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« Ce personnage est un grand manipulateur. »

Que l’on parle de lui. L’avocat, le journaliste, le preux défenseur autoproclamé de la veuve et de l’orphelin. Peu importe à quel propos, que l’on parle de lui, même si cela finit par éclipser la cause. Telle est son obsession, qui est aussi sa névrose…

Sachant cela, est-ce jouer son jeu que d’en parler ? Oui et non. Oui, car cela fait gonfler sa bulle : merci pour ton salut, doit-il se dire alors comme un gosse dans une cour de récré. Au demeurant, plus d’un provocateur télévisuel utilise la même recette, le plus souvent par l’entremise d’une prise à partie individuelle qui obligerait à choisir son camp. Oui aussi en ce que le démontage de ses procédés requiert – et il y prend un malin plaisir – une argumentation élaborée qui ne touchera pas ceux qui se nourrissent au premier degré de ses indignations mises en images. Non dans la mesure où ces derniers, précisément, ne méritent pas, en plus d’être humiliés par un pouvoir narcissique, d’être manipulés par un faux chevalier blanc qui ne l’est pas moins…

C’est le journaliste Hugues Le Paige, si je ne m’abuse, qui avait dit un jour que si la raison, face à l’extrême-droite, veut faire œuvre utile, elle est contrainte à chacune des affirmations gratuites de celle-ci d’opposer une bonne dizaine d’arguments étayés. Et même dans ce cas – ou précisément, peut-être, pour cette raison –, il n’est pas sûr qu’œuvre utile soit faite. Pour autant, faut-il déclarer forfait, renoncer à démasquer les impostures et à déconstruire les doubles langages qui ne s’affichent pas comme tels, dont usent et abusent les engagés en politique non pour amener à penser mais dans l’unique but de conquérir de l’influence ? Dans la négative, si l’on n’y renonce face à l’extrême-droite, pourquoi y renoncerait-on s’agissant de Branco ?

Branco-l’éviscérateur, aux prises avec ses passions glauques et morbides…

Branco-le-Joker, par conséquent, qui desdites passions fait amalgame, tout en veillant soigneusement à ne pas se pencher de trop près sur le sort (judiciaire ou simplement humain) des estropiés de la Macronie…

Branco-l’opportuniste-récupérateur, en toute logique, à qui, esprit supérieur ou martelé comme tel par l’intéressé oblige, le commandement premier – unique, qui sait ? – des GJ (pas de leader et pas de représentant autre que ceux expressément mandatés), ne saurait s’appliquer…

Branco-la-frime, enfin…

Il est un sentiment fondamental que nous partageons, lui et moi, quoique pour des motifs distincts : tous deux, à notre manière, lui, le faux roturier mondain physiquement cosmopolite, parce qu’il ambitionne de les arraisonner comme cherche à le faire tout politicien et, plus largement, tout sophiste, moi, dans mon coin, l’horizon comme horizon, avec la folle naïveté de les déniaiser, nous méprisons profondément la crédulité médiatique des gens de rien

Ce n’est pas de Ruffin que je vous entretiendrai ici, ou si peu. Voilà qui est dit. Non, c’est sur les techniques particulièrement perverses d’enfumage de Branco, qui n’ont rien à envier à celles des grandes agences de marketing, que je me contenterai en l’occurrence de braquer mon projecteur.

Avant de prendre connaissance des attendus de son réquisitoire contre le député un peu gauche, livrés dans la vidéo à laquelle renvoie la capture d’écran ci-dessus, j’ai écouté le document suivant, présenté comme une « exclu[sivité] », un scoop, en somme…

Deux questions me sont immédiatement venues à l’esprit :

1/ D’où tient-il ce document audio ?

2/ Dans quelles circonstances précises a-t-il été produit ?

J’ai consulté la section ‘actualités’ de Google au moyen des mots clés ‘Ruffin’ et ‘Branco’ et j’ai trouvé ceci, qui n’est qu’un échantillon de la couverture consacrée par la presse ancienne (legacy press) à « l’exclu » du Joker (merci à tous pour votre salut)…

J’y ai appris qu’en fait de scoop, l’enregistrement audio datait de 2016 et avait déjà été diffusé par Radio Nova. Première goujaterie. Est-ce de bonne guerre pour un politicien que de remettre sur le tapis une vieille affaire sous des atours inédits ? Sans doute, dès lors que l’on assume sa roublardise, peu compatible avec l’image d’Epinal d’incarnation de la Vertu que l’on s’enorgueillit de véhiculer. Au moins sait-on d’ores et déjà quel crédit il conviendra d’accorder à sa parole lorsque lui aussi de l’écharpe tricolore sera serti.

Puis j’ai écouté les explications du politicien en devenir. Et là, « ça a été extrêmement violent pour moi, je tremblais ». Nan, je rigole…

« Les gens ressentent une grande blessure » après avoir vu la mise en scène de Macron et Ruffin, affirme le dissident français le plus important. Qui sont ces gens dont, une fois encore, Branco ne peut s’empêcher de se faire le porte-parole officieux ? Pas les salariés d’Ecopla présents lors de l’enregistrement de ladite bande audio, en tout cas, qui ne semblent pas s’en être indignés. Et comment ces gens blessés ont-ils réagi ? En le faisant, pour la plupart, « payer au messager », à l’en croire. Mais Branco n’est ici le messager de rien; tout au plus est-il le tardif relai d’une poussiéreuse information. Le sous-texte est limpide : voyez à quel point j’ai, cette fois encore, fait preuve d’un incommensurable courage en publiant ce faux scoop. Chez Branco, l’autoglorification frauduleuse est une seconde nature, « quoi qu’il [lui] en coûte »…

Et c’est précisément en cela que la perversité de son propos prend la dimension d’une mise en abîme lorsqu’il affirme que « c’est dans les idées qu’il faut croire, pas dans les individus – les individus ont leurs intérêts, tous ». Quel pourrait bien être le sien dans le cas précis de la présente « révélation » exclusive ? Se remettre en selle dans le débat politico-médiatique français ? Venir en aide à une Méluche malmenée par un lecteur aigri de Poe et à qui, en sus, Ruffin pourrait porter ombrage ? La question n’effleurera probablement pas l’esprit des inconditionnels de l’illuminé crépusculaire.

Toujours est-il qu’il dénonce chez Ruffin « un double discours [et] l’instrumentalisation d’une cause » alors même que c’est à lui qu’à ce moment précis, notamment, ces reproches pourraient être adressés. « Accusez votre adversaire de ce que vous faites vous-mêmes, de manière à susciter la confusion et à dissimuler votre propre culpabilité » : cette citation, difficilement traçable, est attribuée tantôt à Marx, tantôt à Goebbels, tantôt à Lénine, lorsqu’elle ne l’est à Machiavel. Branco, assurément, la met en pratique couramment…

« J’ai passé de nombreuses heures à tout vérifier, à vérifier avec des témoins, à travailler avec des journalistes » pour m’assurer que l’enregistrement n’avait pas été modifié, se défend l’avocat, qui n’a même pas pris la peine, tant la prendre l’eût empêché de tirer la couverture à lui, d’en mentionner, fût-ce en petits caractères, la source d’origine dans la vidéo ad hoc, comme il est pourtant d’usage dans le métier de journaliste (Il ne la mentionne, au détour d’une complainte, qu’à la cinquième minute de sa vidéo explicative.). Pas davantage n’a-t-il souligné – j’y ai déjà fait allusion – que des employés d’Ecopla étaient présents lors des tractations de la tour Montparnasse. Une présence discrète qu’atteste néanmoins le commentaire de Radio Nova, bel et bien coupé au montage. On peut donc se demander qui cherche à manipuler qui.

De mauvais esprits s’empresseraient sans doute d’établir ici un parallèle avec Assange, mais il serait caduc : certes, tant dans le cas des Wikileaks que s’agissant du Ruffingate pour les nuls, la véracité des documents est établie, mais peut-on comparer révélations véritables et recyclage opportuniste de documents déjà publics, depuis plusieurs années ? Branco semble croire que oui, ou plutôt il cherche à le faire croire, lui qui, dans son indigestible best-seller, avait déjà eu massivement recours à ce même procédé (indigestible non en raison de sa grandiloquence, mais à cause d’une grandiloquence non maîtrisée due à un ego puéril et exclusif qui imbibe toutes les pages et finit par donner au lecteur la nausée de la même manière qu’un deepthroat agressif provoque d’ordinaire des vomissements glaireux).

A présent, il accuse donc Ruffin d’instrumentaliser les luttes, de les mettre en scène. Ce que fait ce dernier, en effet. Mais en le revendiquant, comme il avait déjà revendiqué, dans une certaine mesure, l’instrumentalisation des Klur dans Merci, patron ! Une instrumentalisation éthiquement contestable dans son principe si les premiers intéressés sont tenus à l’écart des tenants et aboutissants de la manœuvre (ce qui n’a pas, que je sache, été vérifié), mais une instrumentalisation dont la soif de gloire supposée de l’intéressé n’est certainement pas l’unique clé de lecture. A force de mises en scène de sa propre facture, Branco devrait le savoir. Et, de manière générale, que la politique professionnelle soit théâtre, voilà une autre grande nouvelle !

Demeurent en outre ces questions : quelle est cette personne dont il dit qu’elle lui a procuré l’enregistrement ? Ses motivations sont-elles virginales ? Pourquoi cette cible ? Pourquoi maintenant ? N’y a-t-il en France aucune indignation plus urgente qui mérite relai ? Noble ou elle-même politicienne, cependant que s’exprime une détresse sans nom, que cette focalisation sur de menus arrangements entre politiciens vieux de trois ans ?…

« A un moment, il faut commencer à apprendre à décrypter […] les images des pouvoirs, mais aussi [celles] des contestataires ou pseudo-contestataires ». Mise en abîme, vous disais-je… Pourquoi cette ponctuelle entente tacite entre le fouet et l’insoumission, tandis qu’une usine était menacée de fermeture ? Uniquement « pour mettre en scène une opposition [de manière] calculée », proteste celui qui sait aussi se faire Peter Pan. La scène était convenue, en effet, et cet envers du décor plus que susceptible de répugner le profane, mais l’opposition Branco/Ruffin, si spontanée semble-t-elle, est-elle pour autant moins calculée (unilatéralement) ?

« Pas de calcul, contrairement à eux, [uniquement] la vérité et la sincérité », proclame le Saint-Just du pauvre, qui, pas plus tard qu’en 2017, avait concouru aux législatives et à qui certains prêtaient il y a peu des ambitions municipales parisiennes en 2020 : « les individus ont leurs intérêts, tous », sauf lui… Lui, le « représentant » des Jaunes à l’étranger, a été touché par la muse Vérité dans un théâtre pourtant plus propice aux opinions qu’aux révélations, sauf s’il se veut aussi pur qu’une dictature, avec ses procureurs-stars, ses tribunaux et ses codes de circonstance ainsi, bien sûr, que ses condamnations avec effet rétroactif (article 7)… A trente ans, il se rêvait procureur populaire. A quarante…

« La trahison de la classe ouvrière », voilà ce qui est reproché à Ruffin. A l’un des commentateurs de son live, qui s’inquiétait peut-être de son aspect livide ou de sa voix par moments prépubère, Branco rétorque : « pas d’anxiété, pas de [manque de] sommeil, [ne] vous inquiétez pas ». La classe ouvrière et celle des déclassé(e)s seront ravies de l’entendre…

Laissons-le conclure : « à ceux qui s’accrochent à la croyance : il y a des faits, des paroles qui ont été enregistrées […] et qui montrent la réalité des manipulations qu’ils ont cherché à nous imposer. Ce qu’ils vous ont montré, c’est un masque. [Moi, je] n’en porte pas. Le jour où [j’en porterai un], ce sera celui du Joker »…

***

« J’ai vu peut-être la dernière allocution d’un président de la République et, en le voyant, je me suis dit cette chose qui peut sembler incroyable : que c’était peut-être la dernière fois qu’on voyait Macron à la télévision. […] Le premier mai, il va y avoir un afflux de personnes ahurissant, notamment vers Paris, vers la capitale, qui va chercher, en fait, à provoquer une bascule dans ce pays. »

Juan Branco, Facebook, 28 avril 2019

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Frankie, t’as dit ceci l’autre jour…

Je sais qu’il y a du bon en toi, mec. Mais je peux pas m’empêcher de te poser les questions suivantes, qui ne te sont pas toutes adressées en particulier :

– Dans quelle mesure, s’il y en a une, les affects que tu évoques font-ils écho aux affectus spinoziens, plus angulairement à la structure qu’en propose ici la critique qui en est faite ? La colère y revêtant – comme ailleurs – le statut de passion, est-il question pour toi d’en déterminer plus explicitement la ou les cause(s) afin de transformer celle-ci en détermination, de l’amplifier, au risque d’en devenir toi-même l’une des causes extérieures, d’en réduire la portée morbide en lui adjoignant des passions plus gaies, ou simplement de mettre en résonance des affects communs que tu partages ?

– Le spectacle est sans aucun doute le producteur d’affects le plus efficace, tant à l’échelle de l’individu que de la masse. A l’ère du tout-spectacle, une « cause adéquate » est-elle encore possible ?

– L’homme (ou la femme) de spectacle, c’est-à-dire celui (ou celle) qui, tout en en faisant partie, le régit pour partie, instrumentalise toujours les affects. Or, il peut tromper, involontairement (en pensant faire quelque chose de juste ou de nécessaire) ou sciemment (en sachant que tel n’est pas le cas). Cette dernière hypothèse n’amène-t-elle pas indispensablement à s’interroger, en toute hypothèse, sur ses intentions ? Comment le faire et aboutir rationnellement à une conclusion ?

– Ce que tu as dit tout haut, la plupart – sinon la totalité – des politiciens ne le mettent-ils pas en pratique tout bas, depuis longtemps déjà, secondés en ce par la perversité de leurs omniprésentes agences de communication, qui, usant de moyens techniques et financiers inédits, s’avèrent toujours plus puissantes dans la suscitation d’affects au nom de néants ou de tromperies programmatiques ? D’ailleurs, la vocation première de tout politicien n’a-t-elle pas de tous temps consisté, depuis que le métier existe, à en susciter ? Le marketing de la peur, dont les diverses ficelles sont plus ou moins pertinentes (les migrants pour les uns, le nationalisme nouveau pour d’autres, par exemples), n’en mobilise-t-il pas de manière quasi permanente, dans des directions variées ? La Grande Répression, concomitante au marketing du mépris, en suscitant tantôt colère, tantôt mélancolie, n’est-elle pas elle-même une usine à affects ? Dans l’affirmative et dans ces conditions, ce qui distingue de ceux-là les affects dans ta proposition ne repose-t-il pas nécessairement sur une forme de manichéisme ? Assumes-tu celui-ci, y compris en ce qu’il peut renvoyer à une ontologie de la soumission (bourgeoise ou autre) ? Es-tu à l’aise avec la perspective que la mobilisation des affects puisse mener à la discipline ?

– Tous les affects suscitent-ils le mouvement ou certains ont-ils, au contraire, comme effet de provoquer l’apathie ? Une plus grande précision ne s’impose-t-elle ? Un politicien peut-il se la permettre sans être accusé de démagogie ?

– instrumentaliser les affects tout en l’annonçant, est-ce encore les instrumentaliser ? Une quelconque relation de confiance – parce que d’égalité – peut-elle raisonnablement s’établir dans d’autres conditions, c’est-à-dire lorsque pas même quelques indices d’une telle instrumentalisation et des buts qu’elle poursuit ne sont délivrés ?

– Les instrumentaliser contre un individu ou une somme d’individus sur base d’informations confidentielles glanées à son ou leur insu en agitant celles-ci, de manière évidente ou subliminale, comme autant de chiffons rouges, passant outre à une ou de multiples fin(s) de non-recevoir, comme peuvent le faire à l’égard de prospects, de ressources ou d’adversaires présumés, les agences de renseignement, relève-t-il, en définitive, d’une instrumentalisation des affects distincte ? Quelles sont, de manière générale, les limites éthiques de leur instrumentalisation ? A partir de quand les effets de cette dernière s’assimilent-ils à un préjudice ? A partir du court-circuit ou avant ? Et à partir de quand la concevoir comme relevant d’une forme de fascisme ?

– Lorsque cette instrumentalisation est malveillante (trahissant elle-même de ce fait une passion négative), lorsqu’elle réifie son objet, mais même dans l’absolu, qu’est-ce qui, du désir de toute-puissance sur soi-même ou du désir de toute-puissance sur autrui, est le plus légitime et le plus indicatif de maturité ? Comment séparer, parmi les signes et signaux extérieurs qui ressortissent au cours du monde et ceux, malveillants, qui les imitent par vanité, le bon grain de l’ivraie ? Comment, qu’à ces derniers l’on réagisse ou non, éviter de conférer l’impression que l’on y est sensible, c’est-à-dire que l’instrumentalisation produit ses effets ? Comment signaler que c’est l’instrumentalisation elle-même que l’on récuse, bien plus que l’on ne réfute son contenu ou sa forme ?

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