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Edward Bernays attisait l’animus guerrier, Patrick Cohen point…

A entendre le second, toutefois, on se dit parfois qu’ils partagent le même métier.

Le 13 mars, lundi dernier donc, Cohen consacrait son édito matinal (1) à un curieux animal politique, à l’estime de plus d’un de ses confrères : François Asselineau. Ce dernier est le président – le gourou, diraient ceux-là – d’un parti qu’il a lui-même fondé, il y a précisément dix ans, l’Union populaire républicaine (UPR). Auparavant, il avait exercé plusieurs fonctions officielles aux côtés de diverses personnalités politiques de droite (2), certaines plus controversées que d’autres, d’abord au niveau national puis à l’échelon local, et avait lui-même été élu conseiller de Paris en 2001.

Quoiqu’en progression constante en termes d’adhérents, selon les dires de son fondateur, ledit parti s’est plaint à maintes reprises de faire l’objet d’une censure quasi totale de la part des médias nationaux, et en tout cas d’être discriminé par rapport à d’autres partis de même taille (3), a fortiori l’un ou l’autre agrégat indistinct sorti de nulle part, où le culte de la personnalité, qu’on lui reproche par ailleurs de cultiver, est bien plus prégnant. Il a donc dû miser sur un activisme électronique particulièrement aiguisé pour se faire connaître du grand nombre, et ses cadres, faute de pouvoir goûter aux délices des studios de radio et des plateaux de télé, se montrer particulièrement rusés pour faire entendre leur voix malgré tout, toujours de manière posée et courtoise, le plus souvent par l’entremise de questions d’auditeurs, une méthode qui, bien que rendue nécessaire par cette sélectivité médiatique sans commune mesure, a fini par ulcérer plus d’une grosse pointure dans le milieu.

Pour la première fois, peut-être indirectement par la grâce d’un ancien cacique de droite avec qui il s’était brouillé autrefois, Asselineau vient d’obtenir les parrainages nécessaires au dépôt officiel de sa candidature à la présidence de la République, ce qui semble avoir suffi à faire perdre leurs nerfs à plusieurs journalistes chevronnés. C’est dans ce contexte que s’inscrivait l’édito à peine hargneux de Cohen :

Trois jours plus tard, le pape de la matinale radio de France Inter – ce sobriquet, comme nous le verrons plus loin, n’est pas anodin – récidivait en qualifiant Asselineau d’ « hurluberlu » (4). Comme le démontre notamment l’édito injurieux déclamé le 9 mars par son compère ès basses œuvres Thréard sur une radio privée concurrente (5), le recours à ce type de pratiques n’est pas l’apanage du seul Cohen, mais c’est néanmoins à lui que nous nous intéresserons ici, dès lors qu’il nous semble que les griefs qu’appelle son manque de professionnalisme patenté sont d’autant plus lourds de conséquences que l’homme à la liste noire (6) officie sur le service dit public, et que gros matou léché comme pitbull parfois forcené (7) ont eu à faire les frais des biais récurrents qui amènent l’intéressé à privilégier sa propre obsession du politiquement correct, celui qui considère qu’il n’est de violence que prolétaire, à une équanimité à l’égard des invités, voire même aux faits, comme c’est le cas ici. C’est pourtant dans le cas dudit matou qu’il a poussé l’indignité à son paroxysme, en le bombardant d’ondes négatives sans même avoir la décence de lui faire face, en dépit de son statut de candidat, désormais attesté.

Mais ce n’est pas tant la personne d’Asselineau que, ce faisant, Cohen renvoie dans les cordes que le projet que son parti est objectivement le seul à porter, à savoir une sortie raisonnée mais déterminée et sans équivoque de l’euro, de l’Union européenne et de l’OTAN. Et le camouflet préfectoral qu’il inflige ab ante à ce projet, bien plus qu’à un matou au cuir endurci, il l’adresse à tous ceux qui imputent à la marche forcée induite par les derniers traités européens en date un déficit démocratique tel que plus rien ne permet, depuis Lisbonne, de distinguer une politique de droite d’une politique dite de gauche, un recul historique tel que des transferts de souveraineté législative vers un parlement croupion sont supposés faire illusion de démocratie, sur fond d’interdiction absolue de débattre ouvertement, de manière sereine, adulte et équitable, comme ce fut plus ou moins le cas à l’aube de la signature du traité de Maastricht, de la problématique la plus fondamentale qui soit : sommes-nous encore, en tant que collectivité d’individus réputés égaux, maîtres de notre propre destin ? Sommes-nous encore individus-citoyens ? Sinon, comment nous qualifier au juste ? Et quel est cet inquiétant entre-deux, quelles sont ces étranges limbes, à travers lesquelles nous galopons frénétiquement comme une nymphe Europe semi-démembrée sur un minotaure débridé qui, fuyant le Juste-Lipse comme un labyrinthe kafkaïen, semblerait lui aussi tout droit sorti de quelque dantesque enfer où, aujourd’hui comme hier, l’on s’entre-flagellerait à l’envi au rythme du Greed Is Good du In God We Trust, qui ferait la pluie et la pluie en attendant que nuit et brouillard prennent le relais ? Patience…

D’autres, avec bien plus de brio et de technicité que moi, pauvre blogueur, s’échinent régulièrement à dénoncer des travers trop communément partagés au sein d’une profession redoutablement plurielle dans son mimétisme, qui, outre la voix d’un pouvoir de type réputé séculier (8), tantôt diffuse, tantôt affirmée, autosuggérée parfois sans doute, consensuelle dans sa consanguinité spirituelle en tout cas, ne semble plus écouter qu’elle-même et ne plus émettre que par autosuffisance. Lorsque ceux qui la critiquent obtiennent de sa part une quelconque réaction, le mépris infantile qui leur est opposé avec morgue (9), la réitération consciente d’erreurs ou de boniments revendiquée comme un droit ou un privilège spécifique plutôt que reconnue comme une faute, en plus de souligner la vanité littérale de tout exercice comme celui-ci, indiquent à suffisance le sentiment de toute-puissance dont ces journaleux-là sont empreints : comment diable « perseverare diabolicum » pourrait-il avoir été écrit pour eux (elles) ? Imagine-t-on, par exemples, notaire, avocat, médecin, procureur, ou flic, étaler au grand jour leur irrespect répété de leurs déontologies respectives ? Soyons sérieux : bien sûr que oui, dans une civilisation financière en crise incantatoire qui confère au billet plus d’importance qu’à tout autre papier, fût-ce la Constitution.

Telle est la crise. Tel est le Mal. Pourquoi la coterie médiatique y échapperait-elle ? A la différence de ces professions réglementées ou assermentées, son éthique de papier à elle semble infuse, donc malléable, charte de Munich nonobstant (10), tant son application demeure facultative, et rivalisant, quant à lui, avec les pouvoirs constitués, son impact social est autrement plus déterminant, son interférence nuisible, excepté dans une perspective huntingtonienne fondée sur l’apathie régulée (11), dont les plus pervers parmi ceux qui aspirent à poser leur séant à l’Elysée rêvent désormais ouvertement, advienne à terme que pourra. Sont-ce là circonstances atténuantes ?

Certes, le Code civil s’applique aux journalistes comme à tout un chacun, mais Patrick Cohen l’a-t-il jamais enfreint ? N’est-il pas Munichois, après tout ? Répondre à cette question sur base de cet édito uniquement est bien plus malaisé qu’il n’y paraît. Car le gardien de l’orthodoxie a de la bouteille. Toutefois, s’il s’imagine s’être contenté de caboter en eaux éthiques sans jamais atteindre le sombre rivage de la désinformation ou de la diffamation, il aura sans doute feint d’ignorer que cette bouteille d’acide qu’il venait de jeter à la mer était surtout une réponse du pêcheur à la pêcheuse – de quelle vergogne le primus inter impares de l’UPR n’a-t-il fait preuve lorsqu’il a, lors de sa conférence de presse du 10 mars, eu l’affront de le poser nommément, lui, Cohen Patrick, en antithèse de l’éthique journalistique ? – et, à ce titre, un majeur en érection à l’attention de son auditoire, voire une quenelle, allez savoir.

En effet, borborygmes, mine sévère, tons tour à tour dubitatif, dédaigneux, ou encore contestataire, assortis à une entrée en matière qui, quoique potentiellement intimidante pour « les petits maires » visés, se veut neutre cependant, peuvent, de par la difficulté de les rendre tangibles et de les associer à une intention précise, n’avoir rien de répréhensible en tant que tels, le DJ-journaliste peut, sans commettre de faute particulière, passer à un rythme cadencé des extraits décontextualisés de conférences comme un serveur de Chez Léon les plats, en se contentant de les annoncer, il peut même conclure par une ironique invite à voter UPR sans que cette ironie puisse explicitement se déduire de son propos et donc lui être imputée, et sans qu’il puisse être démontré avec certitude que l’apparence de propagande y contenue ne relevait pas de l’ironie – un tour de force magistral ! –, il n’en demeure pas moins que les auditeurs les moins instruits, les plus passifs, ou les plus occupés, en sont réduits à spéculer quant à la véracité des affirmations ainsi livrées littéralement en pâture, lorsque la facilité, sarcasme aidant, ne les amène pas tout simplement, par bon sens suggéré, à gober ce que Cohen, insistant sur le caractère selon lui obsessionnel des harangues asseliniennes sans en évaluer le moins du monde la teneur, se sera soigneusement gardé de présenter comme des contre-vérités… ou des vérités, au demeurant.

Et c’est ainsi que, de la même façon que démonter un slogan d’extrême-droite ou un procès d’intention de BHL ficelé à la va-vite, requiert, en règle générale, un argumentaire détaillé et minutieux, rétablir une certaine factualité dans ses droits à l’écoute d’un tel édito – qui, que je sache, ne relevait ni de l’art, ni de l’Absurde – oblige souvent à rédiger un court essai…

« François Asselineau, donc, a un objectif – la sortie de la France de l’Union européenne – et une obsession : ce qu’il appelle la mainmise des Etats-Unis sur les affaires du monde »

C’est faux : comme précisé supra, l’objectif de son parti est triple. Invoquer, au nom de la France, le fameux article 50 du T.U.E., y occupe en effet une place de choix, mais rien dans une telle proposition n’enfreint le cadre démocratique, encore moins par les temps qui courent, sauf à la considérer hérétique, et à inscrire dans la loi l’hérésie comme un péché irrédemptible. L’option Asselineau en la matière n’est que l’une des conséquences logiques des dérives funestes dont une U.E. de plus en plus autoritaire a été, ces dix dernières années la maîtresse d’œuvre, confirmant à plus d’un titre les objections formulées par Philippe Séguin devant l’Assemblée nationale lors du brillantissime discours fleuve qu’il y tint le 5 mai 1992.

Quant à la prétendue obsession personnelle d’Asselineau, qui est allé à la source pour écouter plusieurs de ses longues conférences ainsi que ses analyses de l’actualité, plutôt que de piocher çà et là quelques propos iconoclastes, sait que celles-ci reflètent le désir d’un monde multipolaire, c’est-à-dire égalitaire, qui redorerait le blason passablement taché de l’ONU, et tournerait la page de la primauté des Etats-Unis. Contester cette primauté agressive, dont le Project For A New American Century, par exemple, co-écrit en 1997 par certains de ceux qui deviendraient les architectes de l’invasion de l’Irak au printemps 2003, ne fait pas mystère, paraît futile. Mais tout argument est le bienvenu, Monsieur Cohen.

« François Asselineau explique donc à longueur de conférences que les pères de la construction européenne ont été financés par la CIA [ton dubitatif] »

Vu le mode pour le moins brouillon de votre édito, on ne sait trop, Monsieur Cohen, où se situe exactement votre réfutation. Aurait-il tort de le faire ? Dans l’affirmative, que n’incriminez-vous pareillement cet article du Telegraph du 19 septembre 2000 (12) qu’Asselineau se plaît à citer plus souvent qu’à son tour, lequel faisait état d’archives secrètes rendues publiques alors, qui confirmeraient que Robert Schuman, notamment, a été financé par la CIA du très conservateur Dulles durant les années cinquante, et que ces financements occultes se seraient poursuivis durant la décennie suivante ? Ceci, d’ailleurs, eu égard aux finalités du plan Marshall, ne devrait, en réalité, surprendre personne. Cet article, de même que Circus Politicus (13), le livre publié en 2012 par  Deloire (devenu entre-temps directeur de Reporters sans frontières) et Dubois, qui développe les mêmes thèses, aurait-il pu échapper à votre œil de lynx ? Ou avez-vous, contrevenant au troisième devoir du journaliste, selon la Charte de Munich (14), choisi d’en faire abstraction ? Si oui, peut-être aviez-vous une bonne raison pour ce faire. Peut-être vos investigations vous ont-elles amené à conclure que l’article du Telegraph n’a pas relaté fidèlement le contenu des archives dont question, ou avez-vous obtenu de nouveaux documents qui contredisent ces dernières. Auriez-vous l’amabilité de nous dire ce qu’il en est, Monsieur Cohen ?

« Si nous avons procédé à l’élargissement des pays de l’est, c’est parce que les Etats-Unis l’ont exigé. »

L’extrait qui suit est issu d’un livre d’entretiens entre Denis Jeambar, ancien journaliste, et Claude Allègre, ancien ministre PS (15) :

Denis Jeambar : « Je pense comme vous que nous avons été bernés et trop conciliants. Les autres nous disaient que nous étions les penseurs de l’Europe, et nous l’avons cru trop facilement. Vieille vanité française ! Mais, aujourd’hui, que faut-il faire ? Exclure l’Angleterre de l’Europe ? »

Claude Allègre : « Il faut être prêt à le faire. Ce ne doit pas être en tout cas un tabou. Je crois que nous ne ferons pas avancer la construction politique de l’Europe sans avoir rendu cette hypothèse crédible. Et d’abord aux yeux des Anglais eux-mêmes. Je dirais presque dans l’intérêt du peuple anglais lui-même. J’attends avec impatience et curiosité l’arrivée des travaillistes anglais au pouvoir. J’espère qu’ils vont modifier cette image de l’Angleterre porte-drapeau de l’ultralibéralisme ! »

D.J. : « Pour en revenir aux limites de l’Europe, approuvez-vous l’élargissement à l’Autriche, à la Suède, à la Finlande ? »

C.A. : « Mais c’est la même stratégie ! Sous la pression des Anglais conservateurs, on élargit l’espace commercial pour ne pas approfondir l’Europe politique, on dilue. Qui nous fera croire que nous pourrons organiser une Europe politique à trente, alors qu’on n’a pas su le faire à dix ? […] Je suis, bien entendu, favorable à l’adhésion de ces pays, mais pas dans la hâte qui a présidé à leur entrée dans l’Union. »

D.J. : « Le processus ne va pas s’arrêter. On parle déjà de Malte, de la Turquie, de la Pologne, de la Hongrie, de la République tchèque, de la Slovénie, en attendant la Bulgarie, la Roumanie, l’Albanie, et puis ensuite peut-être la Russie, l’Ukraine, etc. »

C.A. : « Pourquoi vous arrêter ? Après la Turquie, pourquoi pas la Syrie ou la Géorgie, Israël, l’Irak, l’Iran, l’Egypte, le Maghreb ! De proche en proche, et pour chacun, nous pouvons développer des arguments ‘convaincants’.

Alors, je pose la question : l’Europe est-elle destinée à devenir le cobaye de la mondialisation, cet espace sans loi, sans contrôle, si ce n’est celui qu’exerce le marché (donc les marchands) ? L’Europe va-t-elle devenir le symbole de la disparition des nations, du politique, et le royaume du n’importe quoi ? Bref, va-t-elle incarner le contraire de ce que nous sommes, nous qui, tout de même, avons inventé la cité, la république, la démocratie ? »

D.J. : « Je vous le demande ! »

C.A. : « Si nous ne faisons rien, la logique de la mondialisation par la dissolution politique est en marche. […] Pas d’élargissement sans approfondissement de l’Europe politique […]. »

Cette maxime, Monsieur Cohen, était sur toutes les lèvres lorsque ce livre a paru. Et, où Allègre voyait la funeste influence mercantiliste de Londres, qui cherchait à contrecarrer tout approfondissement politique, maints autres, les plus chauds partisans d’une Europe fédérale, en Belgique notamment, se désolaient du piège que leur tendait Washington en accélérant sans cesse les adhésions de pays de l’est à l’OTAN. Un haut gradé français aurait résumé ainsi la situation en 2003 : « c’est l’OTAN qui donne le rythme, et l’UE court derrière » (16). Ici aussi, il s’agissait, à l’époque déjà, d’un secret de polichinelle vérifié par les faits : l’adhésion de ces pays à l’Union européenne a été hâtée elle aussi au motif que les laisser baigner trop longtemps dans le bain militariste états-unien rendrait d’autant plus ardue leur assimilation à cette dernière, et les rendrait d’autant plus susceptibles de privilégier Washington, aux dépens de Bruxelles. Etes-vous en mesure, Monsieur Cohen, de prendre conscience de l’effet dévastateur sur le débat public du rétrécissement illimité de la parole autorisée ? Pouvez-vous imaginer ce à quoi sont susceptibles de mener les embargos les plus folkloriques sur la confrontation par la dispute si même les vérités les plus banales d’il y a vingt ans sont dorénavant mises sous scellés ?

« Pareil pour les médias : si Asselineau veut nationaliser TF1, c’est parce que :

« il n’est pas normal que les propriétaires de TF1 soient pour une large part des fonds de pension américains. » »

Parmi les principaux actionnaires de TF1, mentionnés sur la capture d’écran ci-dessus, quatre sont des hedge funds à capitaux majoritairement états-uniens, ou en tout cas anglo-saxons (Newton, Lazard, Federated Global, Dimensional). Ainsi, Newton Investment Management Ltd., par exemple, est une filiale de Bank of New York Mellon Corporation (BNY Mellon). Ensemble, ces quatre fonds détiennent 11,61 % des parts de la chaîne. A cela, il convient d’ajouter l’influence que sont susceptibles d’exercer sur le groupe Bouygues lui-même ses principaux actionnaires états-uniens (17), à savoir First Eagle Investment Management LLC (5,42 %), Vanguard Group (1,19 %), qui détient par ailleurs plus de 10 % de Lazard (18), et BlackRock Fund Advisors (0,90 %). DNCA Finance, détenu à 70 % par Natixis, possède avec cette dernière en nom propre près de 10 % des actions de TF1. Or, Natixis est détenu à 71 % par la Banque populaire Caisse d’Epargne (BPCE), et n’est donc pas concernée par l’affirmation d’Asselineau.

Conclusion : les fonds de pension pointés du doigt par ce dernier détiennent en effet une part non négligeable de la première chaîne de télévision de France. La question de la « normalité » d’une telle configuration est d’ordre politique, et ne peut être balayée d’un revers de main. Certes, la nature financière de notre chère civilisation, c’est-à-dire la victoire temporaire de la mentalité commerciale anglo-saxonne, indépendamment du nombre de parts que tel ou tel fonds rapace détient dans telle ou telle entreprise, rend peu probable l’hypothèse selon laquelle la direction de TF1 effectuerait des choix de programmation radicalement différents si lesdits fonds étaient absents de son actionnariat. La question de l’inféodation économique des médias (d’information) et de leur concentration est bien plus générale (19), et que vous ne vous y intéressiez pas, Monsieur Cohen, ne devrait pas empêcher un candidat qui prône l’application du programme du Conseil national de la Résistance, en ce compris sa ferme résolution d’abolir toutes les féodalités économiques, d’y prêter quelqu’attention.

« Et quid du Dalai Lama ?

« Le Dalai Lama est un agent américain. »

[ton à la fois incrédule et approbateur] Ah, oui. »

Contestez-vous cette information, Monsieur Cohen ? Ou vous cantonniez-vous une fois de plus à la satire de ce que vous percevez comme une obsession chez celui dont vous dressez, par montage audio à charge, l’idée que vous vous faites d’un portrait de candidat à la présidentielle ? Si vous la contestez bel et bien, peut-être trouverez-vous dans l’article que Libération a consacré au sujet en 1998 (20), ou dans celui, de peu postérieur, du New York Times (21), matière à pénitence, à moins que vous n’y voyiez une nouvelle illustration de la légendaire action philanthropique de la CIA. Quoi qu’il en soit, votre esprit critique à l’affût de toute forme de bigoterie et votre haute estime de la laïcité soient louées…

« Et n’allez pas chauffer Asselineau sur le Front national…

« [ton agressif et accusateur] Qui a financé le Front national entre ’85 et ’92 ? C’est Monsieur Pierre Ceyrac, qui était membre de CAUSA International, le bras financier de la secte Moon ! CAUSA International, c’est la CIA et c’est la famille Bush qui est derrière. »

[ton dépité] Et voilà… »

Le nom de Robert Parry vous est-il familier, Monsieur Cohen ? Théoriquement, c’est l’un de vos confrères. Lauréat du Prix George-Polk en 1984 ainsi que de la médaille I.F. Stone pour l’Indépendance journalistique en 2015, ce journaliste d’investigation restera à jamais associé au scandale Iran/Contras, qui révéla entre autres choses un trafic de cocaïne orchestré par la CIA pour financer la sanguinaire milice de la Réaction au Nicaragua, ainsi que le contournement illégal, par cette même CIA, de l’embargo US criminel qui frappait l’Iran.

Vous trouverez dans l’impressionnante série d’articles (22) que Parry a consacrés à la secte Moon (dont certains portent des titres aussi évocateurs que « The Moon-Bush Cash Conduit » ou encore « Moon/Bush Ongoing Crime Enterprise ») toutes les informations qui vous permettront non seulement de valider l’assertion d’Asselineau, mais aussi d’établir une ligne du temps des relations troubles entre ce gourou-là et le personnel politique conservateur des Etats-Unis, depuis Nixon, dont Bush était, rappelons-le, le bras droit au sein du Comité national républicain (RNC). Cet entrelacs de relations au plus haut niveau de l’appareil d’Etat états-unien, le militantisme anti-communiste prosélytique de la secte, et le fait que l’agence de renseignement sud-coréenne a été fondée par l’un de ses anciens membres, s’ajoutent à la nomination de Bush Senior à la tête de la CIA, en 1976, et à la publication de rapports établis par cette dernière à propos des activités de la secte (dont Parry cite des extraits dans ses articles) pour écarter toute lointaine – et, à vrai dire, surréaliste – éventualité que ladite agence de renseignement n’aurait pas été mêlée de près, d’une manière ou d’une autre, aux activités de Moon.

Quant aux liens que Ceyrac, cité par Asselineau, entretenait avec cette dernière, ils ont été corroborés par quantité de sources conventionnelles à l’occasion de la récente entrevue avortée entre Trump et Le Pen, à New York, à laquelle le premier nommé était supposé prendre part (23). A ce jour, en revanche, les liens qu’Eric Trump, l’un des héritiers du célèbre animateur de téléréalité, désormais cogestionnaire en théorie du pseudo-empire financier homonyme, entretenait jusqu’il y a peu avec le cadet de la lignée Moon semblent, eux, être passés plus inaperçus (24)…

On notera, en tout état de cause, que même disculper Asselineau d’éventuelles accointances avec le FN semble chez certains se faire dans la douleur…

***

Monsieur Cohen, vous n’êtes pas simple pigiste. Le seriez-vous, nous vous pardonnerions ces innombrables écarts après avoir pris connaissance par le menu des conditions de forçat qui vous seraient imposées dans ce cas (25). Vous êtes l’une des figures de proue du navire France Inter. De deux choses l’une : soit vous êtes vous-même endoctriné, et les limites intellectuelles que vous vous assignez sont désespérément proches du bout de votre organe olfactif, soit votre cynisme est sans limite. Dans les deux cas, force vous sera de reconnaître que le contraste entre ce que les devoirs les plus élémentaires qui accompagnent votre métier, à l’étrave desquels le respect de la vérité, en raison du droit que le public a de la connaître (article 1 de la Charte munichoise), eussent dû vous imposer, et la tribune personnelle, revancharde et a priori vindicative, en laquelle s’est mué, à l’exclusion de tout autre paramètre, votre mémorable édito tout de flou artistique est proprement consternant !

Ce dernier a ceci de remarquablement novateur, de résolument inédit, en effet, qu’il transcende allègrement post-réalité, prétendue objectivité, et fact-checking, automatisé ou non, toute catégories déjà désuètes, en égarant le propos, qui n’est vraiment ni relation, ni commentaire, ni critique, dans un marais d’idéologie politique toujours aussi inassumé, mais dont les codes, cette fois, relèvent de domaines jusqu’ici inexplorés dans le cadre de votre profession : la psychologie pure, le langage corporel et les sons primitifs. Le mensonge éhonté, l’information dirigée présentée comme objective, étaient une négation de la vérité, qu’elle soit factuelle ou plurielle. Tout en étant la négation de cette négation, ce nouveau champ des possibles est distinct du primo-nié : c’est l’Abraxas du journalisme. Il n’y a pas d’au-dessus !

La veille de votre performance, le Syndicat national des journalistes français, celui-là même dont l’ancêtre avait arrêté les principes établis à Munich, adoptés conjointement par ses équivalents de plusieurs pays européens, parmi lesquels le mien, publiait « dix propositions pour sauver l’information » (26). La création d’une instance nationale de déontologie y apparaît en toute première place. Plus révolutionnaire serait sans doute « le conditionnement des aides publiques au respect des règles d’éthique, d’indépendance, et [des] lois sociales communes à la profession », qui y figure également. Il inciterait sans aucun doute des hommes et des femmes privilégié(e)s que devrait rassembler l’exercice d’un métier passionnant et cardinal, mais qui tendent, ni plus ni moins que tout congénère qui serait placé dans leur situation mais au moins autant, à abuser d’un pouvoir énorme qui leur est confié presque sans garde-fous, à y réfléchir à deux fois avant de faire de leur boutique une éditautocratie

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(1) https://www.franceinter.fr/emissions/le-7h43/le-7h43-13-mars-2017

(2) Son CV est disponible ici : http://www.francoisasselineau.fr/p/biographie.html

(3) Lire, par exemple : https://www.upr.fr/actualite/election-presidentielle-2017/lettre-adressee-bureau-national-de-lupr-conseil-superieur-de-laudiovisuel-csa-19-septembre-2016

(4) https://www.franceinter.fr/emissions/le-7h43/le-7h43-16-mars-2017

(5) http://www.europe1.fr/emissions/ledito-politique-dyves-threard/qui-est-ce-monsieur-asselineau-2998061

Curieusement, cet édito-là a été publié le 8 mars sur le site de l’UPR.

(6) Rappel : http://www.liberation.fr/medias/2013/03/17/la-liste-de-patrick-cohen_889214

(7) Jean-Luc Mélenchon, Matinale de France Inter, 26 mars 2013 : http://www.ozap.com/photos-images/video-patrick-cohen-et-jean-luc-melenchon-4449978.html

(8) https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Nouveaux_Chiens_de_garde_(film)

(9) Illustration : http://www.acrimed.org/IMG/png/Capture_d_ecran_2015-06-30_a_16-12-35.png

(10) https://graphism.fr/la-charte-de-munich-en-affiche/

(11) M. Crozier, S. Huntington, J. Watanuki, The Crisis Of Democracy (Report on the Governability of Democracies to the Trilateral Commission), New York University Press, 1975, p. 114 : https://archive.org/stream/TheCrisisOfDemocracy-TrilateralCommission-1975/crisis_of_democracy_djvu.txt

(12) http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/europe/1356047/Euro-federalists-financed-by-US-spy-chiefs.html

(13) http://www.atlantico.fr/decryptage/schuman-monnet-fondateurs-europe-cia-circus-politicus-christophe-deloire-christophe-dubois-283741.html

(14)  « Les devoirs essentiels du journaliste dans la recherche et le commentaire des événements sont […] [de] ne pas supprimer les informations essentielles et ne pas altérer les textes et les documents […]. »

(15) Claude Allègre et Denis Jeambar, Questions de France, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1996 :

https://books.google.be/books?id=tSVj_Re63LQC&pg=PT26&lpg=PT26&dq=pas+d%27%C3%A9largissement+sans+approfondissement&source=bl&ots=YpwccM_LFQ&sig=iAJLXe7ZFOK7LwvrvtT47nA2pC8&hl=fr&sa=X&sqi=2&ved=0ahUKEwiV6dzH19zSAhVjIsAKHQXQCOYQ6AEIVTAJ#v=onepage&q=pas%20d%27%C3%A9largissement%20sans%20approfondissement&f=false

(16) Cité in : http://www.diploweb.com/UE-OTAN-quels-rapports.html

(17) https://www.zonebourse.com/BOUYGUES-4620/societe/

(18) http://www.nasdaq.com/symbol/laz/institutional-holdings

(19) http://www.acrimed.org/Medias-francais-qui-possede-quoi

(20) http://www.liberation.fr/planete/1998/09/16/le-dalai-lama-a-ete-finance-par-la-cia_245939

(21) http://www.nytimes.com/1998/10/02/world/world-news-briefs-dalai-lama-group-says-it-got-money-from-cia.html

(22) https://www.consortiumnews.com/archive/moon.html

(23) Exemple : http://oeilsurlefront.liberation.fr/actualites/2017/01/12/a-new-york-l-etonnant-compagnon-de-voyage-de-marine-le-pen_1541080

(24) https://www.dailykos.com/story/2016/8/31/1565523/-Trump-Guns-and-the-Moonies

(25) Lire :  http://www.acrimed.org/Pigistes-Nous-ne-voulons-plus-etre-les-forcats-de

(26) http://www.snj.fr/article/dix-propositions-pour-sauver-linformation-1875390313

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Transcription complète de l’édito de P. Cohen :

« Peut-être aurait-il fallu l’entendre… Je parle de François Asselineau, candidat inattendu de cette présidentielle. Sans doute aurions-nous dû lui donner la parole, ne serait-ce que pour éclairer non pas le débat [adopte un ton dédaigneux] – enfin vous verrez – mais les petits maires qui [l’ont parrainé] et lui ont permis de se présenter. François Asselineau, donc, a un objectif – la sortie de la France de l’Union européenne – et une obsession : ce qu’il appelle la mainmise des Etats-Unis sur les affaires du monde [magnéto, Serge !] :

« Ceux qui se moquent de la grandeur de la France de façon consciente ou inconsciente, ils agissent en fait pour donner tout pouvoir à l’empire euro-atlantiste dirigé depuis Washington pour dominer l’univers. »

François Asselineau explique donc à longueur de conférences que les pères de la construction européenne ont été financés par la CIA [ton dubitatif], que l’euro est une invention américaine, comme Daesh et al-Qaïda, et encore [magnéto, Serge !]

« Si nous avons procédé à l’élargissement des pays de l’est, c’est parce que les Etats-Unis l’ont exigé. »

Et pourquoi pensez-vous que la France a redécoupé ses régions ?

« L’objectif [est d’] avoir la même granulométrie que les Etats-Unis d’Amérique : les régions doivent avoir la taille d’un état des Etats-Unis, puis il faut que les communes aient la taille des counties américains. »

Pareil pour les médias : si Asselineau veut nationaliser TF1, c’est parce que :

« il n’est pas normal que les propriétaires de TF1 soient pour une large part des fonds de pension américains. »

Et quid du Dalai Lama ?

« Le Dalai Lama est un agent américain. »

[ton à la fois incrédule et approbateur] Ah, oui. Et Nicolas Dupont-Aignant, avec qui il a fait un bout de chemin jadis ?

« Monsieur Dupont-Aignant n’a jamais décrypté ce [qu’est] la construction européenne. Il n’a jamais dit qui se cache derrière, le rôle des Etats-Unis d’Amérique, jamais. Pas un mot. »

C’est louche. Et n’allez pas chauffer Asselineau sur le Front national…

« [ton agressif et accusateur] Qui a financé le Front national entre ’85 et ’92 ? C’est Monsieur Pierre Ceyrac, qui était membre de CAUSA International, le bras financier de la secte Moon ! CAUSA International, c’est la CIA et c’est la famille Bush qui est derrière. »

[ton dépité] Et voilà… Extraits des nombreuses vidéos et conférences par François Asselineau [ton enjoué], le candidat qu’il vous faut…

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Ajout du 23 mars 2017 : l’article suivant, paru le 21 mars, réfute point par point les sous-entendus véhiculés dans l’édito de Cohen, et il le fait en se basant sur des sources différentes. Il me paraît donc intéressant de le mentionner : http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/francois-asselineau-patrick-cohen-190873

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Insoumission et fidélité idéologique…

De l’idéologie, le Larousse en ligne propose quatre définitions. Deux de celles-ci nous intéresseront ici au premier chef.

Ainsi, l’idéologie, c’est d’abord l’étude (rationnelle) des idées, en ce compris leur épistémologie, c’est-à-dire le discours (logique) sur les idées. Mais c’est aussi un « système d’idées générales constituant un corps de doctrine […] », c’est-à-dire un ensemble d’idées qui font discours. Il n’est pas rare que la sédimentation du langage aboutisse à conférer à un même mot des significations quasi antithétiques, propres, dans ce cas-ci, à rapprocher Aron de Staline, et obligeant par là même à décoder le contexte de leur utilisation et l’intention que leur attribue le locuteur, ou qu’est appelé, dans une démarche plus socratique dont s’est largement inspiré l’art contemporain, à leur attribuer le récepteur. Le décodage qui suit s’est fait sans trop de peine…

Dans un autre article, j’avais déjà évoqué la distinction que j’effectue entre idéologie (au sens second) et principes (1). En écoutant l’oraison funèbre, qui se voulait par moments élégiaque, qu’à l’occasion de la poussiérisation de feu le Líder Máximo cubain, l’amiral de l’Insoumission a prononcée hier soir au cours la Reine, cette distinction ne m’a paru que plus pertinente et édifiante, dût-elle çà et là être accueillie par « des regards de sidération bovine »…

A la décharge de l’amiral – chassez le naturel… – et de quelques autres, il convient de préciser que ne sont pas moins visés ici tous les amnésiques de circonstance qui, faisant l’impasse sur la dictature classique (c’est-à-dire compatible avec l’oligarchie) à laquelle son émergence mit fin, ainsi que sur l’embargo impérial qui conditionna son action, persistent, non sans ironie, à présenter le fidélisme comme une espèce de deus ex machina, autrement dit non pas comme « une chose qui est déterminée par une autre à exister et à agir d’une certaine façon déterminée », mais comme « une chose […] qui est et agit par la seule nécessité de sa nature » (2), tout en s’obstinant, au nom d’une neutralité empirique sans doute – curieux paradoxe ! – épurée de tout dogmatisme idéologique, cela va de soi, à relativiser ou à taire, manichéens, les bienfaits d’un régime désormais orphelin (3) avec autant d’énergie que n’en déploient ses thuriféraires, dans cet affligeant ballet de vestiges du monde bipolaire, à passer sous silence ou à minimiser ses méfaits.

S’agissant de ceux-ci, l’amiral n’était pas en reste hier soir, qui, sans la moindre réserve, scanda plusieurs fois sur le mode d’un cyclope devant une statue de Jeanne d’Arc le prénom du regretté camarade : « Fidel ! FIDEL ! ». Tout principe a ses humbles artisans, toute idéologie ses saints, et c’est la mémoire de l’un de ces monstres sacrés qu’a choisi d’honorer dans un discours à mi-chemin entre hommage politique appuyé et rouerie électorale mal calculée celui qui répète à l’envi qu’il n’a jamais été communiste. « Nos héros » et « les nôtres » y figuraient en bonne place, de même que « l’Union des Républiques socialistes russes » (sic !) et la révolution chinoise « victorieuse », « à quelques années près » (celles du « Grand Bond en Avant », concomitant à la Révolution cubaine ?), toutes deux citées sans plus d’explications dans le cadre d’un rappel contextuel des rapports de forces internationaux de « l’époque », dont seul « l’autre côté », avec ses discriminations raciales et sa mainmise impérialiste sur ses voisins directs, ressortait rachitique…

Ainsi va l’idéologie, monolithique, indivisible et roublarde. Carrée, sa catéchèse n’autorise pas la nuance, car comment la nuance pourrait-elle unifier ? Comment pourrait-elle souder les parties du Tout-Partie ? La nuance ne saurait être l’opium des masses. Car les masses sont idiotes, et elles doivent marcher droit !

Indéniablement, la souveraineté populaire est un principe. Mais s’affranchir de toute tutelle extérieure suffit-il pour le réaliser ? Un guide suprême, reliquat hobbesien d’une certaine rhétorique gauchiste peu connue pour son affection de l’insoumission, suffirait-il à l’incarner ? Si éclairé que puisse être son despotisme, n’en est-il pas intrinsèquement une forme de négation ? Et sur quelles bases autres que son idéologie, c’est-à-dire ce qui n’est jamais susceptible d’entraîner véritablement qu’une partie du Tout, celui qui justifie le despotisme ici mais le condamne là peut-il fonder sa cohérence intellectuelle et sa méthode ?…

La liberté d’expression est un autre principe. Ce principe, en théorie consacré pour chaque individu dans un environnement commun, et celui de la souveraineté populaire, qui s’applique au commun de cet environnement, ne sont en rien antinomiques. C’est la rigidité de la doctrine fidéliste qui a imposé en l’occurrence de l’enchaîner au nom d’un commun qu’elle a souverainement défini comme incompatible avec la dissension individuelle, dès lors qu’à son estime, cette dernière ne pouvait résulter que de tentatives de subversion extérieures. Or, toute doctrine est rigide à sa manière : il suffit, pour s’en convaincre, d’examiner le sort médiatique réservé aux anti-européistes dans des Etats réputés démocratiques, ainsi que la rigueur budgétaire et financière dogmatique qui,  indépendamment de toute idéologie, a amené certains de ceux-ci à le devenir. A l’inverse, les principes, eux, sont dynamiques. Ils interagissent, et de leur interaction peuvent émerger une très grande diversité de combinaisons, parmi lesquelles des combinaisons nouvelles, concrètes, qui ne requièrent pas de recourir aux rouleaux compresseurs des idéologies, tous constitutifs de pensée unique en puissance, c’est-à-dire tous inaltérables et voués à leur destruction réciproque.

Les idéologies s’affrontent et vacillent en bloc, souvent au détriment des principes qu’elles prétendent porter, tandis que les principes en tant que tels peuvent certes s’opposer, mais aussi s’influencer et subsister, créant des formes bâtardes qui ne renient pas ce qui les fonde. La devise républicaine française, prise dans son intégralité, repose sur une telle bâtardise, dont l’idéologie prédominante actuelle, celle qui, aux bœufs ne déplaise, parce qu’elle croit avoir écarté toutes les autres par la raison du pognon, postule et cherche à convaincre qu’elle n’en est pas une, met à mal chacune des composantes, chacun des principes, et ce au sein même d’une République dont la Constitution, pareillement à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, par exemple, se compose bien plus d’une énumération organisée de principes qu’elle n’impose un chapelet doctrinal.

Les doctrines, les idéologies, sont aux principes ce que les corsets d’antan sont aux seins nus : l’imposition sélective d’une restriction de mouvement de nature à entraver l’accès au lait de la vie. Elles sont révolutionnaires pourtant, en ce qu’elles ne cessent désespérément, depuis deux siècles au moins, de tourner en rond, se répondant l’une l’autre dans un circuit fermé qui se voudrait perpétuel, leur rigidité étant telle qu’elles ne peuvent manquer de susciter leur opposé. Les idéologies sont des farces simplificatrices, des fixations obsessionnelles, qui ne servent que ceux qui les élaborent et qu’elles font vivre. Si elle ne s’écrit pas au moyen de principes désormais, l’Histoire se condamnerait donc à demeurer le trou béant de l’absurdité, du fond duquel une voix malicieuse murmurerait en boucle de manière lancinante : « point n’est besoin de réussir pour persévérer »…

Ogre oppressif, libérateur passionné : que ta momie aille en paix, Fidel ! …

 

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(1) Lire : https://yannickbaele.wordpress.com/2016/04/27/the-forbidden-peace-of-mind-2/

(2) Spinoza, Lettre LVIII, à G.H. Schuller, 1674 (trad. E. Saisset)

(3) Lire : http://www.lalibre.be/debats/opinions/l-insupportable-hommage-de-jean-claude-juncker-a-fidel-castro-un-crachat-a-la-face-de-ses-victimes-5839ec05cd70a4454c05c546

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MARCUSE !

« A force de tout voir, l’on finit par tout supporter… A force de tout supporter, l’on finit par tout tolérer… A force de tout tolérer, l’on finit par tout accepter… A force de tout accepter, l’on finit par tout approuver ! » fait-on dire à Saint-Augustin…

La technique comme moyen d’éradiquer la pauvreté et la misère de la face du globe, puis de fonder une société expurgée du travail aliénant, quelle utopie, n’est-ce pas ?…

Voici quelques extraits significatifs d’un entretien accordé, en novembre 1976, par le philosophe allemand Herbert Marcuse à la revue « Mitwelt »…

« L’un des changements qui se sont produits pendant l’apogée du capitalisme est le fait que la classe ouvrière au sens classique, telle que la considérait Marx, le prolétariat, n’existe plus en tant que prolétariat dans les pays industrialisés à haut niveau de développement. Le capitalisme a créé des conditions d’existence qui, malgré l’exploitation et la déshumanisation, ont permis à la majorité de la population d’atteindre un niveau de vie tel que Marx ne pouvait l’envisager au XIXe siècle, c’est-à-dire que la satisfaction des besoins matériels reste comme auparavant l’objectif premier, mais pas exclusivement. [Dans les pays industrialisés], la possibilité réelle d’une vie qui ne serait plus fondée sur le travail aliénant et déshumanisant [existe], celle d’une vie vécue pour elle-même et qui permet la jouissance [la joie de vivre]. Voilà une possibilité réelle atteinte grâce au progrès technique pendant la phase de maturité du capitalisme, pas seulement grâce au progrès technique. C’est ce à quoi les nouveaux esprits de gauche pensent fondamentalement lorsqu’ils parlent de nouvelle qualité de vie. La révolution n’apportera donc plus seulement de nouvelles formes de production, de nouveaux rapports de production, un nouvel accroissement de la productivité, mais aussi, et de façon déterminante, un changement radical dans la direction qui est donnée au processus de production, à savoir la satisfaction et le développement de ces besoins transmatériels : la vie come jouissance, une nouvelle sensualité, l’élaboration d’une nouvelle morale au-delà de la morale bourgeoise, etc. […] Pour éviter les malentendus que l’expression « vivre sans travail » implique immanquablement : cette nouvelle vie, cette nouvelle qualité de vie n’est possible qu’après la suppression globale de la pauvreté et de la misère. Cela signifie que la véritable société socialiste ne sera certainement pas dans sa phase initiale une société sans travail. Mais le travail aurait précisément comme objectif clairement défini d’éradiquer la pauvreté et la misère partout dans le monde. »

« […] Lorsque mes positions sont devenues plus radicales, c’était en raison du danger d’une nouvelle forme d’extrême-droite, voire même peut-être de fascisme, que j’estime encore plus sérieux que  je ne le pensais dans les années soixante. […] En ce sens, ‘radical’ signifie la transposition de cette possibilité dans ce que l’on pense et ce que l’on écrit. »

« Les positions de Marx sont des positions historiques, et il va de soi que l’évolution de la société capitaliste qu’il a décrite, la théorie, ne peut pas s’adapter une fois pour toutes à des situations changeantes, mais l’on attend d’elle qu’elle tente de les comprendre et de procéder à des déductions à partir des données existantes. L’attitude des partis communistes d’Europe de l’Ouest reflète, selon moi, le fait que la classe ouvrière dans ces pays n’est pas à l’heure actuelle une classe révolutionnaire. Je crois qu’aucun de ces partis n’a dit que la lutte des classes a complètement cessé ou cessera un jour, mais bien que cette dernière prend, en ce moment, d’autres formes, des formes – je l’avoue – très proches de la social-démocratie […]. »

« Il faudrait distinguer l’ordre en tant que gestion des choses de l’ordre en tant que domination des êtres humains, cette vieille distinction bien connue du socialisme. Il est absolument faux de dire que tout ordre est nécessairement une domination, une oppression, pas même dans la société de classes. Je donne toujours l’exemple, contre les anti-autoritaires, d’une autorité rationnelle sans laquelle le fonctionnement d’une société, de toute société, n’est pas envisageable, par exemple l’autorité du pilote d’avion en plein vol, celle de l’agent de circulation. Tous ces exemples sont ridicules, mais ils indiquent qu’il existe une autorité et un ordre nécessaires, qui ne supposent pas la domination et l’oppression des êtres humains. »

« Le développement technologique, aujourd’hui, peut conduire à une situation en comparaison de laquelle [le roman d’Orwell] « 1984 » serait une partie de plaisir. Mais l’inverse est vrai aussi. Presque toutes les avancées scientifiques et technologiques qui servent aujourd’hui des objectifs destructeurs peuvent aussi, pour autant que je puisse en juger et me risquer à le dire, être utilisées à des fins émancipatrices. Je peux par exemple très bien imaginer que dans une société socialiste, l’informatique soit utilisée pour savoir dans quelles régions du pays quels besoins n’ont pas encore été satisfaits et définir des priorités en conséquence.

« Je dirais que, dans la technologie et peut-être aussi dans la science, il existe une sphère qui est neutre et une autre qui ne l’est pas et ne peut pas l’être. Le plus simple serait de considérer que la technologie, dans ses applications actuelles, n’est pas neutre. De nos jours, elle est, à de rares exceptions près, au service de la destruction légale : destruction de l’environnement, armement, invention de nouvelles armes, etc. Cela ne fait pas partie de l’essence de la technique, ni de celle de la science. C’est pourquoi je dirais que la science et la technique possèdent un noyau neutre, mais celui-ci reste sans effet lorsque la technique et la technologie sont soumises au système dominant. »

« Je dirais que [la philosophie] est plus idéologique que la science dans la mesure où elle ne peut être évaluée directement en fonction de sa validité réelle. Je pense que les concepts philosophiques dépassent, de par leur nature même, la société existante. En ce sens, [ils] sont essentiellement idéaux et idéologiques. Mais ce n’est pas nécessairement un aspect négatif de la philosophie ; cela peut [en] être un aspect positif. La philosophie peut anticiper – et elle l’a fait – des possibilités de l’homme et de la nature, des possibilités libératrices, qui n’ont été réalisées  que bien plus tard. Donc je retiendrais le caractère idéologique de la philosophie, mais je récuserais l’idée selon laquelle le concept d’idéologie serait répressif de manière inhérente. […] Toute philosophie n’est pas nécessairement une justification de l’ordre établi. […] »

« Le marxisme néglige complètement le sujet, le sujet individuel concret. [Son] point de départ repose sur une généralité, la classe, qu’il s’agisse des dominants ou du prolétariat. Et […] en fin de compte, la subjectivité continue d’être négligée dans le développement de [sa] théorie. Cette négligence est aussi très perceptible dans le schéma qui oppose infrastructure et superstructure, où quelques-uns des éléments réellement fondamentaux de l’existence humaine, du sujet, de son intériorité et tutti quanti sont simplement repoussés dans le domaine de l’idéologie : c’est de la psychologie, ça ne nous intéresse pas, pour l’instant la psychologie n’est pas si importante, etc. [Or], c’est un des acquis des années soixante que l’on continue de développer aujourd’hui. Il serait absurde, à mon sens, de prétendre que le mouvement des années soixante est mort. C’est de la propagande de l’ordre établi, mais cela ne correspond tout simplement pas aux faits. Au contraire, le sujet est aussi le sujet des bouleversements politiques. A quoi doit ressembler l’homme qui veut construire une nouvelle société, une société qui n’est pas simplement une rationalisation de l’ordre établi, mais qui représente vraiment cette nouvelle qualité de vie dont nous avons parlé au début ?

« Personne, en tout cas à ma connaissance, ne caractériserait cette nouvelle société comme une rupture avec la technologie, un retour au Moyen Age ou quoi que ce soit de ce genre. La plus libre des sociétés a besoin de technologie, de science, peut-être même plus qu’une société non libre. Mais elle doit en faire un usage particulier, par exemple […] une technologie utilisée non pas pour produire des armes plus efficaces, mais pour éradiquer la pollution de l’environnement. Pour cela, la technologie est nécessaire, mais elle se place sous de tout autres auspices. »

« Le rôle du philosophe est de définir les possibilités et de contribuer à leur réalisation. […] Le concept même d’utopie est aujourd’hui utilisé par la propagande qui émane de l’ordre établi. Il n’y a, à l’heure actuelle, probablement rien qui ne puisse être réalisé, à supposer que les hommes organisent leur société raisonnablement. Je bannirais donc le concept d’utopie de mon vocabulaire parce qu’il est aujourd’hui vraiment idéologique dans un sens répressif. Je crois que personne n’est encore parvenu à démontrer qu’une société dans laquelle le travail aliéné n’est plus le sens de la vie et où la pauvreté et la misère ont été éradiquées à l’échelle mondiale est une société utopique. Nous ne pouvons tout simplement plus le dire à l’heure actuelle. Bien entendu, tout représentant de l’ordre établi a tout à fait intérêt à la présenter comme une utopie, et ainsi cette idée se perpétue dans les consciences. […] Ce que la théorie critique [de l’Ecole de Francfort], ce que le marxisme peut – et il ne désire pas davantage – c’est de montrer que des possibilités réelles existent, que des tendances garantes de ces possibilités sont présentes dans la société actuelle. […] »

« Si Karl Popper [selon qui ceux qui n’en finissent pas de nous promettre le paradis sur Terre ne font, pour ainsi dire, que préparer l’enfer] présente ce qui se passe par exemple en URSS et avec les satellites soviétiques comme étant ce que la Nouvelle Gauche a, en fait, voulu et promis, alors on ne peut plus rien faire. Il s’agit là d’un abîme, d’une incompréhension qu’il est impossible de combler. Je dirais que la responsabilité du philosophe aujourd’hui, du philosophe marxiste, ne consiste pas à prêcher, ce que je n’ai jamais fait, ni a plaider. Au contraire, il s’agit de ne pas minimiser le pouvoir de l’ordre établi ainsi que le pouvoir de la violence aujourd’hui, et de dire à ceux qui veulent vraiment œuvrer au changement que le risque qu’ils portent est immense. Ils doivent le savoir. C’est sans doute irrémédiable, mais il existe des chemins qui permettront peut-être – pour le dire modestement – de contenir un nouveau fascisme, et peut-être même de l’éviter. »

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