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Liberté de croissance : le nouveau paradigme…

Une fois de plus devient coutume, je vais m’intéresser à un mot, un mot de gauche et un mot gauche, un mot teinté de progressisme qui cherche à exprimer un projet nouveau qui repose sur une nécessité impérieuse mais ne parvient pas à s’affranchir de ce à quoi ce projet s’oppose, ni à susciter l’engouement général dont dépend sa réussite sociopolitique. Ce mot, c’est la décroissance…

Parmi les ‘dés’, rares sont ceux qui illuminent d’espérance, dès lors que la plupart sont dérivés de la particule latine ‘de’, qui « marque la séparation, l’éloignement d’un objet avec lequel il y avait contact, union, association » (1), elle-même très proche de ‘di(s)’, qui, lorsqu’elle ne désigne pas le dieu des enfers, « marque le plus souvent la division, la séparation, la distinction, la négation » (2), le renversement antithétique, concret ou figuré, faisant pivoter le sens d’une racine sur lui-même, encore que, parfois, les deux significations s’avèrent très semblables, sinon rigoureusement identiques (par exemples, les verbes nudare et denudare > mettre à nu, pendere et dependere, être suspendu, ou encore torquere > tordre et distorquere [subst. distorsio] > distordre, mais aussi le substantif delirium > délire, alors que le verbe lirare signifie déjà, entre autres, être fou, divaguer).

Et si ce qui précède vous a fait perdre votre latin ou vous a donné l’impression d’être confronté(e) à une démence (dementia) passagère du rédacteur, notion hautement tendancieuse qui pourrait être la petite-cousine renversée de la mesure (mensa), subjective elle aussi, rassurez-vous : il ne s’agissait que d’une introduction discursive…

Au nombre de ces mots contraires, aux préfixes privatifs, il y a certes le désir (dont le ‘dé’ paraît distinct), la découverte et la délivrance, mais il y a surtout la dépendance, le dénuement et – nous y sommes ! – la décroissance…

Dans le cas de ce dernier, dont les implications auraient laissé les Latins bouche bée, sauf, peut-être, juste avant le déclin de l’Empire, mais dont la construction respecte les règles de l’art étymologique, le ‘dé’, s’il remplit parfaitement son rôle, assume aussi celui de croque-mitaine, baigné dans l’humeur moderne des anti-guerre et des objecteurs divers, qui, hier, avant de subir eux aussi un retournement, se nommaient juste pacifistes et libertaires, anars pour les plus indociles.

Or, comment faire saliver les masses avec un projet dont la dénomination est, dans l’absolu, l’antithèse même de la raison d’être (et d’espérer) de l’homme et de la femme : grandir en toutes choses, chacun(e) à sa façon et selon ses affinités ? Paul Ariès et les autres théoriciens de la décroissance ne sont pas idiots : cette objection, ils la connaissent. C’est pourquoi ils insistent sur la croissance des liens au détriment de celle des biens, sur le bien-vivre plutôt que sur le vivre-grassement. Et que l’avenir leur donne raison ou non, que se produise enfin l’amorce d’une juste répartition des richesses, au niveau mondial comme entre les diverses classes sociales de chaque nation, dont le revenu de base inconditionnel (ou allocation universelle) doit être l’axiome, ou que – comme c’est à prévoir et comme le laissent déjà supposer des stratégies militaires dont l’objectif premier est de protéger le patrimoine des plus riches parmi les plus riches – le narcissisme égoïste et vil qui caractérise la nouvelle aristocratie, dont un milliardaire plus machiavélique que les autres déclarait il y a peu qu’elle était en train de gagner la lutte des classes (class warfare), se poursuive indistinctement, au risque d’une dernière confrontation massive qui veillerait à répartir en décimant, ils ont raison !

Evolution de la part cumulée des 10 % d'individus les plus riches dans le revenu total des Etats-Unis

Répartition de la richesse mondiale

Mais ils ne sont pas à l’abri du paradoxe, car si leur objectif est de rendre à la vie toute sa superbe et d’assurer à l’humain son épanouissement le plus complet et le plus noble en contestant à la croissance le monopole du modèle économique, la dénomination qu’ils ont retenue pour leur mouvement ne dénie pas à l’économie sa place de grand pilier central autour duquel gravitent, dans un Midnight Express occidentalisé, les armées de zombies travailleurs.

Cette dénomination, elle n’est parlante que pour les convaincus, qui la conçoivent holistique, mais laisse perplexe la classe moyenne inférieure, qui n’a pas encore, Le juste prix aidant,  abandonné tout rêve d’Euromillions, et, bien entendu, irrite les cadres moyens, avides d’heures sup’ et désireux de prouver qu’ils en ont où il faut.

Moyennant une reformulation de son cri de ralliement héraldique et un marketing plus adéquat – il faut ce qu’il faut, par les temps qui courent –, le projet serait peut-être à même de faire davantage de nouveaux émules. Encore faut-il pour cela à son avant-garde préciser quel contenu précis elle entend lui donner…

En effet, je ne suspecte pas Paul Ariès de nostalgie pour les soviets, mais lorsque je l’entends, sur le plateau du Grand Soir (ou nunca), déclamer en crescendo, sous forme de litanie aboyée, sa longue liste d’abus consuméristes et qu’y figure en bonne place, dans la catégorie des occupations outrageusement énergivores, le nombre de clics sur les ordinateurs (de consultations de pages internet, pour être précis), j’en viens à me demander si nous parlons bel et bien de la même problématique et si ses envolées passionnées sont réellement destinées à persuader le plus grand nombre, ce dont il se défend certes, mais qui n’en est pas moins la condition de croissance de tout mouvement qui se veut d’envergure s’il a pour ambition de fonder une alternative apte à répondre aux colossaux défis posés et ne souhaite pas être réduit à l’état de énième secte de gauche, destinée, celle-ci, aux bobos bienheureux obsédés par l’empreinte carbone du citoyen de base, et aux franciscains miséricordieux résolus à l’ascèse.

J’ai bien compris que la question que posent Ariès et d’autres est celle de la seule possibilité, pour des groupes d’individus, de se dégager de l’oppression d’un système économique monolithique et dogmatique, mais une addition de petits projets non coordonnés peut-elle aboutir à remettre réellement en question celui-ci ou n’est-elle, elle-même vectrice d’égocentrisme, qu’un agrégat de leurres supposés vivre le temps qu’ont vécu les communautés soixante-huitardes, auxquelles je réitère cependant une fois encore mon sincère attachement ?

Dans la négative, je suis logiquement amené à me poser la question constitutive de la nature (ou de l’absence) de leadership au sein d’une nouvelle utopie de masse, de prime abord humaniste : y serait-il derechef question d’un dirigisme élaboré alternativement dans d’obscures arrière-salles de bâtiments lugubres et dans de confortables datchas de bord de mer, ou d’une ressuscitation de l’anarcho-syndicalisme combattu tant par les Untermenschen fascistes que par les ordures staliniennes ? Qui établirait ce qui relève de la croissance économique, et selon quels critères ? Système pour triompher du système ou coordination asystémique ? Et la singularité y serait-elle reconnue et respectée ?

Dans un article antérieur consacré au capital-corporatisme,  je faisais d’un libéralisme bâti sur les PME, conçu comme un entrelacs coopératif mondialisé, l’un des piliers d’une société réinventée, débarrassée à la fois des pratiques de coteries tutélaires du sommet et de la concurrence factice au sein de la base. Qu’une telle société repose sur plusieurs piliers constitue en effet le gage de la diversité réelle que conspuent à la fois les totalitarismes et le capital-corporatisme. Le projet porté par le terme bancal de décroissance en constitue, quant à lui, le pilier libertaire, localisé économiquement mais tout aussi ouvert sur le monde, en esprit.

Et si, au fond, au lieu de décroissance, c’était subconsciemment le mot ‘démocratie’ et la réalité qui l’accompagne que nous désirions…

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(1) Cf. Dico Gaffiot : http://www.lexilogos.com/latin/gaffiot.php?q=dis

(2) http://www.lexilogos.com/latin/gaffiot.php?q=de

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Ford Genk, Arcelor Seraing : l’obséquieuse couardise des pêcheurs de voix !

C’est un toffe gast, Gaston, un chic type, un vieux de la vieille bilingue dans ce pays où des Belgicains tout engoncés dans une nostalgie de classe peinent à baragouiner quelques mots de flamoutch. Il est même le prototype de la grande plaisanterie belge : Flamand d’origine, il a émigré, jeune adulte, vers la région liégeoise avec la certitude d’y trouver l’emploi que la Flandre ne pouvait alors lui proposer. C’est avec amertume qu’au micro de la VRT, il s’épanche aujourd’hui sur le cas ArcelorMittal Seraing.

Voilà, en effet, une entreprise qui, comme tant d’autres en Belgique et à travers l’Europe, a bénéficié, au fil des décennies, de tant de subsides publics inconditionnels qu’annoncer aujourd’hui, comme à Florange hier, la fermeture d’une part importante de son infrastructure (les hauts-fourneaux) et le renvoi de quelque 1300 ouvriers qui y suaient à la tâche ne fait que souligner une fois de plus l’indécence des grands rentiers dits patrons de multinationale, qui n’hésitent pas, au nom d’un profit toujours plus grand, d’une croissance sans limite, à mettre en compétition des ouvriers dont les législations sociales et environnementales ainsi que les niveaux de vie sont diamétralement opposés. Vive le capitalisme corporatiste !

Quitte à répéter ici ce que j’ai déjà écrit en long et en large dans d’autres articles, je ne crois pas en la valeur travail si le travail concerné n’a pas pour but de répondre à un besoin social précis et s’il ne répond qu’à la nécessité de survie dans la jungle contemporaine. Le seul travail qui trouve grâce à mes yeux est celui qui, tout en satisfaisant à ce premier objectif, permet l’épanouissement de l’individu et son émancipation de toutes les contraintes, corporatistes et étatiques, qui pèsent sur lui, de sorte qu’il puisse vivre la tête haute. Tout autre type de travail est irrémédiablement appelé, à plus ou moins long terme, à disparaître : un adulte mature n’a pas besoin d’occupation imposée, encore moins de servitude !

Ainsi, il est inévitable que la robotisation des outils se poursuive et s’accélère, rendant caduque autant d’emplois actuels ; il convient même, eu égard à certaines conditions de travail indignes ou épuisantes, de s’en réjouir et de considérer cette évolution comme un progrès. Par ailleurs, comme la nature des besoins sociaux évolue sans cesse, certains types de produits et de services devront inéluctablement être remplacés par d’autres. Se pose donc ici, avant toute autre, la question de la pertinence de l’activité à chaud d’Arcelor Seraing.

Cette question est généralement envisagée en deux temps trois mouvements par ceux qui sont supposés veiller au bien commun. Comme la paysannerie naguère, les hauts-fourneaux seraient un vestige d’une société révolue. Il suffit pourtant d’y réfléchir à deux fois pour conclure qu’un tel présupposé est non seulement aberrant, il est aussi, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le signe de la politique de court terme qui caractérise depuis au moins vingt ans les pays occidentaux. Certes, les besoins en métal sont beaucoup plus importants dans les pays à forte croissance de développement (une notion qui me semble bien plus pertinente que la mythique croissance pure), mais il n’en demeure pas moins que, pour tous les besoins qu’il nous reste à satisfaire en la matière (équipement, construction, automobile), il nous faudra donc faire appel, à l’avenir, à des entreprises situées hors d’Europe ou à sa lisière, ce qui est en soi annonciateur, à l’aube de la véritable crise énergétique, de tensions et de dépendances nouvelles, et n’est donc ni pertinent, ni rationnel à moyen terme.

Ce constat est encore plus avéré en ce qui concerne la paysannerie, dont les produits n’ont pas à faire face à une baisse de la demande, par nature stable et dépendante d’une démographie qui l’est, elle aussi. L’imbroglio de nos sociétés actuelles naît de cette volonté sempiternelle de faire croire que l’on pourra parquer nonante pourcents de la population active dans des bureaux, à s’occuper de tâches administratives que les ordinateurs de demain pourront eux aussi exécuter beaucoup plus rapidement, et de faire de l’industrie des services un pseudo-fleuron dont nous seuls aurions la maîtrise.

A la question du journaliste quant aux prérogatives et au champ d’action des politiciens face aux fermetures d’usines répétées, Gaston était bouche bée : « que voulez-vous qu’ils fassent ? », marmonnait-il. Oh, il est bien dû s’en trouver l’un ou l’autre pour aller frétiller du cul à Davos, auprès de la crème flambeuse du Pouvoir réel, le marquis de Mittal en tête, porteur du vain espoir d’obtenir quelque susuc’, un délai d’un an et demi par exemple, histoire de ne pas se ramasser ces prolos sur le dos au moment où l’on à d’autres choses à faire…

Davos

Arcelor

Ford Genk

N’est-ce pas là, en effet, la responsabilité première de la gôche social-démocrate, a fortiori si l’on est soi-même – souvenir ô combien pénible et refoulé – descendant de prolo ? Aaah, où est-il donc le temps, le temps perdu, des forums sociaux alternatifs où les plus hardis s’enivraient en pensant au Grand Soir ?

Soyons de bonne composition : seul un rabat-joie pourrait reprocher à nos chères élites politicardes de scander l’antienne du changement au son du tambour qui rythmait jadis les mouvements des galériens tout en étant toujours elles-mêmes dangereusement à la traîne des changements qu’elles devraient préparer ! Peut-on honnêtement leur reprocher  d’avoir pris goût au lustre et à la goinfraille que leur procure leur statut d’assistés du grand capital ? Cela ne nous viendrait pas à l’esprit ! Imaginerions-nous vraiment que les Etats, comme d’aucuns l’ont susurré il y a peu avant de se faire rabrouer par le Pouvoir, lequel leur a rappelé que ce genre de choses-là ne se discutait point, que des Etats exsangues, soient en mesure, à défaut d’en avoir l’ambition, de reprendre à leur compte toutes les entreprises que le Pouvoir délaisse pour des profits immédiats autrement plus alléchants ? Soyons sérieux.

Malgré cela, qu’est-il de si saugrenu à imaginer de nouvelles coopératives d’ouvriers ou d’employés et un nouvel anarcho-syndicalisme qui réinventeraient, sur les sites abandonnés avant qu’ils ne se désaffectent, la vraie direction à donner au travail ? Qu’est-il de si déplacé à concevoir des travailleurs maîtres de leur destin, la tête haute dans l’autogestion ? Qu’est-ce qui empêche une réelle reconfiguration de l’activité humaine ? Deux choses, et deux choses seulement : le pouvoir et le Pouvoir !

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