forme ?

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Figée dans le mouvement, la républicaine au galop…

De quoi avez-vous peur, Madame ? De cette ombre qui vous précède ? Mais vers où courez-vous alors ? Vers cet à venir où elle vous guette ?…

« Si en effet il est impossible, pendant que nous sommes avec le corps, de rien connaître purement, de deux choses l’une : ou bien cette connaissance nous est absolument interdite, ou nous l’obtiendrons après la mort; car alors l’âme sera seule elle-même, sans le corps, mais auparavant, non pas. »

Ils fusionneraient, à travers Platon, l’âme de Socrate et le corps de Montaigne

« Parmi les fêtes et la joie, ayons toujours ce refrain de la souvenance de notre condition, et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que parfois il ne nous repasse en la mémoire, en combien de sortes cette nôtre allégresse est en butte à la mort et de combien de prises elle la menace. Ainsi faisaient les Égyptiens, qui, au milieu de leurs festins, et parmi leur meilleure chère, faisaient apporter l’anatomie sèche d’un corps d’homme mort; pour servir d’avertissement aux convives. »

Chemin faisant, Madame, que d’exubérantes offrandes ne lui consentez-vous : l’ataraxie, le rêve,  jusqu’à la pensée ? Pour quelques coups de fil, me dites-vous ? Comment sans elles – lui au milieu – pourriez-vous donc vous projeter ?

Where, like a pillow on a bed

A pregnant bank swell’d up to rest

The violet’s reclining head,

Sat we two, one another’s best

« J’admire les gens qui sont capables de s’asseoir trois heures en forêt. Moi, j’en suis incapable. Rien que dormir m’apparaît comme du temps perdu. J’ai toujours une foule de projets et d’événements en parallèle, des coups de fil à passer. Et je trouve très bien que ça ne s’arrête pas le dimanche. »

« Si […] l’expérience mystique se fonde sur le non-savoir, elle s’oppose résolument à l’idée de projet comme attitude commune de l’existence humaine. Cette dernière se détermine habituellement dans ses propres projets, sur lesquels elle raisonne, calcule, agit : ainsi elle ne fait pourtant que subsister dans le domaine du profit et de l’esclavage. S’il faut laisser la place à l’expérience intérieure, on doit alors renoncer à tout projet rationnel et s’abandonner à la perte de toute certitude ou stabilité, à une sorte de non-savoir qui, cependant, n’est jamais mollesse ou indifférence mais décision audacieuse pour l’inconnu. Finalement, l’expérience intérieure ne se fonde pas sur quelque chose, mais elle fait appel seulement à sa propre autorité. Elle se constitue comme la cessation de chaque opération intellectuelle et de chaque discours. Elle est, essentiellement, silence. »

https://www.cairn.info/revue-le-philosophoire-2004-1-page-97.htm#

« L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie. »

Spinoza, L’Ethique, IV (De Servitute Humana, seu de Affectuum Viribus), Prop. LXVII

Si, ayant entre-temps échappé au meurtre, je l’aperçois, quant à moi, avec insistance se profiler, ni de noir ni de blanc vêtue, sans atour, sans quincaillerie tapageuse, et dénuée de toute forme, humaine y compris, ou, mieux encore, si, ne m’ayant surpris pas sa fugacité, elle m’accorde la grâce de quelque sursis, c’est comme Huxley, le sage qui ‘Socrate’ démentit, que j’espère l’accueillir, la mort…

« La question n’est pas d’accepter de mourir, mais d’accepter d’être né, de dire oui à soi-même. »

Lire :

J’ai toujours une foule de projets et d’événements en parallèle, des coups de fil à passer. Et je trouve très bien que ça ne s’arrête pas le dimanche. C’est pourquoi je méprise un peu les gens qui sont capables de s’asseoir trois heures en forêt. Moi, j’en suis incapable. Rien que dormir m’apparaît comme du temps perdu. Ce temps perdu, il faut le rentabiliser. Et c’est ce à quoi s’emploie le programme de notre Guide Suprême : à la rentabilisation, aucun grain dans le sablier ne doit échapper. Il y va de notre compétitivité. A cet égard, nous sommes des exemples. Plus que des exemples même : des diktats !

« Pourquoi, dans une vie si courte, visons-nous audacieusement des buts si nombreux ? », s’enquit Horace. A quoi, pourrait-on y ajouter, répond pareille agitation, d’autant plus futile que le mûrissement de ses fruits se fait décidément attendre ?

Déjà cité, Claudio Tarditi, se penchant sur la religion, le sacré et le sacrifice dans la pensée de Bataille, écrit ceci :

« La Notion de dépense est le premier essai, encore naïf, de renverser la folie de notre temps, la « normalité » d’une existence qui a enterré sa propre tension métaphysique vers un au-delà, vers un horizon lumineux au-delà de l’abîme obscur, dans un nouveau sens, dans un mal qui soit le revers de cette folie. Il s’agit, en un mot, de renverser chaque savoir consolidé, l’ « entier principe d’entropie », pour montrer le fond obscur et ténébreux de l’existence, la présence constante — derrière le simulacre du profit — de ce mal qui se réalise dans la dépense, dans le gaspillage, dans la dilapidation. Sur la base des recherches sociologiques de Durkheim et de l’Essai sur le don de Mauss, Bataille s’oppose à la science de son temps pour montrer l’insuffisance du principe classique de l’utilité : l’humanité peine à le reconnaître, mais la moitié de ses activités est constitutivement improductive, c’est-à-dire qu’elle se fonde sur la dépense d’énergies et marchandises, jusqu’au gaspillage — fin en soi-même — de vies humaines. Ces activités, pour acquérir leur sens, ont besoin d’une dépense la plus grande possible. »

Bouddha en Simone Weil ?

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Être humain, selon Hegel (d’après Kojève)…

La fin de l’Histoire, hâtivement décrétée par Fukuyama après le retrait du rideau de fer, supposait pour lui la fin de la dialectique. Mais la fin de la dialectique n’impliquait aucunement la résolution synthétique de l’opposition historique entre Maître et Esclave. De cette dialectique, à en croire certains, le Onze-Septembre aurait provoqué le sursaut. La névrose sécuritaire qui s’ensuivit n’a-t-elle pas plutôt dessiné les contours d’une conclusion non synthétique de cette opposition, expurgée de toute possibilité de révolution ? Cette dialectique elle-même, au fond, si tant est qu’elle le fût, continue-t-elle d’être pertinente ? Et est-il louable que la gauche s’en réclame ?

Kojève, en 1947, fait dire à Hegel :

« Le Maître est […] le catalyseur du processus historique, anthropogène. Lui-même ne participe pas activement à ce processus; mais sans lui, sans sa présence, ce processus ne serait pas possible. Car si l’histoire de l’homme est l’histoire de son travail et ce travail n’est historique, social, humain qu’à condition de s’effectuer contre l’instinct ou l’ « intérêt immédiat » du travailleur, le travail doit s’effectuer au service d’un autre, et il doit être un travail forcé, stimulé par l’angoisse de la mort. C’est ce travail, et ce travail seulement, qui libère, c’est-à-dire humanise, l’homme (l’Esclave). D’une part, ce travail crée un Monde réel objectif, qui est un Monde non naturel, un Monde culturel, historique, humain. Et c’est dans ce Monde seulement que l’homme vit une vie essentiellement différente de celle que vit l’animal (et l’homme « primitif ») au sein de la Nature. D’autre part, ce travail affranchit l’Esclave de l’angoisse qui le liait à la Nature donnée et à sa propre nature innée d’animal. C’est par le travail effectué dans l’angoisse au service du Maître que l’Esclave se libère de l’angoisse qui l’asservissait au Maître. […]

Le Maître ne peut jamais se détacher du Monde où il vit, et si ce Monde périt, il périt avec lui. Seul l’Esclave peut transcender le Monde donné (asservi au Maître) et ne pas périr. Seul l’Esclave peut transformer le Monde qui le forme et le fixe dans la servitude, et créer un Monde formé par lui où il sera libre. Et l’Esclave n’y parvient que par le travail forcé et angoissé effectué au service du Maître. »

Si l’on excepte la parenthèse révolutionnaire française en la matière, le Royaume-Uni, en ce pionnier parmi les puissances occidentales, n’abolit définitivement et uniformément l’esclavage qu’en 1833, soit deux ans après la mort de Hegel. Quant à Kojève, il écrit deux ans après la fermeture des camps. Quoique l’histoire qui l’a précédé fût riche, elle aussi, de crimes contre l’Humanité (pas encore qualifiés comme tels), il serait sot, bien sûr, d’attribuer à Hegel la paternité de l’univers concentrationnaire. Mais pour qui cherche à calquer ses écrits sur la réalité contemporaine, n’est-il pas tout aussi anachronique de faire abstraction de ces faits historiques lui postérieurs ?

Contrairement à Locke ou à Rousseau, Hegel (sous la plume de Kojève) entérine, dans l’attente de la synthèse, la tyrannie; pire, il la justifie. Et pas de n’importe quelle manière : par l’improbable salut intermédiaire qu’il consent à l’Esclave dans sa théorie, un esclave catégoriel qui n’est pas même le serviteur contractant imaginé par Tocqueville mais qu’il rend fonctionnellement et interactivement complice du Maître-tyran, et dont ledit salut ne peut passer que par cette complicité.

Hegel cette fois…

« Pour le Maître, l’Être-pour-soi est seul à être la réalité-essentielle. Il est la puissance négative-ou-négatrice pure, pour laquelle la chose n’est rien; et il est par conséquent, dans [le] rapport de Maître et Esclave, l’activité essentielle pure. […]

Et Kojève encore…

[L’esclave] se considère […] lui-même comme [un animal], et c’est comme tel qu’il est considéré par le Maître. Mais l’Esclave, de son côté, reconnaît le Maître dans sa dignité et sa réalité humaines, et il se comporte en conséquence. »

Comment certaines postures politiques présentes pourraient-elles ne pas faire écho à la première partie de ce propos ? Mais comment, en même temps, pourrait-on concilier une quelconque reconnaissance de l’humanité d’un tyran en tant qu’il est tyran avec certains appels récurrents à la démission ? (L’on pourrait objecter, renvoyant au contrat social de Rousseau, qu’il n’est pas fondamentalement question de tyrannie s’agissant de qui l’on sait. Mais quand pareil contrat a-t-il effectivement été conclu ?)

Consciemment (sans doute) ou instinctivement (peut-être), nos frauduleuses ‘élites’ s’inspirent de Hegel, mais sans jamais le nommer, car le nommer équivaudrait, par son biais, à ressusciter Marx ailleurs que dans des cénacles rabougris. Ils s’en inspirent en le détournant, mais ils s’en inspirent quand même…

Si exceptionnelle fût-elle par sa franchise (purement rhétorique), c’est dans cette perspective qu’il convenait de lire la fameuse citation de Buffett dont continuent, quinze ans après, de nous rebattre les oreilles des « prolétaires » engagés qui s’imaginent ainsi répéter un propos qui sert leur cause alors que cette répétition, en ce qu’elle fait de leur « ennemi » une référence de substitution dans la définition même du rapport de domination qui les soumet, signe en fait leur servilité finale. Le cadre qu’esquisse cette perspective, lequel s’apparente davantage à une consolidation stratégique ‘belliqueuse’ préventive qu’à une « class warfare » en bonne et due forme, est celui d’une oligarchie qui, à une pensée hégélienne que, pour le reste, elle ne conteste pas, s’efforce d’imposer une révision antidialectique et antirévolutionnaire destinée à clicher ledit rapport de domination.

Pourtant, c’est peu dire qu’à l’aune de certaine éthique contemporaine, il y a matière à contestation, qui plus est à travers le prisme lexical de Kojève. La (re)formulation de la problématique du rapport de l’homme à la nature requerrait pour le moins, à cet égard, quelques bémols…

« L’homme n’est réel que dans la mesure où il vit dans un monde naturel. Ce monde lui est, certes, « étranger » ; il doit le « nier », le transformer, le combattre pour s’y réaliser. Mais sans ce monde, en dehors de ce monde, l’homme n’est rien. »

Mais, compte tenu de ce rapport initial, c’est un considérable paradoxe qui devrait particulièrement attirer l’attention…

« L’être humain ne se constitue qu’en fonction d’un Désir portant sur un autre Désir, c’est-à-dire — en fin de compte — d’un désir de reconnaissance. L’être humain ne peut donc se constituer que si deux au moins de ces Désirs s’affrontent. Et puisque chacun des deux êtres doués d’un tel Désir est prêt à aller jusqu’au bout dans la poursuite de sa satisfaction, c’est-à-dire est prêt à risquer sa vie — et mettre, par conséquent, en péril celle de l’autre — afin de se faire « reconnaître » par l’autre, de s’imposer à l’autre en tant que valeur suprême, — leur rencontre ne peut être qu’une lutte à mort. Et c’est seulement dans et par une telle lutte que la réalité humaine s’engendre, se constitue, se réalise et se révèle à elle-même et aux autres. […]

C’est dire que l’homme n’est humain que dans la mesure où il veut s’imposer à un autre homme, se faire reconnaître par lui. Au premier abord, tant qu’il n’est pas encore effectivement reconnu par l’autre, c’est cet autre qui est le but de son action, c’est de cet autre, c’est de la reconnaissance par cet autre, que dépendent sa valeur et sa réalité humaines. »

Le désir du désir serait ce qui distingue l’homme de l’animal…

« Ainsi, dans le rapport entre l’homme et la femme, par exemple, le Désir n’est humain que si l’un désire non pas le corps, mais le Désir de l’autre, s’il veut « posséder » ou « assimiler » le Désir pris en tant que Désir, c’est-à-dire s’il veut être « désiré » ou « aimé » ou bien encore: « reconnu » dans sa valeur humaine, dans sa réalité d’individu humain. »

Pas d’objection ici. Mais, une fois imprimée cette distinction, il faudrait donc se résoudre là au postulat qu’il n’est d’autre voie d’accès à l’humanité – et à la civilisation – que par les codes dupliqués de la bestialité (1), à la faveur d’une « lutte à mort » (2) ? Que ne voilà une très viriliste conception de ce qui serait fondateur de l’être humain, même dans une perspective historique…

Car Kojève précise, renvoyant par ailleurs aux ‘hommes premiers’…

« Sans cette lutte à mort de pur prestige, il n’y aurait jamais eu d’êtres humains sur terre. »

Cette affirmation est aussi gratuite que ne l’est l’attribution à Rousseau, dans pareille configuration, du mythe du bon sauvage.

Pourtant, parallèlement aux lois, et souvent même à leur mépris, s’impose à nous, dans le sous-texte de nos relations sociales, comme une évidence exclusive, y compris depuis le flanc gauche de l’échiquier, ce postulat moribond fait vérité révélée. Que l’on y souscrive ou non et que l’on étaye par des arguments la négative ou que l’on s’en abstienne, il s’impose malgré tout, ce qui le rend totalitaire.

Dans mon récent et court éloge de la quiétude, j’avais insisté sur mon appréhension de la lutte comme un moyen, jamais comme une fin. Je me rends compte à présent qu’il me faut clarifier cette position…

Kojève, une pénultième fois…

« Par des actes de liberté irréductibles, voire imprévisibles ou « indéductibles », ils doivent se constituer en tant qu’inégaux dans et par cette lutte même. L’un, sans y être aucunement « prédestiné », doit avoir peur de l’autre, doit céder à l’autre, doit refuser le risque de sa vie en vue de la satisfaction de son désir de « reconnaissance ». Il doit abandonner son désir et satisfaire le désir de l’autre: il doit le « reconnaître » sans être « reconnu » par lui. […]

Si l’être humain ne s’engendre que dans et par la lutte qui aboutit à la relation entre Maître et Esclave, la réalisation et la révélation progressives de cet être ne peuvent, elles aussi, s’effectuer qu’en fonction de cette relation sociale fondamentale. »

C’est à s’extirper de cette relation, non à la consacrer, que doit servir la lutte. Et cette lutte n’est moyen que s’il n’y en a aucun autre, c’est-à-dire si la prédestination – en d’autres termes, le déterminisme social – que Kojève et/ou Hegel semble(nt) refuser d’intégrer à leur raisonnement, est telle qu’aucun autre recours n’est possible. Considérer, hors ce cadre, la lutte comme l’indispensable et unique marchepied vers la dignité humaine (par opposition à la bestialité) revient, selon moi, à en faire une fin déguisée.

Kojève enfin…

« Dans le Monde naturel, donné, brut, l’Esclave est esclave du Maître. Dans le monde technique, transformé par son travail, il règne — ou, du moins, régnera un jour — en Maître absolu. […] Le travail trans-forme le Monde et civilise, éduque l’Homme. »

Dans des sociétés appelées, sauf indicible catastrophe, à s’automatiser toujours davantage, où le travail formate et abêtit énormément plus qu’il ne permet d’apprendre et ne stimule l’esprit, prélude à l’asservissement ou à l’affranchissement que l’UBI ? Au nom d’un opium des intellectuels aronien, l’idéologie – une certaine forme d’abstraction, en somme –  prendra toujours, pour d’aucuns, le pas sur la dignité première concrète (d’autrui), le fantaisiste Grand Dessein justifiant toujours, pour ceux-là, les ‘petits’ sacrifices… Pas résolu vers la tombe après le dépérissement ‘contrôlé’ ou voie de secours vers l’autonomie – enfin ! – que cette proposition d’un ministre wallon libéral ?…

Et, à l’aube du grand saut, Hegel ou Marcuse ?…

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(1) Kojève me semble utiliser – de manière récurrente –  l’adjectif « animal » pour signifier « bestial », lequel adjectif n’apparaît qu’une seule fois dans le texte. Mais, l’étymologie du premier renvoyant à la fois à l’âme et à l’esprit, il me semble important de les dissocier.

(2) Kojève précise toutefois que le Maître ne peut être reconnu comme tel par l’Esclave que si l’Esclave reste vivant. N’en demeure pas moins le postulat de départ…

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Qui a dit (ou écrit)… ?

« Nos démocraties électives ne sont pas, ou de façon inaccomplie, des démocraties représentatives. »

« L’incorporation tenace, pas à pas, d’un degré supplémentaire de compassion et de générosité dans tous nos codes – code pénal et code de justice sociale – constitue une tâche parfaitement raisonnable, bien que difficile et interminable. »

« C’est la disponibilité pour le fondamental qui motive le transfert sur l’autre de l’amour de la vie. Le rapport est réciproque entre disponibilité pour l’essentiel, pour le fondamental, et le transfert sur l’autrui qui me survit: la disponibilité pour le fondamental, libéré par le « détachement », fonde le transfert – le transfert vérifie, atteste, met à l’épreuve, « éprouve » le détachement dans sa dimension de générosité. »

« La fatalité, c’est personne; la responsabilité, c’est quelqu’un. »

 « Pour que la vie ait l’unité d’une mélodie, il faudrait vraiment que chaque note retienne les précédentes et engendre les suivantes. »

« Dans le conte de Hans Christian Andersen, deux escrocs, se prétendant tisserands, font croire à un empereur qu’ils sont capables de broder un vêtement unique au monde que les idiots et les inadaptés à leur fonction ne verraient pas. Voyant le gain qu’un tel vêtement lui offrirait, le roi commande donc l’étoffe magique qui n’existe pas. Le jour de la procession, chaque sujet, averti des propriétés du vêtement, n’ose dire qu’il ne voit pas ces habits, par crainte de passer pour un sot. Et tous de s’extasier à la vue des admirables habits neufs de l’empereur, jusqu’à ce qu’un petit enfant dans la foule s’exclame : « Mais il n’a pas d’habit du tout ! » »

https://www.liberation.fr/debats/2018/09/18/emmanuel-macron-mis-a-nu_1679588

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Those… are the questions !

Loin de toute course au point Godwin, des imprécations grotesques de tel ou tel matamore fascisant, et même des passages à l’acte sanglants de forcenés racistes, ou plutôt en parallèle à tout cela, sagesse est de constater que les temps, entre résurgence décomplexée de la peste brune (hostile à l’individu), violente accentuation du ‘libéralisme’ néoféodal (hostile à l’individu) et réaffirmation nostalgique du collectivisme proto-totalitaire (hostile à l’individu), sous quelque forme que se présente ce dernier (Ni Lénine ni Trotski au goulag ne furent étrangers…), se rendent de nouveau hautement propices à l’examen de cette question délicate : si – Dieu ou son avatar nous en prémunisse ! –, par la faute et les excès assumés dudit ‘libéralisme’ et après avoir eu ‘raison’ de l’alternative humaniste, une nouvelle pulsion autoritaire et oppressive parvenait à s’imposer majoritairement à nos sociétés fragilisées par une austérité coupable, jusqu’à ‘s’affranchir’ définitivement de la vitrine pudique supposée servir encore de faire-valoir aux vestiges de l’Etat dit de droit,

laquelle de ces figures médiatiques d’ordinaire si sentencieuses dans leur compromission, lequel de ces petits seigneurs d’égout prêts à tout pour ‘réussir’, lequel de ces harceleurs de cour de récré, lequel de ces flics déchaînés qu’aucun ordre ne rebute et dont semblent ‘couvertes’ même les plus ordurières forfaitures, lequel de ces politiciens véreux gardiens d’un Ordre inique, laquelle, en somme, de toute ces enflures, c’est-à-dire lequel de ces piliers d’un système déliquescent, mais aussi lequel de nos prétendus proches, bref lequel de tous ceux qui au brouillage des repères de la sanité s’adaptent avec une déconcertante facilité, s’élèverait-il substantiellement contre elle au nom d’un projet émancipateur pour l’unité et la totalité, et lequel, y conditionné par ses prémisses, se vautrerait-il, avec résignation ou délectation, dans la boue de l’Ordre nouveau (*) ?…

Ceux qui, sous une forme ou sous une autre, sont aujourd’hui les bourreaux, les présents commanditaires – anonymes ou affichés – de chasses à l’homme ou à la femme discrètes, les actuels sacrificateurs de supplicié(e)s, les piteux architectes d’une mécanique sociale productrice de désolation, ceux qui encore, les bien-pensants futiles, pour caractériser le temps présent, la démocratie continuent d’invoquer, comme par enchantement, les réducteurs acharnés de matière animée à de la matière, ceux qui s’empiffrent, ceux qui se gavent, de la calamité, tous les opportunistes qui de toute éthique individuelle comme de toute déontologie professionnelle ont fait fi, les corbeaux et les buses, sans oublier les troupeaux d’indifférents, les cohortes de lâches et les essaims de cyniques par temps grêleux, ceux qui bruyamment, dans leur médiocrité blafarde et crépusculaire, jouissent du malheur d’autrui, les instigateurs de l’occupation des esprits et leurs collaborateurs, pourraient-ils vraiment, dans pareil cas, virer leur cuti ?…

« La musique n’a-t-elle pas donné […] l’exemple de la discipline collective ? Qu’est-ce qu’un orchestre, sinon une cohorte d’individualistes forcenés menés toutefois à la baguette ? »

Pierre Schaeffer, A la recherche d’une mus. concr., 1952, p. 198

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(*) Ajoutez où nécessaire les équivalents féminins…

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Dissonances cognitives…

« L’important, c’est la société, pas l’individu. »

Charles-Ferdinand Nothomb (en comité restreint, au siècle dernier)

***

Il y a près de deux ans, après avoir entendu ça (qui m’avait somehow fait penser au personnalisme chrétien de Mounier) …

… j’avais posté ça (qui a été censuré, mais peu importe en l’occurrence) :

1:21:53 : ou comment, par l’entremise d’un certain écologisme, réintroduire du communisme et du contrôle social là où il n’ont pas lieu d’être, c’est-à-dire dans les droits fondamentaux de chaque individu, tous définis dans un cadre relationnel/social déterminé et non décrétés ex nihilo. A l’exception des sociétés tribales, seules les sociétés totalitaires se structurent contre l’individualité des droits. Un substrat de cette tribalité, en ce qu’elle a de plus pervers, est d’ailleurs constamment à l’œuvre au sein même de nos sociétés. Or, outre que la notion a priori fantaisiste de « droit des relations » requiert une définition précise qui n’est pas donnée ici, son auteur semble considérer cette individualité comme acquise. Si elle l’était, la DUDH ne serait plus un horizon, mais une réalité. L’individualité des droits est la condition de l’établissement de relations libres (quoique délimitées), égalitaires et consenties (plutôt qu’imposées). Qu’il importe que des ressources naturelles et certaines sphères d’activité relèvent de la communauté (notamment afin de pouvoir garantir à chacun lesdits droits) n’est pas en cause ici, dès lors que l’exemple cité a trait à des droits fondamentaux. Tout comme il y a quelque chose de névrotique dans la dérive capitaliste contemporaine, qui remet en cause la notion même de commun, il y a quelque chose de pathétique dans de nouvelles tentatives communistes déguisées qui, même après le goulag, se refusent à intégrer à leur logiciel la dimension individuelle. Comme si toute pensée ne pouvait être que monolithique (non pas au sens d’un Tout, mais d’une partie d’un tout qui se veut tout), et devait essentiellement se prémunir contre la bâtardise, répétant indéfiniment ainsi les mêmes erreurs, comme si aucune n’était en mesure de ou suffisamment mature pour concilier les deux dimensions fondamentales du vivant que sont l’attachement et le détachement.

Or, il y a quelques semaines, j’ai lu ça (ailleurs, quoique)…

… qui est, en fait, une version light de ça…

« On nous a habitués dès l’enfance à craindre l’impureté du dehors. Quand ils proclament, au contraire, que « l’enfer, c’est nous-mêmes », les peuples sauvages donnent une leçon de modestie qu’on voudrait croire que nous sommes encore capables d’entendre. En ce siècle où l’homme s’acharne à détruire d’innombrables formes vivantes, après tant de sociétés dont la richesse et la diversité constituaient de temps immémorial le plus clair de son patrimoine, jamais, sans doute, il n’a été plus nécessaire de dire, comme font les mythes, qu’un humanisme bien ordonné ne commence pas par soi-même, mais place le monde avant la vie, la vie avant l’homme, le respect des autres êtres avant l’amour-propre; et que même un séjour d’un ou deux millions d’années sur cette terre, puisque de toute façon il connaîtra un terme, ne saurait servir d’excuse à une espèce quelconque, fût-ce la nôtre, pour se l’approprier comme une chose et s’y conduire sans pudeur ni discrétion. »

Claude Lévi-Strauss, L’origine des manières de table, p. 422

Convenons que ceci est plus précis que cela, et qu’on peut faire dire à cela bien plus qu’à ceci…

Il n’en demeure pas moins que ça pose problème (philosophique et politique), comme le démontre ça, que j’ai entendu il y a quelques jours…

… et qui résulte, outre d’une soif de pouvoir individuelle sans bornes qui n’est plus à démontrer, de l’agitation partidaire d’une peur néomillénariste qui, nonobstant la pertinence du constat écologique, peut (aussi) mener (de nouveau) aux pires dérives au nom d’un « bien commun » qui a bon dos.

Il y a de longues années, j’avais, parmi beaucoup d’autres, pris part, de manière très détachée et non sans dégoût vis-à-vis de cette forme obligée de l’action politique dite représentative, à la confection d’une liste électorale, c’est-à-dire au tamisage des candidats à la candidature.

Picasso, Portrait de candidate au temps t (Tête de femme au chapeau bleu à ruban rouge), 1939

S’inspirant d’on ne sait trop quelle procédure de cooptation, l’amphitryonne de circonstance ou ce qui en tint lieu, fort respectable au demeurant, avait imaginé pour ce soir-là un process pour le moins original : lesdits candidats ne s’exprimeraient pas directement, ils ne s’exprimeraient pas du tout, d’ailleurs; ils se tiendraient là, sur l’estrade, comme des potiches, cependant que trois ‘parrains’ proches se chargeraient de dresser leur portrait. Branle-bas de combat instantané parmi les vieux briscards : comment diable ‘juger’ la personnalité et le projet de quelqu’un qui ne s’exprime pas ?! Comment ne pas sombrer dans une subjectivité totale qui nie le sujet ? La brillante initiative ne fit long feu. Elle reposait pourtant sur une « relation » comme les autres, n’est-ce pas, a fortiori consensuelle en l’occurrence, si l’on exceptait le public des vieux grincheux, schtroumpfs grognons toujours insatisfaits de ‘la nouveauté’ ? Soit dit en passant, la même objection vaut, le caractère consensuel de la manœuvre en moins, pour la représentation médiatique et politique de la classe dite laborieuse (ou « working class » : comme quoi ‘le travail’, c’est bel et bien une exclusivité de ploucs…) ou encore pour toute tentative de biographie (Qui étaient vraiment les hommes dont on nous dit qu’ils étaient ceci ou cela et qui n’ont laissé aucune autre trace, Socrate par exemple) : discours sur n’est bien sûr pas discours de

Même s’il vise également à faire relation, discours de est un droit inaliénable (d’ordinaire bafoué, que ce soit par les institutions, les procès en sorcellerie ou les affinités électives exclusives) tandis que discours sur tient uniquement à la relation. Discours de ne relève pas plus nécessairement d’une exigence de pureté puérile que discours sur ne s’inscrit forcément dans une complexité rationnelle ou un progressisme assumé. Dans grand nombre de cas, discours sur instaure une relation d’aliénation infondée, le plus souvent imposée : « sale gouine ! », par exemple…

Comme si la complexité n’était pas déjà à son comble, voilà qu’il y a quelques minutes à peine s’offrit à ma lecture un article consacré à la lutte de femmes espagnoles contre la résurgence du machisme le plus éhonté…

« Le 8 mars, Journée internationale pour les droits des femmes, a été marqué par d’autres manifestations à travers le monde. […]

En Espagne, alors que le sujet était consensuel ces dernières années, des dissensions sont apparues récemment et se sont exacerbées à quelques semaines des élections législatives du 28 avril. […]

« L’an dernier, les décisions judiciaires ont été le détonateur, la rage qui a entraîné la mobilisation (en Espagne) », a estimé Anna Bosch, célèbre journaliste espagnole en grève de la télévision publique. Une référence à l’affaire de « la Meute », dans laquelle cinq hommes avaient été condamnés pour avoir abusé d’une jeune femme mais sans que la qualification de « viol » ne soit retenue.

« Le message s’adressait au pouvoir judiciaire » en 2018 mais « cette année, il s’adresse aux dirigeants politiques », a-t-elle dit. »

https://actu.orange.fr/monde/greve-feministe-et-manifestations-monstres-en-espagne-CNT000001dzf8i/photos/manifestation-d-etudiantes-feministes-le-8-mars-2019-a-barcelone-a-l-occasion-de-la-journee-des-femmes-d752cee6c363fa304eeaf8df69c66693.html

De toute évidence, en plus du droit individuel de cette femme au respect de son intégrité physique, c’est un droit des relations bien compris qui a été piétiné là sans vergogne par ses agresseurs. Et, quelles que soient les futiles tentatives de réparation du préjudice qui lui a été causé, le mal, pour elle, est fait.

Partant de ce constat et gardant à l’esprit l’apophtegme de Mayfield qui se déclinait en ces mots : « Police and their backers | They’re all political actors […] | While the judge and his juries | Dictate the law that’s partly flaw », et dans lequel l’adjectif « political » revêt une regrettable dimension politicienne – c’est important ! –, eût-il été pertinent, eu égard au droit des relations qui se serait appliqué à sa mésaventure, de flatter son amour-propre en la laissant se contenter d’une simple indemnisation individuelle pour les faits effectivement perpétrés ? Sa place ‘privilégiée’ sur l’échiquier politique ne requérait-elle davantage ? Un devoir social ne s’imposait-il à elle en vertu dudit droit, fût-il pour l’heure spéculatif ?

A supposer que tous les principaux éléments du dossier aient été dévoilés au public, la décision du procureur, du juge d’instruction, témoigne-t-elle, dans un pays encore fort empreint de catholicisme, où le droit à l’avortement – quelle relation en la matière : « le monde avant la vie » ou « la vie avant l’homme » ? –  subit un mouvement de pendule constant, d’une indéfectible fidélité patriarcale ou aurait-elle, a contrario, été influencée par un dessein ‘réformateur’ ? Et s’il incombait à cette femme, quoi qu’il en soit, de se rendre à l’évidence, à savoir qu’en prenant sur elle, en plus du crime odieux dont elle a été la victime, une lutte émancipatrice susceptible de servir l’ensemble des femmes espagnoles et, au-delà, la société tout entière, en devenant le symbole de cette lutte en tout cas, elle a donné tout son sens à un certain « humanisme bien ordonné » ?…

Induite, en tout état de cause, est la question cruciale du sacrifice, figuré en la circonstance mais potentiellement littéral dans l’absolu, à comprendre dans le cas exposé non comme une action sur soi (1), mais comme une action d’autrui sur quelqu’un(e), comme une exigence extérieure répondant prétendument à un besoin social, sous quelque forme que le présentent ses zélateurs, dont la satisfaction donnerait lieu au dépassement de soi par le devenir-pion dans l’engrenage relationnel hiérarchique : femme et homme comme moyens, non comme fins, au même titre que tout le reste du vivant, non pas parce que leur amour-propre contreviendrait au respect d’autrui, mais au motif allégué qu’incapable de se conjuguer spontanément à lui, il ne serait que bagatelle, volonté périphérique à soumettre; l’intérêt décrété supérieur avant le principe, la structure née de ce principe (ainsi corrompue) avant le vivant (et ses droits), et la particularité domestiquée par une normativité fluctuante (aucune paraphrase ici, bien sûr)…

Quant à cette figuration, toute intrication sociale commanderait-elle ce préalable sacrificiel, même lorsque l’individualisme paraît être la valeur cardinale ? Dans l’affirmative, comment s’expriment les frustrations que génère, dans une société de sacrifiés, cette aliénation obligée ? Sous quelle forme la dissidence peut-elle s’exprimer ? Et qui est légitime pour évaluer la pertinence et la justesse dudit intérêt et du sacrifice qu’il exigerait ? Qui est légitime, par exemple, pour mettre en cause la guerre à la paresse, au détachement, la traque à « l’assistanat » ? A qui profite l’éloge de la besogne si des fruits de celle-ci nous ne pouvons jouir ? Quelle est la légitimité de ces chaînes ? Et qui est autorisé, in fine, à définir vraiment son propre projet de vie et le sens propre qu’il ou elle souhaite donner à ses relations, certes dans le respect d’autrui et du cadre ? Si nous n’avons d’autre appréhension du commun que par la dette que chacun aurait à son égard, c’est-à-dire par son passé, que devient le désir et, partant, la créativité ? Si nous ne vivons que pour servir (un intérêt imposé), quel est le sens intime de notre vie ? « Soyez résolus de ne servir plus… » : ce qui valait injonction aux peuples serait-il impertinent pour les individus ?

Sacrifice est-il condition de civilisation par subordination du sujet à la structure, l’effacement de l’individu en guise d’aboutissement correctif, ou instrument d’une univocité théorique des rapports sociaux implicitement dictée, contrairement à ce que pourraient suggérer les apparences, par l’instinct de domination, qui, même en période de chaos, trouve dans la hiérarchisation le meilleur moyen de s’assouvir ?

Indépendamment des droits individuels, les relations entre humains ne sont-elles déjà surrégies par des lois que leur application sélective tend à rendre caduques (elles aussi) ? Être titulaire de ces droits, est-ce une menace pour l’harmonie du vivant ou le résultat d’une harmonie et d’un progrès à parfaire, avant même le droit et la raison, par l’empathie ? La coïncidence de la contestation de leur bien-fondé sous un angle réputé progressiste et des assauts réactionnaires qu’ils ont à encaisser est-elle heureuse ?

Comment, à la fin des fins, rendre compte des implications de leur sacrifice ? Comme ça ?…

Picasso, Guernica, 1937

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(1) S’il porte sur l’essentiel (Peut-on parler de sacrifice s’agissant de l’accessoire ?), l’est-il jamais vraiment ? Peut-on affirmer, par exemple, qu’un résistant au nazisme qui a entrepris une mission kamikaze s’est sacrifié ? Les circonstances et elles seules l’y ayant amené, il semble que la seule distinction entre son acte et la pareille qui lui aurait été imposée tienne à la souveraineté de sa décision, de son appréciation de l’intérêt supérieur du moment. Le sacrifice, quel qu’il soit, peut-il être autre chose qu’une réponse glaçante à un déséquilibre fondamental de l’architecture sociale ?

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Précision :

Jusqu’ici, j’ai utilisé l’italique dans plusieurs cas, soit pour :

1/ citer un auteur (Il s’accompagne alors de guillemets.);

2/ citer une œuvre;

3/ parfois, signaler l’usage d’un néologisme;

4/ distinguer des mots issus d’une langue étrangère du reste du texte (y compris lorsque ces mots, malgré leur orthographe et/ou leur prononciation, ont été formellement validés tels quels par des dictionnaires de français);

5/ relativiser la portée d’une expression ou d’un mot (principalement lorsque celui- ou celle-ci peut prêter à une interprétation erronée quant au contexte de l’article, par exemple lorsqu’un substantif autorise une définition plurielle, voire paradoxale);

6/ mettre l’emphase sur certains mots.

 

Or, il va de soi que ces deux derniers usages sont contradictoires. Pour rendre la lecture de mes articles plus aisée et plus logique, j’utiliserai donc dorénavant, dans le cinquième cas, faute de mieux, et en dépit de l’affront ainsi fait à l’esthétique, la mise entre apostrophes, dont l’usage, inexistant en français, ne devra donc pas être confondu avec celui qu’en fait la presse anglo-saxonne (à savoir celui de substitut des guillemets).

 

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Ligue du LOL : la purge n’est pas terminée !

C’est dans la quiétude que réside l’Humanité. Là et nulle part ailleurs. C’est la quiétude qui permet à l’Homme d’effleurer la poésie. La pensée aussi, sans doute. Et c’est lorsque, de toutes parts, cette quiétude est mise en péril qu’apparaît la colère. Dans la quiétude, point de masques, point de rôles, point de prétentions, point de vanité, point de spectacle surtout. La quiétude est la Vérité. Elle n’est pas l’anesthésie; elle est l’essence. La vie, au fond. Et la légitime ambition. Plus qu’un sentiment, elle est un état d’être. Est inhumain, par conséquent, qui menace cette quiétude, la rend hors de portée, et suscite ainsi cette colère, dont la lutte commune peut être une expression : un moyen toujours, jamais une fin…

Perception de la quiétude, immersion en elle : voilà qui, en amont du registre émotionnel (possiblement conditionné) et par-delà, de l’humour et de l’autodérision aussi, nous distingue de la stricte fonctionnalité des machines, et rend possible l’ataraxie comme l’émerveillement. Telle est notre véritable valeur ajoutée par rapport à elles, notre spécificité radicale, la seule chose qui fasse qu’elles ne pourraient nous annihiler, nous faire disparaître de la surface de la Terre, sans que cette disparition n’implique une perte astronomique, la seule chose, au fond, qu’il leur reste à apprendre de nous, la seule particularité qu’elles ne puissent pasticher puis standardiser.

De cette quiétude, les droits de l’Homme participent ontologiquement. Or, depuis une dizaine d’années, le droit-de-l’hommisme est sur la sellette. Par ingratitude. Et déséquilibre structurel. Car ceux que les présupposés que charrie ce barbarisme vide de sens horripilent sont les premiers à exiger pour eux-mêmes le respect desdits droits, à commencer par celui de s’exprimer librement, et leur remise en cause acerbe des acquis de la Révolution est loin de se limiter aux interventions militaires impérialistes maquillées en impératif de défense de la veuve et de l’orphelin…

Au départ relégué à une marge qualifiée de peu ragoûtante, le combat réactionnaire de ceux-là a trouvé dans l’extrême-centre, qui n’est au fond qu’un substitut de la droite, une chambre d’écho inespérée. Gauche, droite : vieilleries que tout cela, à en croire l’air du temps, sauf si les droits de l’homme constituent, sans faux prétexte, la pierre angulaire de l’action politique…

Elle pourrait l’être dans l’absolu, mais la quiétude n’est pas une ressource humaine à l’aune de l’exigence de performance maximale et continue, de rentabilité immédiate et d’utilitarisme machinal qui structure les politiques menées par ici depuis une dizaine d’années, dont Amazon représente la quintessence bouffie. La focalisation sur ces ressources, plutôt que sur l’humaine elle-même, l’humain lui-même, a pour seul but d’extraire de ceux-ci ce qui contribue à cette rentabilité, comme l’on extrait du sol des matières premières. Cette perspective rend les droits de l’Homme superflus et a ouvert la voie à l’autoritarisme qui ne cesse avec toujours plus d’emphase de se déployer.

Dans la surenchère actuelle en la matière, il en est certes des illustrations beaucoup plus criantes encore, mais voici néanmoins un exemple de la jonction entre la Réaction susévoquée et l’extrême-centre :

Voilà, en effet, une baudruche centriste casée (dont la valeur ajoutée est toute relative mais le licenciement, vu son ancienneté, problématique) qui se réjouit à la fois du chimérique épilogue d’un mouvement qui, de manière générale, se distingue par un appétit rafraîchissant pour les droits civils et politiques, et de la sempiternelle résurgence (orchestrée ?) de l’opprobre raciste dont ladite Réaction, fidèle à elle-même, a fait son cheval de bataille, et qui vaut à la France d’être la risée du monde, alors même que, tartufe parmi les tartufe, ladite baudruche s’était émue, une semaine auparavant, d’une dérive similaire : si vous, femmes de second rang, souhaitez porter cet attribut vestimentaire auquel la loi ne voit aucune objection, retournez donc dans votre pays !…

Contrairement à ce qu’en chœur, plusieurs éditorialistes bon teint affirment ces jours-ci, la colère qui a résulté du déni de quiétude répété et accentué que la machine politique a opposé à une majorité de Français ne traduit pas que la volonté de pouvoir vivre dignement de son travail; depuis le début de leur mouvement, les Jaunes manifestent une attention particulière aux formes les plus révoltantes d’exclusion sociale. En creux de leurs revendications, c’est la quiétude d’existence, et à travers elle la dignité humaine pour toutes et tous, qu’ils exigent de voir réhabilitées.

A l’inverse, des baudruches comme celle-là, plus hautaines encore que celles et ceux qui, par arrogance mêlée de peur, s’évertuent à ne pas les voir tandis qu’ils déambulent en ville dans leur précieux petit costume ou leur coquet petit tailleur, leur attaché-case ou leur sac Gucci à la main, autosatisfait(e)s de leur masque, de leur rôle, de leurs prétentions, de leur vanité, ne peuvent s’empêcher, face aux sans-abri disposé(e)s sur leur chemin par le sort, après leur avoir copieusement craché à la gueule, de leur adresser un LOL tonitruant !

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De notre vie un bagne, de nous-mêmes d’icelui les gardiens…

Echappant à notre regard

Mais lacérant nos consciences

Les barbelés de ces camps

Que nous disons sociétés

A notre Bien veillent

Comme l’on veille sur des mourants

Brise furetante ou mistral déchaîné

Astre que notre conscience

Leste comme le vent

Qui ne répond à nulle ellipse

Prescrit de subversion

Des prescrits qu’il nous faut

Pour bien fonctionner

Eteindre

Conscience du vide que nous emplissons

Vaille que vaille

Conscience de notre vide dans le trop-plein

Que pour être honnête

Juste ou simplement vivant

Notre être flotte

Voilà ce que nous disent

Ces paradis-là

Que conspue la puante

Parole artofficielle

Des adultes mal-nés

Dans quelque chose

Qui le néant

N’est pas tout à fait

Car là rien n’est

Or, nous y sommes

Et nous en sommes conscients

Vanité de toute lutte, de toute partition, de toute volonté

Qui à cet Être ne ramène

Vanité que les mots d’ordre

Fuite futile

Hors du logos, de l’essence, de l’éthérence, du sublime

Vers plus d’errance

Et davantage de faux-semblants

Dans un enfer de notre création

Qui n’a de nous que faire

On nous mène à la baguette

Une baguette sans magie

L’abattoir comme destination

Ah, la magie !

Ah, l’émerveillement

D’un réel tapi

Fruit défendu des ignares

Anémiés, inanimés

Qui vont répétant

Le même sordide toujours

Qui ne se croque

Ni ne se prend

Se goûte tout au plus

Sustente, se ressent

Aux confins de la perception

Tout-au-plus

Et détend, déraille, élastise, atomise

Depuis l’aube des temps

La fhomme, l’être-là

Que nous sommes

Ô miracle, adviendras-tu ?

Ou nous con-damnerons-nous à l’éternel

Nous autres, ici

A jouer le rôle de barbelés

Jusqu’à le jouer si bien

Que c’est nous-mêmes

Que nous lacérerions

Jusqu’à la nausée

Jusqu’au dérèglement et cependant

Rouage soyez !

Nous ordonne cette machine

Que nous nommons société

Eh bien, ne soyons pas

Et soyons donc

Ordre par-delà l’ordre

Volupté

http://www.atelierdecreationlibertaire.com/alexandre-jacob/2014/02/une-revolte-au-bagne/

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Qu’est-ce que la mythocratie ?

La mythocratie est un régime politique, à mi-chemin entre démocratie et dictature, qui se fonde sur des mythes et des mensonges pour entretenir au moyen de rites (l’élection au suffrage prétendument universel, la procédure judiciaire prétendument égalitaire, etc.) l’illusion de la démocratie, et masquer une réalité de type féodal dont le concept d’oligarchie ne fournit qu’une esquisse.

Le régime mythocratique a pour but de prévenir le soulèvement populaire incontrôlé que susciterait la réalité féodale si tous ses effets étaient réellement visibles de tous. L’idéologie qui structure cette réalité se fonde, quant à elle, sur l’allégeance systématique et l’asservissement des individus. Ce dernier est le lot réservé à « ceux qui ne sont rien », pour lesquels toute possibilité de non-allégeance n’est que virtuelle, tandis que l’allégeance librement consentie est à l’œuvre en tout lieu stratégique où la parole centralisée et démultipliée pourrait avoir pour effet de démasquer ladite réalité, de sorte qu’il ne peut y avoir en ces lieux aucune créativité véritable.

La domestication oligarchique d’Internet, lieu stratégique à la parole démultipliée mais diffuse, signale une crainte nouvelle du régime à l’égard de toute forme d’expression et d’organisation qui ne s’inscrit pas dans cette structure, même lorsque cette forme est éclatée.

La res publica fantasmée requérait elle aussi une allégeance; l’allégeance présente répond par mise en abîme à un fantasme de cette res publica fantasmée. Les droits individuels supposément garantis par la mythocratie ne sont rien de tel en fait, dès lors que leur exercice requiert le nombre. Aux asservis, en effet, un système féodal ne saurait dans le meilleur des cas, peu importe ce qui est écrit, reconnaître en pratique que des droits individuels marginaux, toujours conditionnels à leur allégeance, acquise d’office sous la pression concrète des contraintes matérielles.

Chacun, dans son quotidien, est amené ponctuellement à faire, dans sa relation à autrui, des choix qui, fussent-ils symboliques, amènent soit à ébranler les fondements de ce système, soit à les consolider davantage. Qui choisit la première option fait un pas vers l’humanisme; qui choisit sciemment la seconde alors que la première relevait d’une possibilité effective n’est que putréfaction.

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