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Liberté de croissance : le nouveau paradigme…

Une fois de plus devient coutume, je vais m’intéresser à un mot, un mot de gauche et un mot gauche, un mot teinté de progressisme qui cherche à exprimer un projet nouveau qui repose sur une nécessité impérieuse mais ne parvient pas à s’affranchir de ce à quoi ce projet s’oppose, ni à susciter l’engouement général dont dépend sa réussite sociopolitique. Ce mot, c’est la décroissance…

Parmi les ‘dés’, rares sont ceux qui illuminent d’espérance, dès lors que la plupart sont dérivés de la particule latine ‘de’, qui « marque la séparation, l’éloignement d’un objet avec lequel il y avait contact, union, association » (1), elle-même très proche de ‘di(s)’, qui, lorsqu’elle ne désigne pas le dieu des enfers, « marque le plus souvent la division, la séparation, la distinction, la négation » (2), le renversement antithétique, concret ou figuré, faisant pivoter le sens d’une racine sur lui-même, encore que, parfois, les deux significations s’avèrent très semblables, sinon rigoureusement identiques (par exemples, les verbes nudare et denudare > mettre à nu, pendere et dependere, être suspendu, ou encore torquere > tordre et distorquere [subst. distorsio] > distordre, mais aussi le substantif delirium > délire, alors que le verbe lirare signifie déjà, entre autres, être fou, divaguer).

Et si ce qui précède vous a fait perdre votre latin ou vous a donné l’impression d’être confronté(e) à une démence (dementia) passagère du rédacteur, notion hautement tendancieuse qui pourrait être la petite-cousine renversée de la mesure (mensa), subjective elle aussi, rassurez-vous : il ne s’agissait que d’une introduction discursive…

Au nombre de ces mots contraires, aux préfixes privatifs, il y a certes le désir (dont le ‘dé’ paraît distinct), la découverte et la délivrance, mais il y a surtout la dépendance, le dénuement et – nous y sommes ! – la décroissance…

Dans le cas de ce dernier, dont les implications auraient laissé les Latins bouche bée, sauf, peut-être, juste avant le déclin de l’Empire, mais dont la construction respecte les règles de l’art étymologique, le ‘dé’, s’il remplit parfaitement son rôle, assume aussi celui de croque-mitaine, baigné dans l’humeur moderne des anti-guerre et des objecteurs divers, qui, hier, avant de subir eux aussi un retournement, se nommaient juste pacifistes et libertaires, anars pour les plus indociles.

Or, comment faire saliver les masses avec un projet dont la dénomination est, dans l’absolu, l’antithèse même de la raison d’être (et d’espérer) de l’homme et de la femme : grandir en toutes choses, chacun(e) à sa façon et selon ses affinités ? Paul Ariès et les autres théoriciens de la décroissance ne sont pas idiots : cette objection, ils la connaissent. C’est pourquoi ils insistent sur la croissance des liens au détriment de celle des biens, sur le bien-vivre plutôt que sur le vivre-grassement. Et que l’avenir leur donne raison ou non, que se produise enfin l’amorce d’une juste répartition des richesses, au niveau mondial comme entre les diverses classes sociales de chaque nation, dont le revenu de base inconditionnel (ou allocation universelle) doit être l’axiome, ou que – comme c’est à prévoir et comme le laissent déjà supposer des stratégies militaires dont l’objectif premier est de protéger le patrimoine des plus riches parmi les plus riches – le narcissisme égoïste et vil qui caractérise la nouvelle aristocratie, dont un milliardaire plus machiavélique que les autres déclarait il y a peu qu’elle était en train de gagner la lutte des classes (class warfare), se poursuive indistinctement, au risque d’une dernière confrontation massive qui veillerait à répartir en décimant, ils ont raison !

Evolution de la part cumulée des 10 % d'individus les plus riches dans le revenu total des Etats-Unis

Répartition de la richesse mondiale

Mais ils ne sont pas à l’abri du paradoxe, car si leur objectif est de rendre à la vie toute sa superbe et d’assurer à l’humain son épanouissement le plus complet et le plus noble en contestant à la croissance le monopole du modèle économique, la dénomination qu’ils ont retenue pour leur mouvement ne dénie pas à l’économie sa place de grand pilier central autour duquel gravitent, dans un Midnight Express occidentalisé, les armées de zombies travailleurs.

Cette dénomination, elle n’est parlante que pour les convaincus, qui la conçoivent holistique, mais laisse perplexe la classe moyenne inférieure, qui n’a pas encore, Le juste prix aidant,  abandonné tout rêve d’Euromillions, et, bien entendu, irrite les cadres moyens, avides d’heures sup’ et désireux de prouver qu’ils en ont où il faut.

Moyennant une reformulation de son cri de ralliement héraldique et un marketing plus adéquat – il faut ce qu’il faut, par les temps qui courent –, le projet serait peut-être à même de faire davantage de nouveaux émules. Encore faut-il pour cela à son avant-garde préciser quel contenu précis elle entend lui donner…

En effet, je ne suspecte pas Paul Ariès de nostalgie pour les soviets, mais lorsque je l’entends, sur le plateau du Grand Soir (ou nunca), déclamer en crescendo, sous forme de litanie aboyée, sa longue liste d’abus consuméristes et qu’y figure en bonne place, dans la catégorie des occupations outrageusement énergivores, le nombre de clics sur les ordinateurs (de consultations de pages internet, pour être précis), j’en viens à me demander si nous parlons bel et bien de la même problématique et si ses envolées passionnées sont réellement destinées à persuader le plus grand nombre, ce dont il se défend certes, mais qui n’en est pas moins la condition de croissance de tout mouvement qui se veut d’envergure s’il a pour ambition de fonder une alternative apte à répondre aux colossaux défis posés et ne souhaite pas être réduit à l’état de énième secte de gauche, destinée, celle-ci, aux bobos bienheureux obsédés par l’empreinte carbone du citoyen de base, et aux franciscains miséricordieux résolus à l’ascèse.

J’ai bien compris que la question que posent Ariès et d’autres est celle de la seule possibilité, pour des groupes d’individus, de se dégager de l’oppression d’un système économique monolithique et dogmatique, mais une addition de petits projets non coordonnés peut-elle aboutir à remettre réellement en question celui-ci ou n’est-elle, elle-même vectrice d’égocentrisme, qu’un agrégat de leurres supposés vivre le temps qu’ont vécu les communautés soixante-huitardes, auxquelles je réitère cependant une fois encore mon sincère attachement ?

Dans la négative, je suis logiquement amené à me poser la question constitutive de la nature (ou de l’absence) de leadership au sein d’une nouvelle utopie de masse, de prime abord humaniste : y serait-il derechef question d’un dirigisme élaboré alternativement dans d’obscures arrière-salles de bâtiments lugubres et dans de confortables datchas de bord de mer, ou d’une ressuscitation de l’anarcho-syndicalisme combattu tant par les Untermenschen fascistes que par les ordures staliniennes ? Qui établirait ce qui relève de la croissance économique, et selon quels critères ? Système pour triompher du système ou coordination asystémique ? Et la singularité y serait-elle reconnue et respectée ?

Dans un article antérieur consacré au capital-corporatisme,  je faisais d’un libéralisme bâti sur les PME, conçu comme un entrelacs coopératif mondialisé, l’un des piliers d’une société réinventée, débarrassée à la fois des pratiques de coteries tutélaires du sommet et de la concurrence factice au sein de la base. Qu’une telle société repose sur plusieurs piliers constitue en effet le gage de la diversité réelle que conspuent à la fois les totalitarismes et le capital-corporatisme. Le projet porté par le terme bancal de décroissance en constitue, quant à lui, le pilier libertaire, localisé économiquement mais tout aussi ouvert sur le monde, en esprit.

Et si, au fond, au lieu de décroissance, c’était subconsciemment le mot ‘démocratie’ et la réalité qui l’accompagne que nous désirions…

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(1) Cf. Dico Gaffiot : http://www.lexilogos.com/latin/gaffiot.php?q=dis

(2) http://www.lexilogos.com/latin/gaffiot.php?q=de

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Pureté, autarcie, tyrannie, homogénéité et autres considérations…

Jake Williams en train de lire dans la forêt

« L’homme de bien est dans la société, il n’y a que le méchant qui soit seul. » Le débat remonte à la nuit de l’humanité : est-ce l’homme (entendez : l’individu) qui fait la société (étendez : qui doit la faire) ou la société qui fait l’homme ? C’est dans ces termes absolument manichéens que Diderot le trancha, pour sa part, par une charge à peine déguisée contre Rousseau, en 1757. Dans un énième reportage consacré à la tragédie des Syriens réfugiés dans des camps surpeuplés, à la frontière turque, diffusé l’autre jour, l’un des enfants qui y bivouaquent contre leur gré entre les tentes s’essayait, sans le savoir, à le reformuler comme suit, visant Assad quant à lui, à l’occasion d’une heure de cours improvisée : « les tyrans sont ceux qui pensent n’avoir besoin de personne »…

Je n’ai pas envie de prendre ici la défense de Rousseau : ma connaissance livresque de son œuvre est pour ce faire incomplète. Des bribes que j’en ai lues et de la controverse qui l’opposa aux encyclopédistes, je retiens une chose : j’ai avec lui des points d’accord et des points de désaccord, dont j’ai la faiblesse de penser qu’ils apparaissent avec suffisamment d’emphase dans les autres articles que j’ai écrits sur ce blog. Mon but, dans celui-ci, se limite à démontrer que la pureté peut se manifester de bien des manières, que l’autarcie ne saurait être dans l’absolu synonyme de tyrannie et, partant, que tant l’énoncé initial du paragraphe précédent que le précepte inculqué à l’enfant syrien, qui le conclut, sont puérilement absurdes. Subsidiairement, je m’emploierai en quelques lignes et quelques exemples à trouver un terme plus adéquat pour ce qui constitue, selon moi, le principal péril social contemporain.

Jake Williams est un citoyen britannique d’un certain âge qui nous a récemment fait l’honneur, dans le cadre de la sortie du film qui lui a été consacré, de prendre part à un court échange consécutif à la projection de celui-ci, au cinéma Nova, à Bruxelles. Plusieurs mois par an, Jake s’isole dans une cabane au fin fond de la forêt, et retourne à l’état de nature que Rousseau avait vanté en son temps, et que tant de chantres du progrès technique honnissent. Jake précise qu’il a essayé de convaincre plusieurs amis de partager cette expérience, mais que tous ont décliné sa proposition. Dans le film, minimaliste, on le voit, hirsute et bourru mais serein, tel un amant de Lady Chatterley sans maîtresse, satisfaire à ses besoins fondamentaux : manger, prendre une douche, dormir, etc. On le voit aussi faire appel à son imagination pour construire une barque de fortune par laquelle il se laisse porter sur un petit étang, situé non loin de la forêt où il a élu domicile, ou encore martyriser les branches d’un arbre sur lequel il a installé une hutte semblable à celle du Tom Sawyer de Mark Twain. Ce « recours aux forêts » semble s’être avéré salutaire pour lui. Lors du débat, Jake a révélé une personnalité fragile, affable et profondément humaine : il répondait à toutes les questions sur un ton monocorde d’où était absente toute passion, a fortiori destructrice, comme la télé consensualiste nous a appris à les aimer.

Jake est-il pur ? Tout aussi fourre-tout que peuvent l’être par exemple le populisme ou la drogue, le concept de pureté me pose un sérieux problème, en particulier en raison de la connotation nationale-socialiste qui y est, depuis la deuxième guerre mondiale, associée à tort ou à raison. Commençons par une autre question : Jake est-il un tyran (un « méchant », pour reprendre le mot de Diderot) ? Je répondrai, par blog interposé, au professeur de substitution du gosse syrien cité plus haut que la définition de cette notion qu’il lui a apprise est pour le moins sommaire. Est tyran celui qui cherche à imposer aux autres sa volonté. Si la volonté d’un homme est divergente du chorus ambiant et qu’il s’estime tenu, pour atteindre son équilibre individuel, de s’éloigner de ce chorus, cela ne fait pas de lui une personne peu recommandable. Bien au contraire : c’est la frustration qui pourrait résulter de son obligation à y demeurer en toutes circonstances intégré qui pourrait susciter en lui un mécontentement tel qu’il en ferait pâtir tout son entourage.

C’est le recul que Jake s’autorise qui est refusé à l’homme contemporain dans l’Occident dit civilisé, le recul par rapport à la norme, la vitesse, le changement, la futilité, l’évanescence, la confusion du temps. D’ailleurs, l’intéressé lui-même ne conteste pas le fait qu’il a besoin des autres hommes (et femmes) : le temps qu’il ne passe pas dans la forêt, il le passe en leur compagnie. La logique spartiate à laquelle il se soumet de bon gré n’a pas, pour lui, vocation à s’étendre à la société tout entière : point de tyrannie dans cette solitude !

Selon moi, c’est précisément par cette impossibilité de prendre du recul, qui résulte de la prétendue nécessité d’assumer un rôle à chaque instant – bref de ne pouvoir à aucun moment être (se penser) soi-même – que l’être humain se voit contester son humanité et que l’Humanité entière est menacée, car à force de se laisser porter par les pales du moulin sans jamais se demander pourquoi, ni s’interroger sur le mécanisme qui les opère et la logique qui y préside, l’on concourt certes, le temps que cela dure, à une fragile entente sociale (qui n’a rien d’un contrat), mais par le caractère argileux de la posture, l’effigie univoque qu’elle façonne, l’inhibition de la pensée (donc de la contestation) qui en émane et le mimétisme qui en est la résultante, ce compromis tacite, qui a toutes les allures de la soumission, est susceptible à tout moment soit de basculer par un soudain bouleversement, soit – plus probablement – de se fondre lentement mais sûrement en une normativité de plus en plus proche du totalitarisme.

logo du parti travailliste (socialiste) néerlandais

La solitude peut, si elle est un choix, être révélatrice d’une certaine pureté. Mais lorsqu’elle est le fait d’un individu, quelle est la portée de cette dernière ? Et se présente-t-elle de la même manière d’un individu à l’autre : Kubrick le reclus était-il pur ? La pureté peut être individuelle et collective, mais pour avoir un écho, elle doit être l’attribut d’une collectivité quelconque. Elle présente alors un aspect linéaire, homogène, quasi incontestable. L’homogénéité, elle, ne concerne que le niveau supra-individuel. Dès lors, c’est bel et bien elle qui est en cause.  L’homogénéité ne tolère ni le dissentiment, ni la différence; elle suppose l’absence de choix, qui trouve à s’illustrer, par exemple, dans ce fist rosacé que la coalition gouvernementale néerlandaise, pionnière parmi les pionnières, pourchassée par le spectre d’une extrême-droite dont elle se fait, par là même, le substitut, cherche à introduire sans ménagement dans les cavités intimes des étrangers en situation irrégulière aux Pays-Bas, pour lesquels, en dépit du veto catégorique opposé à son projet, ce samedi, par la totalité du congrès du parti travailliste (socialiste), le délit (virtuel) d’être illégal serait désormais inscrit dans la loi. Coupables et délinquants, les étrangers illégaux, alégaux, à châtier, non pour ce qu’ils font, encore moins pour un éventuel préjudice à autrui que causeraient leurs actes, mais parce qu’ils sont (là) !

Par un discours qui en appelait au respect des engagements pris et à la collégialité, la coqueluche néo-socialiste des médias qui a négocié l’accord gouvernemental (1) a balayé d’un revers de main le vote ultra-majoritaire du congrès de son parti, faisant plus de cas de la parole donnée (où ?) à son partenaire gouvernemental que des réquisitoires humanistes tenus en prélude au congrès par un militant-réfugié (d’origine iranienne) et un ex-élu (de confession juive) notamment ! Il devait, ce néo-socialiste-là, que les caméras ont tenu longtemps dans leur viseur lorsque se chantait l’Internationale, se sentir bien seul hier soir, au moins aussi seul que les illégaux demain, face aux caprices des employeurs illégaux, saisonniers ou non, des négriers du logement insalubre, illégal, des mafias de la prostitution (infantile) illégale, ou de n’importe quel Alexander DeLarge qui les trouverait sous les ponts, si cette jurisprudence funeste d’inspiration tyrannique venait à être votée.

Rousseau, dont les Pays-Bas n’ont certes jamais été férus, n’a-t-il pas écrit qu’il importait « que nul citoyen ne soit assez opulent pour en pouvoir acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre […] » (2) ? Son propos avait trait à la richesse en général, mais il pourrait être étendu à des législations qui mettent, par leur caractère inique, certains individus fragilisés à la merci d’autres, en l’occurrence investis du sésame de l’identité nationale. Les premiers pourraient, comme le sous-entendait l’enfant syrien déjà cité, avoir besoin des seconds, mais, succombant à l’ascendant de ceux-ci, y perdre leur personnalité humaine. Il doit être satisfait aux besoins, mais les besoins ne sauraient vassaliser l’individu : accepter le fait que l’on a besoin des autres n’implique aucunement que l’on se soumette à eux. C’est l’humanité elle-même qui justifie, en civilisation, que les besoins fondamentaux de chacun soient satisfaits de manière inconditionnelle. Et c’est une fois ceux-ci satisfaits qu’il peut être donné libre cours aux affinités électives…

« Habeo ergo sum; non habeo ergo non sum » est devenu le credo de l’homogénéité réactionnaire, que d’aucuns, parmi les disciples du darwinisme social, présentent comme naturel. L’homogénéité est totale dès lors qu’elle implique l’entité (nationale ou supranationale) dans sa totalité. Telle est la pureté délétère. Or, la quadrature du cercle est atteinte lorsque le monopole conjoint de fait de la critique et de la contradiction de cette totalité homogène ou en voie d’homogénéisation revient à des groupes eux-mêmes plus ou moins homogènes (communautés religieuses, culturelles, linguistiques, ou nationales), et qu’au sein de ces groupes la voix individuelle dissonante est souvent reléguée à la marginalité. L’homogénéité d’une substructure sociale ferait ainsi office d’antithèse de l’homogénéité totale.

Peut-être me rétorquerez-vous que c’est précisément ainsi que se sont constituées les nations, et plus largement tout mouvement qui visait l’émancipation pour sa communauté. A cette remarque, je formulerais alors trois objections. Primo, si ce qui sous-tend fondamentalement une homogénéité et l’autre est identique (par exemple la défiance de plusieurs Etats européens prospères vis-à-vis de l’Europe au motif de la concurrence et l’inscription en lettres d’or du principe de concurrence dans la constitution européenne), la tension entre ces homogénéités est en réalité superficielle, puisque toutes deux visent les mêmes objectifs (droitiers) et qu’aucune ne remet en question le credo. Par conséquent, l’homogénéité principielle totale n’est pas menacée. Secundo, plusieurs expériences sociales ont démontré, principalement dans la première partie du siècle dernier, que l’émancipation d’un groupe réfractaire n’induisait pas forcément l’homogénéité de ce groupe, que la discordance individuelle pouvait se concilier au progrès social, voire en être un moteur, et que resituer le débat sur le terrain de la dispute interindividuelle de la démocratie directe avait certes des conséquences pour ce que l’on appelle communément les corps sociaux intermédiaires, mais que c’est aussi l’idée si peu discutée aujourd’hui de la représentation politique, qui semble un fait acquis et figé en sa version actuelle, qui en vacillait sur ses bases, sans pour autant céder de quelque manière que ce soit à la tentation mussolinienne, brandie comme un épouvantail, de nos jours, par quelques chiens de garde aux associations d’idées discutables. La dispute interindividuelle (qui n’est pas la discordance d’un individu) n’est-elle pas, en effet, la véritable antithèse de l’homogénéité (son ennemie, même) ? Tertio, dans tous les mouvements d’émancipation, des intellectuels publics, des penseurs brillants, ont tenu par le passé une place prépondérante. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux se terrent dans leur bunker universitaire, y effectuant des recherches dont eux seuls liront les conclusions, alors que, dans une société réellement démocratique, la place indiquée des intellectuels est au milieu de l’agora. Lorsque l’un ou l’autre sort de son enceinte fortifiée pour prendre part à quelque rare débat public / médiatique digne d’intérêt, son propos est écourté, caricaturé, homogénéisé, et aucun échange véritable n’est possible. Se pose donc ici la question de la place accordée à la pensée originale mise en partage, et de son influence possible à l’ère des médias du divertissement de masse.

La pensée originale, la dispute, sont au centre d’un individualisme nouveau, véritable, à opposer à l’individualisme frelaté de la consommation des mêmes catégories de produits, qui conduit à l’identification de l’individu à ces derniers, donc à son anéantissement. Cet individualisme nouveau, c’est l’individualisme de la pensée, la pensée libérée de tout moule, mais consciente du réel et non épidermique.

J’ai un ami qui est devenu misanthrope. Certains lui ont reproché d’être pur, alors que, contrairement à eux, il est un bâtard culturel aux attaches linguistiques multiples. Certains lui ont reproché d’être pur, alors qu’ils se complaisent dans un carcan bourgeois qu’ils veulent exclusif. Certains lui ont reproché d’être pur, qui ont contrecarré la moindre de ses initiatives en matière de lutte contre les inégalités sociales. Certains lui ont reproché d’être pur, ceux-là même qui, par ailleurs, le regardaient du coin de l’œil et lui répondaient, dans une société réactionnaire, par des éléments de langage, parce qu’il affichait fièrement, face à l’alcool, sa préférence argumentée pour l’herbe. Il en a entendu certains rejeter en bloc le rap, d’autres la musique électronique, d’autres encore la musique classique. En ce qui le concerne, il ne rejette rien a priori, en bloc, aucun genre, aucun style, aucune personnalité : c’est une éponge sélective face à des voix de leurs maîtres. Et des voix, il en a entendues s’élever, celles de féministes lorsque l’on critiquait une femme pour des positions étrangères au genre, celles d’homosexuels outragés lorsqu’un seul des leurs accusait sans fondement un quidam d’être homophobe. Il a assisté par écran interposé à des crucifixions virtuelles orchestrées par des chrétiens contre un metteur en scène de théâtre ! Pris des coups pour sa franchise face à des colporteurs de préjugés sectaires des plus frivoles. Lorsqu’il était à terre, il a vu les autres détourner le regard ou s’enfuir précipitamment. Il a enduré des humiliations parmi les plus perfides  de la part de parvenus bourgeois ou de fils et filles à papa parce qu’il est qui il est, c’est-à-dire pas comme eux. Certains lui reprochent aujourd’hui – il les entend de loin – d’être célinien, de s’être réfugié dans l’autarcie tant cela l’a dégoûté. Mais il se porte bien, merci pour lui ! Il n’a aucune revanche à prendre – la vengeance, c’est pour les frustrés, les minables, les narcissiques, m’a-t-il assuré –,  aucun mode de vie à imposer à d’autres, aucun format auquel les soumettre ! Dans ces conditions, mieux ne vaut-il pas l’autarcie joyeuse que l’homogénéité du médiocre ?

Pour échapper à cette dernière, il est nécessaire que le compromis social soit dérogatoire, vital d’empêcher que la personnalité humaine y soit soumise dans son intégralité et que tous les hommes (toutes les femmes) se le voient imposer. C’est pourquoi des Jake Williams, des Big Lebowskis, des Dudes, des Barons (3), ont eux aussi leur utilité sociale. C’est en quoi l’individu est aussi primordial que la société (lui) est indispensable. C’est en quoi la diversité individuelle sert la cohérence évolutive de l’ensemble. C’est par quoi la hiérarchie, le patriarcat, la tyrannie, seront abolis. A vous qui avez démantelé l’ordre ancien au nom du désir, vous qui détricotez inlassablement aujourd’hui la Providence d’hier, rendez donc désirable votre brinquebalante architecture nouvelle avant de tirer votre révérence. L’engagement social, ça se mérite désormais, cependant que s’effrite votre légitimité !

Jake Williams goes rafting.

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(1)    Lire : https://yannickbaele.wordpress.com/2012/09/13/elections-legislatives-aux-pays-bas-le-vainqueur-numerique-est-le-perdant-politique/

(2)    J.-J. Rousseau, Du contrat social, Marc-Michel Rey (éd.), 1762, p. 112

(3)    Nabil Ben Yadir, Les Barons (film), 2009

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N.B. : cet article a été rédigé dans la nuit du dimanche 28 au lundi 29 avril 2013.

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Bonjour chez vous !

1977, autant dire la préhistoire ! En flânant, en cette période de soldes, dans les allées électroniques du grand cybercerveau en construction, sorte de progéniture bâtarde du centenaire Numéro 1, vous pourriez avoir l’agréable surprise de dénicher ici ou là une perle d’un genre incomparable, dont l’éclat vous émerveillerait tant qu’elle vous ferait découvrir un monde de possibles très distinct du lissage contemporain, une civilisation où l’aliénation psychologique, même si elle était déjà bien présente, n’interdisait pas à la société de (se) poser, à travers l’écran aux merveilles, des questions fondamentales sur son étant et son devenir…

Ainsi de cette interview mythique de Sir Patrick McGoohan par une télévision canadienne, dans laquelle apparaissent des lambdas qui pensent – quelle horreur !  – et parviennent de ce fait à viser juste dans leur questionnement individuel et social.

Où es-tu, Atlantis ?

Ce continent de l’imaginaire, englouti par l’hydre commerciale, qui hébète par milliers les soumis de ce monde au moyen de strates et de strates de vidéo-putréfaction, resurgira-t-il jamais, ou sommes-nous tous voués, pour nous y reconnecter, à être inondé comme lui, incapables de mobiliser harmonieusement le potentiel créatif de tous et de chacun ?

Aseptisé, hygiéniste, neutre et terne, notre collectif, ce que nous avons en commun, plus petit dénominateur pour l’heure, s’est-il fixé, consciemment ou non, pour mission l’éradication de toute marginalité, donc la fossilisation collective ? Son intérêt supérieur, tel que défini par ceux qui s’en réclament les gardiens, commande-t-il de clicher l’idéal de l’évolution humaine que nous aurions désormais atteint jusqu’à ce que se produise un nouvel éclatement du big bang digne, qui serait le signe d’un renouvellement du cycle par l’affirmation identitaire exacerbée de particules qui manquaient d’air ?

Face à la diversification de façade, dont les races inférieures sont encore massivement exclues, quel est le réel degré d’individuation, donc d’autonomie, des branches de l’arbre ? En serait-on arrivé au stade où les sentiers sont tous battus, les chemins de traverse interdits d’accès, les clairières bétonnées, les océans en retrait et les rivières asséchées ? Qu’apparaisse au-dessus de nos têtes quelque rayon lumineux originaire de quelque astre magnifique, et nous serons tôt convaincus du contraire. Qu’à peu de choses ces choses-là ne tiennent…

Des visions sans télé, par exemple, ou une télé visionnaire. Simple comme un coup de pouce, en fait ! Free your mind, just follow the man, and be free ! B seeing ya…

Entendu il y a une semaine, dans mon club de fitness…

Wendy : « les choses viennent à toi parce que tu es en quête d’elles. »

Coralie : « tu me fais rire, ma poule, le suis-je ? Si je pense, c’est que je serai. Mais qu’est-ce qui me fait penser ? J’y pense, Tanguy m’a dit qu’il te trouvait super-craquante. »

Wendy : « oh, il est trop mimi… »

Scandé ce matin (Eastern Standard Time) par mégaphone par Bernard Madoff, invité spécial de la séance d’ouverture de la bourse de New York…

« Vous êtes tous des winners. But that ain’t enough. L’important, c’est que vous soyez number one ! »

Volé lors de la dernière réunion du village « Le Siècle », Rocard au micro…

« Arlaha, con pet titi vit he dla France au plus bas ! N° 21 ! Va pas ! »

Saisi à la volée, à la sortie du dernier conseil des ministres, par un attaché collant et indiscret…

Monica : « je pense que nous évoluons trop rapidement. Le progrès est notre plus grand ennemi. »

Elio : « quel progrès, chère ? »

Extirpé de la loge de G. Proust, en préparation pour son nouveau one man show

« L’histoire ne se répète pas. Elle se contente de péter. »

Samplé dans le dernier mix en date de MC Schmuck, « Number 566, former 1273 »…

« [Face à] Matthieu Kassovitz, qui tenait des propos quand même hallucinants et assez négationnistes sur le Onze-Septembre […], on aurait souhaité que vous interveniez dans le débat. Vous avez laissé parler ce type qui tenait des propos hallucinants et là-dessus, je considère que vous n’avez pas tenu votre rôle. »

… et dans celui de DJ Solar Black…

« Oyez, oyez, je suis vraiment content d’avoir été invité dans votre émission, c’est-à-dire à une réunion policière, ultra-policière, dépendante de la place Bauveau, de l’Elysée. Je suis absolument très intéressé par tout ça. Ca me plaît beaucoup, parce que j’apprends des tas de choses. [Cela posé], je serais tout à fait content d’échapper à une réunion policière pour vous parler [de mon village vénitien]. »

Ouï lors du spectacle « Luchini déclame Musset », au Théâtre des Regrets Envolés…

« Tout le réel, pour moi, n’est qu’une fiction. »

Lu de la plume virtuelle d’un fan de l’evil creature from the swamp, sur le site de WeekidMuze…

« Pauvre tache, tu comprends rien à l’art de Lady Gaga. T’es qu’un minable. Elle s’adresse à tout le monde, sans compromission. C’est une star mondiale, gang gang style. En fait, t’es qu’un jaloux ! »

Tweeté il y a quelque temps par @florentlargentin…

« Vous n’aurez pas ma liberté de penser. »

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